15 juin 2011

Bis repetita: regards belges sur le Congo

Catégorie actualité

Durant une demi journée, des orateurs distingués se sont succédé à la tribune de la maison des parlementaires pour parler du Congo. Leur point commun : tous avaient été invités par le CREAC, (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale) tous étaient Belges, auteurs de nombreux ouvrages sur le Congo, et bien peu osaient faire preuve d’optimisme. Sauf  l’écrivain David Van Reybroeck, qui, au moins, s’interrogea avec talent sur la pertinence de fournir sans arrêt aux Congolais (comme aux autres Africains) des « kits » tout faits  qu’il s’agisse de formules économiques ou de modèles politiques. « C’est  comme les boîtes Ikea » assura-t-il « elles sont fournies de manière standard et  c’est à l’utilisateur qu’il appartient de se débrouiller. S’il n’arrive pas à construire le meuble, c’est sur lui que reposera le blâme… »Et de plaider en faveur de la patience, de la tolérance, de défendre l’idée que, dans la construction de la démocratie, chaque peuple a le droit de construire sa méthode.

Décrivant les difficultés de la construction d’un Etat, les mauvaises bases imposées par des accords de paix qui faisaient la part belle à l’impunité, nous n’avons pas dit autre chose, en soulignant qu’à plusieurs reprises, même s’ils sont abreuvés de conseils voire de diktats, les acteurs congolais sont capables de préserver leur autonomie et prendre tout le monde par surprise. Plusieurs exemples récents le démontrent : les accords avec la Chine, qui allaient faire couler tant d’encre, furent signés dans le plus grand secret ; la réconciliation entre les présidents Kabila et Kagame, qui se traduisit par des opérations de sécurité conjointes (et vivement contestées au Congo) fut préparée avec discrétion et même la modification de la loi électorale prit tout le monde de court. Autrement dit, les surprises sont toujours possibles et bien souvent les Cassandre ont été démentis : le pire n’est pas toujours sûr. Qui, voici dix ans, aurait cru que le Congo serait un jour doté d’un gouvernement qui durerait le temps d’une législature, qui aurait pensé, alors que ce pays était déchiré par la guerre, qu’un jour il serait réunifié et pratiquement pacifié. (et qui aurait donc pensé que l’ancienne métropole, si souvent présentée comme un modèle, passerait un an sans gouvernement…)

De telles questions,  bien des orateurs tardent encore à les soulever, Gauthier de Villers relevant qu’aujourd’hui encore le Congo vit dans une logique de l’extraversion, ses leaders recherchant sans cesse la légitimation étrangère.

Cette thèse fut autrefois brillamment soutenue par Jean Philippe Peemans à propos de Mobutu et de Villers la reprend à son compte à propos du régime actuel, en soulignant à quel point des schémas qui existaient du temps de Mobutu ont tendance à se reproduire, dans la restauration d’un « présidentialisme autoritaire ». Quant à Filip Reyntjens, analysant le rôle joué par les voisins du Congo, il n’allait pas manquer l’occasion  de dénoncer une fois de plus l’action du Rwanda, décrivant son président Paul Kagame  comme l’un des plus grands criminels d’Afrique.

Les professeurs, dont la connaissance du sujet devient assez livresque, furent complétés par des témoignages de terrain : Marie Soleil Frère, professeur à l’ULB et spécialiste des medias rappela utilement que radio Okapi, la « radio qui ne penche pas »  écoutée dans tout le pays et présentée comme un modèle d’information indépendante, engloutit tout de même un budget annuel de 13 millions de dollars. Et de s’interroger sur l’avenir de cette radio dépendant des Nations unies, le jour où la Monusco aura plié bagages. Elle rappela aussi que Radio Maendeleo, 17 années d’ancienneté, l’une des radios les plus respectées de Bukavu, se débat toujours dans d’insurmontables diffficultés  financières : les journalistes n’ont plus été payés depuis trois mois, et les bailleurs, au lieu de soutenir son fonctionnement et d’assurer son indépendance, préfèrent lui livrer des émissions « préemballées », déjà réalisées clé sur porte et délivrant leur propre message…

Quant à Guy Poppe, il relata un récent voyage dans le « grand nord congolais » : ombres et lumières. Les routes se reconstruisent, des sociétés comme Caprikat investissent, mais les contrats demeurent opaques…

Journaliste vedette de la VRT, Peter Verlinden s’attira les foudres de l’ambassadeur de la RDC Henri Mova Sakanyi: « il aurait pu écrire le discours de Sarkozy à Dakar » releva, cinglant, le diplomate… Il est vrai que, entre sessions à l’université, conférences et reportages, le journaliste qui fait l’opinion d’une bonne partie de la Flandre avait posé, d’emblée, une question incongrue « pourquoi le Congo est il dans cet état, pourquoi le pays est-il allé si loin dans le délabrement ? «  Bonne question, que tous les anciens colons revenus à Kinshasa se répètent, que beaucoup de Congolais se posent, en se demandant où et à cause de qui, de quoi ils ont raté le premier demi siècle d’indépendance…

Verlinden, lui, n’a pas eu le temps d’évoquer le très long soutien apporté à Mobutu, les prescrits « Ikea » de la Banque Mondiale et du FMI imposant l’ajustement structurel, les dix années de guerre, d’agression et de pillage, l’équilibrisme des accords de paix : il a préféré prendre de la distance et réécrire, à sa façon, les thèses du bon père Tempels qui passa sa vie à  étudier la « philosophie bantoue » et à tenter de répondre à la question de base, « pourquoi sont ils différents de nous » ? Verlinden à son tour lança quelques pistes : la prééminence du groupe, de la famille, sur l’individu, la pensée circulaire, qui oblitère le sens de l’histoire. Il aborda aussi, (confondant peut-être les rives du Congo et celles de l’Escaut)  les questions identitaires,  qui opposent « allochtones » et « autochtones » Un exposé passionnant, qui fut cependant vivement contesté au premier degré, alors qu’il livrait, en toute simplicité, quelques unes des clés de compréhension usitées en Flandre et sans doute dans de larges parties de la Belgique…L’ambassadeur Mova devait d’ailleurs s’interroger sur les particularités, non pas de son pays, mais de la pensée scientifique belge : le pessimisme des milieux académiques, qui les empêche  de reconnaître les efforts et les progrès, ne déteint il pas sur les milieux d’affaires, les investisseurs, qui se montrent excessivement prudents, à l’heure où le reste du monde s’intéresse aux opportunités d’un Congo en pleine expansion ? Et de s’interroger : « que savez vous sur nous que les autres ne savent  pas, qui vous incite, vous, à demeurer aussi critiques, aussi réservés ? » Une question que le maître de céans Herman De Croo devait reprendre, comme en écho : «  que savent les autres du Congo que nous, nous ne voyons, nous ne savons pas ? »

L’absence d’auteurs congolais, écrivant sur leur pays, ou sur la Belgique, fut déplorée, à juste titre  et beaucoup d’intervenants émirent le souhait d’assister, à brève échéance, des échanges croisés. Mais qui organisera jamais un colloque où sera analysé le regard belge sur le Congo et l’Afrique centrale en général,  depuis la science coloniale qui distingua à jamais les Hutus et les Tutsis, sépara les Congolais en tribus et inventa l’échelle que les « évolués » étaient priés de gravir au rythme indiqué, jusqu’aux aveuglements du présent ? Qui,  parmi les spécialistes, distingua les prémices du génocide au Rwanda et éleva la voix, en 1994, pour que la Belgique renforce les Casques bleus au lieu de les retirer ? Et lorsque le Congo fut plongé dans dix années de guerre, qui identifia  exactement, dès le début,  l’agression, la prédation dont ce pays fut victime ? Les Belges, avec toute leur expertise, ne rejoignirent ils pas les rangs de ceux qui parlaient de « guerre civile », de « cœur des ténèbres » et croyaient inéluctable l’implosion du pays?

Qui organisera jamais un colloque dans lequel l’Afrique centrale apparaîtra comme le miroir fracassé d’une certaine Belgique ?