4 octobre 2011

Le bruit des os qui craquent

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Lorsque Elikia a vu la petite Josepha se traîner devant elle, son passé lui a sauté à la gorge. Elle s’est reconnue dans cette petite silhouette tremblante, dans ces yeux perdus, ces mains suppliantes. Elle a lu son propre destin, la captivité, l’humiliation, la cruauté des geôliers et puis finalement la violence, subie d’abord, partagée ensuite. En imaginant la probable déchéance de Josepha, deux ans plus tard, Elikia a relu sa propre histoire, celle d’une gamine enlevée quelque part en Afrique, transformée en objet sexuel, en esclave puis en combattante, en « femme de Rambo », morte à d’elle même, donnant la mort aux autres. Et tout à coup, au vu de la « petite », suppliante, innocente et pas encore contaminée, la « grande», Elikia, la gamine sans âge et sans avenir, a décidé que cela suffisait. Une aventure commune commençait.

Le reste de l’histoire de ces deux filles, c’est Suzanne Lebeau, une dramaturge du Québec qui le raconte et c’est Roland Mahauden qui le met en scène pour le Théâtre de Poche, dès le 27 septembre.

Après un séjour de plusieurs semaines au Congo, Suzanne Lebeau, plongée dans les réalités de la guerre qui se prolonge au Kivu, a rédigé un texte percutant, qui  conduit au plus près de la réalité des enfants pris au piège de la violence.

Ce dialogue entre Elikia et Josepha, Mahauden a voulu le rendre plus percutant que n’aurait pu le faire un texte en français, interprété par des comédiens chevronnés. Pour trouver ses actrices, le metteur en scène, qui soutient activement l’espace Tacem à Kisangani, où sont formés des acteurs congolais, s’est rendu dans la Province Orientale où il a auditionné de jeunes actrices congolaises, mais aussi rwandaises. C’est là le «pitch» du spectacle : Angel Uwamahoro-Kabanguka joue en kinyarwanda le personnage de Josepha,  Olga Tshibi lui donne la réplique en lingala. Chacune dans sa langue, dans sa réalité, dans sa souffrance. C’est un combat combat commun qui finit par les lier, tandis que la comédienne Aïssatou Diop  dans le rôle de l’infirmière, raconte –en français- l’odyssée des deux filles.

Des dialogues sous titrés en français, l’obligation, pour les deux comédiennes, de répliquer à des phrases qu’elles ne comprennent pas, le risque, pour le public, de se trouver dépaysé davantage encore…Pourquoi Mahauden a-t-il choisi la voie la plus difficile, la plus problématique pour monter son spectacle ? «J’ai voulu poursuivre la voie ouverte par l’ « Ile » un spectacle adapté de la pièce du sud africain Atoll Fugard, dans lequel dialoguent deux détenus, l’un d’origine rwandaise, l’autre d’origine congolaise. Deux hommes que rien n’aurait du rapprocher, mais qui finissent par tout partager… Ici aussi, connaissant les rancoeurs, l’incompréhension réciproque qui marquent toujours l’après guerre, j’ai voulu que ce dialogue entre deux filles victimes des groupes armés apparaisse comme une sorte de pont… ».

Mû par la même logique que dans « l’île » Mahauden compte d’ailleurs, après Bruxelles, présenter son spectacle à Kinshasa, Kisangani, Goma, Bukavu, Kigali, Bujumbura :« en Belgique, cette pièce « tous publics » qui sera vue par de nombreux jeunes, sera présentée avec le soutien d’Amnesty International ; elle donnera lieu à de nombreux débats avec la salle et à un concert destiné à appuyer à une ferme où seront réinstallés des enfants de la guerre.

En Afrique aussi, il faut démontrer qu’il est possible de passer au dessus de la barrière de la langue, de l’origine ethnique… »

Le bruit des os qui craquent, de Suzanne Lebeau, mise en scène Roland Mahauden, au Théâtre de Poche du 27 septembre au 22 octobre.