19 juillet 2011

Un gentleman dans la forêt congolaise

Catégorie actualité, rencontre

Lorsqu’il apparaît au sortir de sa tente, avec son short kaki qui semble repassé de frais et sa chemise impeccable, Emmanuel de Merode donne l’impression d’un « scout toujours prêt » qui aurait grandi trop vite en gardant le sourire charmeur de ses années d’enfance. Une impression cependant vite dissipée, dès que le directeur du parc national de la Virunga, accepte d’évoquer ses projets et ses soucis.

Belge d’origine, descendant d’une lignée princière, ce qui semble être le cadet de ses soucis, Emmanuel de Merode, depuis sa nomination en 2008, est le seul étranger à exercer des pouvoirs judiciaires et, ayant prêté serment devant le drapeau national, il a rang de colonel !

Son domaine, oserions nous dire son royaume, c’est l’ex parc Albert, l’un des plus anciens d’Afrique, créé en 1925. S’étendant sur 800.000 hectares du Nord Kivu, à la frontière de l’Ouganda et du Rwanda, ce parc est l’un des plus remarquables d’ Afrique : outre un volcan toujours en activité, le Nyiragongo, on trouve une population de 700 gorilles de montagne, la plus nombreuse au monde, des hippopotames, des éléphants, des myriades d’oiseaux.

Lorsqu’il a été engagé pour prendre la direction du parc, Emmanuel de Merode n’était pas seulement un nom : cet anthropologue formé dans les meilleures universités britanniques avait auparavant dirigé le parc de la Garamba, sur la frontière du Soudan. Au Kénya, il avait été à l’école de son beau père, Richard Leakey, l’homme qui avait fait des parcs nationaux de ce pays l’une de ses  principales ressources du pays, réussissant ainsi à les protéger…En 2008, Emmanuel de Merode, arrivant à Rumangabo, découvrit une zone dévastée par la guerre, où les groupes armpés abattaient les hippos à la mitraillette. Mais il découvrit aussi l’extraordinaire potentiel de cette réserve immense, toujours considérée par l’Unesco comme patrimoine mondial de l’humanité. Très vite, il transforma en bureaux le grand édifice où logeait jadis le conservateur du parc, se contentant pour sa part d’une tente kaki rangée au cordeau. Il fut aussi obligé de déployer des qualités quasi militaires : les gardes du parc, près d’un millier à l’époque, devaient être recomptés, mis à la retraite pour les plus anciens, recyclés, relayés par des éléments neufs.  Aujourd’hui, les gardes sont moins de 400, mais ils représentent une véritable petite armée : des commandos belges à la retraite se sont employés à les former,  et sur dix candidats en moyenne, un seul a résisté aux épreuves. Ces hommes sont désormais aguerris : non seulement ils connaissent parfaitement la faune et la flore du parc, mais ils sont parfaitement décidés à  défendre, armes à la main s’il le faut,  ce patrimoine du Congo. Alors que, voici quatre ans, le parc était le refuge, la source d’approvisionnement de plusieurs groupes armés (les Hutus du Rwanda, les Mai Mai congolais, les hommes de Laurent Nkunda) aujourd’hui les gardes se sont employés à le nettoyer et à déloger les intrus. Non sans payer un lourd tribut, 130 d’entre eux ayant perdu la vie dans des affrontements avec des braconniers ou des miliciens.

La sécurité demeure le premier souci du directeur : « dès qu’il y a le moindre risque, toutes les visites sont suspendues,  et en temps normal, les visiteurs ne se doutent même pas du fait que leur itinéraire a été ratissé par des gardes armés… » assure de Merode. Autant le dire : au début, les hommes armés n’étaient pas les seuls ennemis du parc. Les villageois, eux aussi, avaient tendance à braconner, à cultiver en douce certaines parties non surveillées, ne comprenant pas pourquoi ils devaient céder la terre au bénéfice des animaux sauvages…

A force de patience, d’explications et surtout d’actes concrets, de Merode a renversé la tendance : « aujourd’hui, les populations riveraines ont compris que le parc représente un outil de développement qui bénéficie à toute la région. Pour cela, 30% des recettes –qui atteignent un million de dollars cette année- sont reversées aux communautés locales. Ce qui nous permet de construire des centres de santé, d’avoir édifié douze écoles, réhabilité 70km de routes. Nous payons aussi des primes aux gardes, leurs enfants ont priorité pour accéder aux écoles, tout est fait pour les motiver… »

Fort de son expérience et de ses titres, Emmanuel de Merode sait aussi à quelles portes frapper : la Commission européenne finance largement la réhabilitation du parc et la construction de « lodges » luxueux qui pourront bientôt accueillir une vingtaine de visiteurs, l’Unesco et des donateurs privés le soutiennent.

Mais si les groupes armés et les braconniers reculent, d’autres ennemis apparaissent, des hommes en col blanc, peut être plus redoutables encore : la société Soco a découvert des gisements de pétrole dans le périmètre du parc et même si, sous la pression, le gouvernement congolais a retiré le permis d’exploitation, la décision  n’est pas définitive. Pour de Merode, l’exploitation pétrolière annulerait tous les efforts déjà consentis : « le parc serait automatiquement déclassé par l’Unesco, nous perdrions l’essentiel de nos subsides… »

En attendant, les visiteurs sont de plus en plus nombreux et les gorilles de montagne, se sentant peut-être à l’étroit sur les contreforts du Rwanda et de l’Ouganda, retrouvent le chemin des forêts congolaises…