18 août 2011

Des lecteurs du Soir ont laissé leur coeur au bord des Grands Lacs

Catégorie Non classé, reportage

Des souvenirs d’enfance, des amitiés d’université, le poids des réminiscences familiales ou le choc de l’actualité quotidienne : la quinzaine de lecteurs du Soir qui se sont envolés début juillet pour le Kivu, dans l’Est du Congo et pour le Rwanda, sous la houlette de l’agence « Préférences » et de Kivu Travel,  n’étaient certainement pas des néophytes. Ils savaient que dans cette région si longtemps synonyme de tragédies, leur seule présence –des touristes, mus par le seul  désir de voir et de mieux comprendre- serait interprétée comme un message de paix, le signe d’une normalisation enfin amorcée…

Mais ces gens d’âge mûr, habitués aux émerveillements prévisibles et aux aventures chronométrées, savaient ils que dans ce cœur de l’Afrique, ils allaient, aux yeux des Congolais, faire figure de « touristes pionniers» ?

Car nos lecteurs, courageux ou inconscients, ont entamé leur séjour par sa face la plus ardue, l’ascension du volcan Nyiragongo, qui domine et menace Goma depuis son cratère situé à 3300 mètres d’altitude. Daniel,  le reponsable de Kivu Travel, avait été clair : « si vous vous engagez dans  la montée, soit 1500 mètres de dénivellation, sachez qu’aucun retour en arrière ne sera possible avant d’atteindre le bord du cratère.  Des arrêts certes, mais pas de bivouac, l’eau de vos bouteilles mais pas de sources, pas de descente prématurée sauf, le lendemain. Et  tous ensemble… »

Ils ne furent que quatre à se laisser dissuader, dont Georges qui, jusqu’au dernier moment, avait fait semblant de croire que  sa hanche artificielle et sa béquille pourraient le porter à travers les éboulis de lave et les marches taillées à même la roche. Découragé in extremis par Daniel, c’est avec envie qu’il regarda partir le groupe, mais le lendemain, il éprouva un  soulagement rétrospectif qu’il accueillit les plus éclopés.

Lorsque les randonneurs entamèrent leur ascension, Stanley n’était pas leur cousin : ils avaient été précédés par des cuisiniers qui, à dos d’homme,  avaient porté aliments et brasero ; ils étaient accompagné par Jonathan,  un géologue qui analysait les fumerolles jaillissant encore des failles ouvertes dans la végétation et qui s’interrogeait sur la baisse de niveau du cratère en  fusion : « où son passés les 40 mètres de lave que nous décelions en novembre, où ce magma pourrait-il un jour resurgir ? ». Discrets, des porteurs, chargés du sac à dos de chacun des participants, s’étaient placés dans les pas de leur « client »…Des hommes en armes clôturaient le cortège.

Au fil des premières montées, à mesure que le groupe s’étirait, il ne fallut pas longtemps pour que les porteurs anonymes se transforment en guides attentifs et amicaux, indiquant les passages les moins difficiles, les pierres les plus solides et les branches auxquelles s’accrocher. Pour qu’ils deviennent des mains secourables, des voix encourageantes,  « pole, pole » doucement, vous finirez par y arriver… », sinon des dos robustes chargeant sans ménagement les plus épuisés.

A l’étape, Emmanuel, un père de quatre enfants, nous expliquait en termes simples les raisons de cette sollicitude : «vous avez eu le courage de venir de loin pour nous visiter ; vous n’avez pas cru aux prophètes de malheur qui vous disaient que la région était toujours en guerre, incertaine, dangereuse. Vous êtes nos hôtes. A nos yeux, vous aider, c’est d’abord une question d’éducation : de toutes manières, vous arriverez au sommet et vous ne le regretterez pas… »

Il disait vrai, mais tout de même : alors que le premier groupe, plus mort que vif et les jambes tremblantes, était arrivé au sommet à 17 heures 30, c’est quatre heures plus tard que les derniers franchirent en vacillant les derniers mètres, soutenus sinon hissés par les porteurs attentifs qui veillaient à éviter les dérapages incontrôlés sur une lave tranchante comme un coutelas…

Avant de s’élancer dans l’équipée africaine, les participants à ce voyage hors du commun ne se connaissaient pas. Au sommet du volcan, chacun avait d’abord pris la mesure de ses propres ressources :« je ne m’en serais pas crue capable, mais je suis fière d’être arrivée » disait Nicole… Chacun avait puisé au fond de ses réserves, physiques et morales, mais tous avaient aussi appris à découvrir les autres, Rémy qui s’inquiétait de la pâleur de son épouse, Yvonne qui bordait son mari écroulé sur un lit de camp, Marianne qui domptait ses muscles douloureux, Maryse et Christian qui se partageaient entre deux contemplations, d’un côté la mer de lave creusée de rides et de bosses comme une tarte incandescente et de l’autre, le brasero couvé par un Daniel officiant aussi sérieusement que s’il se trouvait aux fourneaux d’un restaurant étoilé.

Aux uns, le chef coq offrait un gobelet d’une soupe tellement épaisse que la cuiller y tenait debout,  aux autres il proposait une lampée de gros rouge afin de dissiper les frissons de l’altitude, ou encore un bout de saucisse, savoureux et imprégné de vapeurs de soufre.

De quoi avons-nous parlé ce soir là ? Des merveilles de la nature, sans doute, des  caprices de nos muscles, certainement, ainsi que de la descente qui nous attendait à l’aube. Mais nous avons aussi parlé de nous-mêmes, et, à la faveur de cette épreuve, nous nous sommes découverts, aussi unis que douloureux……

Lorsque, douze heures plus tard, Goma apparut, maisons neuves accrochée en désordre à la lave noire, échoppes taillées dans la pierre, rues populeuses, agitées, la capitale du Nord Kivu, avec ses hôtels confortables et ses rives masquées par de hautes murailles privées, ressemblait à un Eden retrouvé et ceux qui nous avaient ramenés au port furent congratulés  comme des amis très chers…

Les gardes et les guides du parc de la Virunga n’en avaient pas terminé pour autant avec les opiniâtres lecteurs du Soir. Le lendemain, claudiquants, courbaturés mais toujours partants, les mêmes s’embarquaient en camion, prenant la direction de Rumangabo puis de Bukima où les attendaient trois familles de  gorilles de montagne. Cette fois, nul ne se déroba à l’expédition. Une fois encore, c’est grâce à la gentillesse, à la serviabilité des Congolais que les moins valides ou les moins vaillants purent franchir les sentes pentues, taillées à la machette dans les hautes herbes, gravir les escarpements menant à la clairière où les grands primates donnaient audience aux visiteurs enamourés. Durant une heure, les gorilles tolérèrent les appareils photos, suçant des tiges de bambous, cueillant des ombellifères et laissant leur progéniture multiplier les cabrioles, pour le plus grand  bonheur des cameras…

Mais le groupe ne s’était pas embarqué uniquement en quête de paysages d’une beauté exceptionnelle et il n’était pas disposé à se contenter de la douceur des collines du Masisi ou les rives verdoyantes du lac Kivu.

Dans cette région, il ne faut pas aller loin pour  découvrir les victimes de décennies de violence : les orphelins de guerre recueillis à don Bosco par les Pères salésiens, les jeunes filles auxquelles l’ONG Inuka offre un nouveau foyer  et propose un métier.  A Bukavu, alors que les uns découvraient les gorilles de plaine dans le parc de Kahuzi Biega,  d’autres écoutaient Muna Murhabazi leur expliquer comment, la veille encore, deux jeunes démobilisés, accueillis dans son centre d’accueil, avaient tenté de s’enfuir et de semer le désordre : « extraits des groupes armés par les Casques bleus ou par le CICR, et amenés chez nous pour que s’amorce leur retour à la vie civile, ils demeurent sous l’emprise de leurs commandants et parfois rêvent de retourner en brousse… »

La visite du centre dirigé par Muna fut certainement l’un des moments forts du voyage : méfiants au départ devant l’irruption de ces « muzungu » (Blancs) inconnus, les jeunes, peu à peu se détendirent,  des contacts se nouèrent et soudain, tous se mirent à entonner, à tue tête et en dansant, des paroles qui évoquaient une paix à portée de main. Jamais découragé malgré l’ampleur de la tâche et les menaces qui, quelquefois, pèsent sur lui, Muna expliquait : «nous essayons de retrouver les familles de ces enfants, nous soutenons leur  retour à l’école… Imaginez vous que 37 de nos « anciens », qui ont combattu dans les divers groupes armés, se trouvent déjà  à l’université ? »

A Bukavu toujours, Frank Mweze expliqua comment son ONG les « Trois Tamis » amène l’animation télévisuelle en milieu paysan :  «notre but, c’est de transmettre des messages de développement, certes, mais aussi de permettre aux paysans de s’exprimer, de transmettre leur propre savoir, leur propre expérience » tandis que Solange Lusiku, directrice du journal le Souverain, détailla comment, à Bukavu, on produit un périodique de qualité avec des bouts de ficelle et en vendant à perte…

A Cyangugu, du côté rwandais de la frontière, l’écho d’une grenade devait cependant rappeler que la paix demeure fragile. En effet, la réconciliation entre les présidents Kabila et Kagame, qui unissent leurs efforts pour sécuriser la région, ne fait pas que des heureux et des alliances contre nature se nouent, entre des opposants au président rwandais et certains  groupes armés hutus qui depuis 1994 sont réfugiés au Kivu…Les détails de ces accords fluctuants ont été épargnés aux lecteurs du Soir, mais ils ont cependant été témoins des efforts déployés tant par le maire de Goma Roger Rachidi que par le gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo, pour nouer de bonnes relations avec les voisins rwandais et sécuriser la frontière commune. Au Sud Kivu, le gouverneur et ses invités congolais se découvrirent très rapidement des attaches, sinon des relations communes avec le groupe de Belges et très vite la réception amicale prit allure de réunion de famille !

Au Rwanda, le tourisme représente l’une des premières sources de devises et le secteur est plus rodé qu’au Congo. C’est pourquoi le circuit au pays des mille collines fut sans doute plus classique : forêt primaire de Nyungwe et découverte des chimpanzés et des colobes, dits « singes magistrats » à cause de leur pelage noir et blanc, parc de l’Akagera, réduit de moitié mais riche en girafes, hippopotames et autres antilopes…Mais au Rwanda, où les cultures de thé semblent taillées au ciseau, où les toits de tôle qui ont détrôné les chaumes scintillent au soleil, où un développement spectaculaire semble méticuleusement planifié et contrôlé, le souvenir de la tragédie de 1994 demeure omniprésent : dans chaque village traversé, des banderoles mauves rendent hommage aux victimes du génocide. A Murambi comme au mémorial de Gishozi, un quartier de Kigali, ou devant la casemate où dix Casques bleus belges trouvèrent la mort, la mémoire de l’horreur prend à la gorge. Cela aussi, les lecteurs du Soir, émus, bouleversés, tinrent à le découvrir  de leurs propres yeux : «nous croyions savoir, mais ici, cela prend une autre dimension » murmurait Michelle tandis que Bernard n’en finissait pas de s’interroger sur les abysses de la cruauté humaine…

Dans le Rwanda d’aujourd’hui, qui, en matière de développement, se considère volontiers comme un « tigre » africain, l’imprévu, en principe, ne devrait plus avoir de place.  L’itinéraire des touristes est chronométré, tarifé, balisé ; à l’heure dite le crocodile est au rendez vous de l’autre côté du lac,  les girafes ne se font pas attendre, les  repas sont servis à l’heure. Mais la nature africaine ne se laisse pas aussi facilement dompter : alors que Nicole et Michèle avaient laissé  ouverte la fenètre de leur chambre, une famille de babouins (les parents de ceux que d’autres étaient allés guetter en brousse moyennant finances)  assouvit sa curiosité. Quelques instants suffirent pour que soient emportés un sac de vêtements, une trousse de toilette, quelques bijoux trop brillants,  que nos « cousins » firent scintiller sur le toit de l’hôtel…

A grand renfort de cris et de coups de bâton, le butin dérobé put être récupéré, pièce par pièce, mais dans les chambres, les malicieux visiteurs avaient laissé une monnaie d’échange : des nuées de puces que les voyageurs allaient ramener dans leurs bagages, confirmant le fait que d’Afrique, on ne revient jamais totalement indemne…