30 mars 2011

Libye: le calvaire des “soutiers” noirs

Catégorie actualité

Dans la soute des « rentiers du pétrole » en Libye, il y avait, jusqu’il y a peu, un million et demi d’Africains noirs, se partageant les tâches les plus ingrates avec des Asiatiques, parmi lesquels de nombreux ressortissants des Philippines.

Employés dans le secteur de la construction, l’agriculture, l’industrie pétrolière, les services, ces migrants représentaient un volant de main d’œuvre aussi utile que soumis aux aléas de la conjoncture économique ou politique. La plupart des étrangers d’origine asiatique ont réussi à fuir dans les premiers jours du soulèvement, souvent aidés par leurs gouvernements respectifs.

Les Africains noirs, eux, ont été pris dans un double piège :  dans les zones demeurées sous le contrôle de Kadhafi, beaucoup ont été enrôlés de force. D’autres, qui tentaient de fuir vers la Tunisie ou l’Egypte, ont été stoppés à la frontière et refoulés sans ménagements: le printemps arabe s’arrête encore à la couleur de la peau. Nigériens, Tchadiens, Maliens, et même Soudanais ou Erythréens ont alors emprunté la « route du désert » à bord de camions vétustes les menant vers Agadez au Niger ou Tombouctou au Mali.

Dans les zones passées sous le contrôle des insurgés, la situation de ces migrants est pire encore : à cause de leur peau sombre, ils ont été         assimilés à des mercenaires, des infiltrés oeuvrant pour le compte du dictateur et certains d’entre eux ont été exécutés par les rebelles sans autre forme de procès. D’après les journalistes présents à Benghazi, nombreux sont les Africains noirs –ou même les Libyens à peau sombre, originaires d’oasis comme Koufra- qui vivent aujourd’hui terrés, sans oser sortir, craignant d’être lynchés.

La situation dramatique de ces Africains noirs n’est pas nouvelle : c’est en arrêtant leur errance sur la rive sud de la Méditerranée, en les empêchant d’embarquer vers l’ Italie, que le colonel Kadhafi s’était attiré les faveurs de Berlusconi et, plus largement, l’indulgence des maîtres de la forteresse Europe…

En outre, cette population extrêmement vulnérable a toujours été soumise au bon vouloir des autorités libyennes elles mêmes. L’écrivain Tidiane Diakité, dans son ouvrage  « 50 ans après l’Afrique » (1) rappelle qu’au début des années 2000, frappée par sept années de sanctions internationales, la Libye décida d’expulser sans ménagements 500.000 Tchadiens, 450.000 Soudanais, 20.000 Maliens, 17.000 Mauritaniens,  en plus de dizaines de milliers d’Algériens et de Tunisiens et de 1,5 millions d’Egyptiens.

Par la suite, Antonio Guterres, le Haut Commissaire de l’ONU pour les réfugiés, devait qualifier d’ « effrayante » la situation des immigrés en Libye. Il soulignait, en 2009, que même si le colonel Kadhafi était le président en exercice de l’ Union  africaine et s’était proclamé le « roi des rois » du continent, chaque année, plus de 10.000 Africains, subsahariens ou maghrébins étaient expulsés après avoir été parqués dans des centres de détention et privés de tous leurs droits.

Quant à ceux qui étaient autorisés à rester dans le pays, leur sort n’était pas plus enviable pour autant : ils étaient privés de passeport, retenus par leur employeur, sous payés ou rémunérés de manière arbitraire. En outre, ils ne disposaient d’aucun document régularisant leur séjour et d’aucun recours en cas de mauvais  traitement…

En 2004, le  Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale accusa la Libye de ne pas avoir mis en place les mécanismes de prévention des actes racistes.

Les comportements individuels des Libyens « de souche » ont toujours été en phase avec cette indifférence officielle : au racisme ordinaire se sont ajoutées, à plusieurs reprises, des émeutes ciblées. C’est ainsi qu’en 2000, des dizaines de travailleurs migrants, originaires  du Soudan, du Niger, du Burkina Faso, du Tchad, du Nigeria, du Cameroun furent visés par des émeutes, les manifestants reprenant l’antienne officielle accusant ces « Noirs » d’être à l’origine de la montée de la violence et du trafic de drogue.

Les rebelles d’aujourd’hui et leurs alliés occidentaux ont peut- être oublié l’histoire. Mais les Africains noirs, même si leurs  dirigeants ont toujours accepté l’argent de Kadhafi, savent aussi que, jusqu’en 1910, c’est dans le port de Benghazi qu’arrivaient les caravanes  chargées d’esclaves noirs capturés dans le Waddai, au Tchad…

Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, éditions Arléa, 2011,  310 pages