27 novembre 2011

La vision et les craintes de Vital Kamerhe

Catégorie actualité, interview

Au retour d’un mois de campagne à travers le pays, quel bilan tirez vous de la campagne électorale ?

Jusque hier, le bilan était positif, l’encadrement des militants était bon. Cependant, à Masi Manimba et Kikwit, avec la complicité des autorités locales, des militants du parti au pouvoir ont voulu  nous empêcher d’entrer dans la ville. Dans presque toutes les provinces, nous avons vu que les gouverneurs prenaient parti pour le candidat sortant, mais cela ne nous a pas dérangés. Partout, j’ai dit  à notre population que nous étions un pays riche, mais avec des dirigeants pauvres en termes de vision…Nous souffrons aussi de la déliquescence de l’Etat. Pour les évènements du dernier jour de campagne, il était irresponsable d’autoriser trois partis à se réunir sur un même espace, le gouverneur aurait du séparer les trois groupes. C’est comme si on avait préparé une situation insurrectionnelle, mais dans quel but ? Réprimer les gens dans le sang ?

Nous déplorons le fait que Tshisekedi ait été bloqué jusqu’au soir à l’aéroport de Ndjili, où il s’était rendu pour saluer ses militants et descendre avec eux dans la ville. On ne peut pas immobiliser ainsi un candidat en campagne…

Vous –même et vos militants, avez-vous été intimidés durant la campagne ?

Ce samedi même, un de nos militants lutte contre la mort aux Cliniques universitaires après avoir été tabassé ; il a eu le crâne fracassé, heurté par une jeep aux couleurs du parti au pouvoir..

Les esprits sont ils assez sereins pour permettre de tenir les élections lundi ?

Il faut faire la part des choses :la population voudrait aller aux élections car elle pense que l’alternance lui apportera une vie meilleure…Mais j’ai aussi été informé d’irrégularités : les gens sont enrôlés dans un endroit qu’ils connaissent, ils doivent aller voter dans un autre…Au vu de la situation insurrectionnelle qui a régné samedi, je trouve que le chef de l’Etat, candidat certes, mais aussi garant de la nation, aurait du réunir le président de la commission électorale, les chefs des principaux partis et examiner froidement la situation. Je dis bien qu’elle est insurrectionnelle : j’ai vu des troupes d’élite de la garde présidentielle circuler dans la ville avec des mortiers…Même M. Tshisekedi a dit que le report ne serait pas une mauvaise chose, si cela devait permettre de bonnes élections.

Nous avons des preuves : les gens ne savent pas où ils doivent se rendre, certains bulletins ont déjà été cochés, des enfants ont été enrôlés…

Quel est le principal reproche que vous adressez au régime sortant et avec lequel vous avez rompu ?

Deux points : d’abord  l’impunité, qui s’observe dans la lenteur du processus de décision du président Kabila (ou de l’absence de décision) En 2009 il promet un remaniement et n’y procède qu’en 2011…Bien souvent, des gens qui ont commis des fautes graves et avérées n’ont pas été sanctionnés. Deuxième reproche : la gestion. Les institutions de la République ont été délaissées au profit d’institutions parallèles où se prennent les décisions, cela s’appelle la mafia. Nous en avons l’illustration avec les contrats chinois et les contrats miniers, qui sont désavantageux pour le pays.

Nous avons promis de livrer 12 millions de tonnes de cuivre aux Chinois sans réaliser une évaluation préalable de nos ressources minières et nul ne connaît le coût réel des routes qui ont été construites…Il y a aussi des opérations douteuses menées entre autres par M. Dan Gertler : des mines sont achetées 60 millions de dollars et revendues… pour 10 millions de dollars. Cette sous évalutation entraîne évidemment des « opérations retour », des dessous de table…

Au Katanga, dans des mines vendues à des Libanais, les creuseurs, les artisans miniers travaillent comme des bêtes de somme, sous la chicotte. C’est inacceptable…

Il faut réévaluer ces contrats miniers, voir à qui on a payé…Il faut aussi exiger des transferts de technologie, des usines de transformation, au lieu d’exporter du minerai brut…

D’où pourraient venir les moyens d’une politique plus sociale ?

La réévaluation des contrats miniers pourrait le permettre, tout le monde y gagnerait, même les investisseurs qui se trouveraient dans une situation plus claire, ils pairaient leur taxe à un seul guichet et sauraient à quoi sert leur argent…En réalité, avec une politique plus rigoureuse, nous aurions les moyens de bien payer les militaires, les fonctionnaires, les enseignants, de moderniser nos écoles et nos universités…

Pourquoi avez-vous prôné la stratégie de l’encerclement du pouvoir, alors que, dans ce scrutin à un tour, c’est l’union de l’opposition qui aurait eu plus de chances ?

Le président Kabila connaît très bien la géopolitique congolaise et cette union aurait eu des effets pervers: il y a l’Est, le Centre, l’Ouest. Il sait que, par exemple, si à l’Est Kamerhe se désiste en faveur de Tshisekedi, les gens ne vont pas voter pour ce dernier… Donc je prône l’encerclement : dans nos meetings, nous avons dit tous les trois que nous prônions le renversement du pouvoir sortant. Dans les trois grandes régions, Kabila va se trouver minoritaire et le peuple dira qui de nous trois, Kamerhe, Tshisekedi et Kengo vient en tête.

Mais dans ce vote à un tour, même si le président sortant est minoritaire dans les régions, il pourrait totaliser une majorité à l’échelle du pays ?

C’est impossible. Si vous perdez dans les régions, vous ne pouvez pas gagner au total. Ce qui va perdre Kabila, c’est son bilan négatif. Il nous est facile de démontrer que les cinq chantiers se limitent à l’embellissement de quelques avenues de Kinshasa, et que l’arrière pays est négligé. C’est du tape à l’œil qui a coûté les yeux de la tête…

Il y a eu union de l’opposition contre Kabila mais il n’y a pas eu unicité de candidatures.

Nous avons déjà convenu que nous mettrions ensemble nos députés, pour avoir une unicité au niveau de l’Assemblée nationale.  L’actuelle opposition aura en tous cas une majorité parlementaire..
Ce que je souhaite c’est que nous ayons des élections transparentes, libres, et que le meilleur gagne. Mais les indicateurs ne vont pas dans ce sens…Il y a partout un rejet du pouvoir actuel, il sera sanctionné.

Le peuple congolais est-il mûr pour la démocratie ? Et les dirigeants ?

Quand le peuple veut savoir pourquoi telle ou telle route n’a pas été construite alors qu’elle avait été budgétisée, cela montre qu’il est conscient…Quand il veut savoir à quoi servent toutes ces taxes, c’est qu’il est prêt à défendre ses droits… Mais les dirigeants, eux, ne sont pas prêts pour la démocratie. Quand je parle du changement, c’est de la mentalité des dirigeants de ce pays qu’il s’agît… Quand la locomotive sera changée, les wagons suivront.

Voyez ce qui s’est passé lorsque Laurent Désiré Kabila est arrivé en 1997. Je n’aimais pas trop la chicotte, mais tout de même, il avait fait des miracles : sans financement extérieur, il réussissait à  payer chaque mois une solde de cent dollars à chaque militaire (aujourd’hui un colonel touche 64 dollars…), il a construit sur fonds propres le Boulevard Triomphal, réhabilité la Foire internationale de Kinshasa, encadré 6000 jeunes dans le Service national et fait cultiver 25.000 hectares de maïs. Cela montre que c’est possible : l’exemple du Brésil le confirme aussi. Lula a prouvé aux riches qu’ils pouvaient s’enrichir davantage en transférant leurs revenus aux pauvres, ici aussi cela pourrait se faire…C’est le message que j’adresse à ceux qui ont bénéficié des contrats miniers : ramenez cet argent au pays pour aider à le reconstruire, au lieu de le transférer aux Iles Caïman et autres paradis  fiscaux…

On vous dit hostile au Rwanda, on dit aussi que vous êtes Rwandais…

Tout cela est faux. Moi je suis pour le respect strict de l’intégrité territoriale, de la souveraineté de chacun. Je n’ai pas accepté que le Congo permette l’entrée de troupes rwandaises sur notre territoire pour traquer les rebelles hutus ; cela ne pouvait pas marcher, les gens n’étaient pas prêts.

Mais j’ai tout un plan pour que l’ensemble de la région des Grands Lacs retrouve une paix durable, elle passe par la coopération économique : exploitons ensemble le gaz méthane du lac Kivu, le pétrole du lacAlbert, le poisson du lacTanganyika. Respect mutuel, coopération gagnant gagnant ce sont les maîtres mots…Quand le Congo se réveillera, ce sera bénéfique pour l’ensemble de la région, la sécurité comme l’économie. Avec nos neuf voisins nous créerons un grand marché au cœur de l’Afrique, cela sera bénéfique à tout le monde…Aujourd’hui, j’implore mes compatriotes : prenons enfin rendez vous avec l’histoire…