27 novembre 2011

Trois grenades dégoupillées, dans un mouchoir de poche

Catégorie actualité

Tout avait commencé par la « guerre des stades » Depuis plusieurs jours, tant le parti de Kabila que celui de Kamerhe avaient réservé l’un de stade des Martyrs, l’autre le stade Tata Raphaël pour y tenir leur dernier meeting. Initialement, Tshisekedi aurait du faire sa dernière apparition à Kinshasa le vendredi, mais, ayant été retardé dans le Bas Congo (il reçut un accueil triomphal à Matadi) il exigea l’un des deux stades pour la clôture du samedi.  « J’avais proposé de tenir mon meeting le matin, et lui l’après midi » nous explique Vital Kamerhe, mais finalement il a décidé de convoquer ses militants sur l’esplanade, devant le Palais du Peuple. » Une zone interdite…

Samedi en début de matinée, tous les ingrédients d’un cocktail explosif sont ainsi réunis. Au compte gouttes, hués par des garçons en jaune et bleu (le parti de Kabila) les militants rouge et blanc de Kamerhe se glissent dans le stade. On frappe leur voiture, on crie « Judas Iscariote » (Kamerhe en effet a rompu avec Kabila voici trois ans). Au niveau des quartiers populaires, les partisans de l’UNC (Union pour la nation congolaise) ont été barrés par les cortèges pro Kabila et par les « combattants » pro-Tshisekedi, très excités.

Des nouvelles inquiétantes parviennent du quartier populaire de N’Djili : des militants du PALU (parti lumumbiste unifié) qui voulaient attendre Kabila à l’aéroport ont reçu des pierres, les vitres des bus ont été brisées, ils ont riposté, la police est intervenue, a tiré, il y a eu un mort. Au moins. La voiture du gouverneur de la ville, qui venait attendre le président,  a été caillassée par des combattants de l’UDPS, celle de l’ambassadeur sud africain aussi.

Entre les deux stades, la tension monte d’un cran. Parmi les « combattants » se faufilent des motards, on distingue  l’éclat d’armes de poing, d’instruments tranchants. Des drapeaux sont brandis, il y a des cris « on veut le changement » « Kabila doit partir ». Un vent de révolte arabe flotte sur cette foule pauvrement vêtue, qui tend le poing vers des policiers aux allures de Martiens, Robocob bleu nuit recouverts de cuir noir. Du côté de Kabila aussi, derrière les drapeaux jaune et bleu, on distingue des judokas, karatekas et autres gaillards musclés, visiblement aussi doués pour le coup de poing que pour l’encadrement des manifestants. D’un groupe à l’autre, quelques cris se ressemblent: « vous les Blancs rentrez chez vous » Soudain les haut parleurs crachent un communiqué: le gouverneur Kimbuta annule tous  les meetings. Fureur et frustration, mais la tension baisse. Les groupes tournent en s’invectivant, puis reprennent le chemin des cités. Des pick ups chargés de militaires en tenue de combat passent sur le boulevard.

Kabila renonce à se poser à N’Djili et arrive à l’aéroport de N’Dolo, au centre ville, ovationné par la foule revenue du stade. Il est furieux d’avoir été privé de son meeting, les  visages sont fermés, l’apothéose est ratée.  Kamerhe regagne le siège de son parti et prépare une adresse écrite.

Tshisekedi, une fois encore, crée la surprise : alors que ses combattants se préparent à l’ovationner à l’aéroport de N’Djili, son avion reçoit l’ordre de se  poser à N’Dolo mais, interdit de rassemblement comme les autres, il repart tout aussitôt, en colère, vers les fiefs de son parti. Il veut saluer les siens qui l’attendent toujours à N’Djili. Aux journalistes il assure « qu’est ce que ce gouverneur qui veut m’interdire de tenir mon meeting ? » On ne peut l’empêcher de rencontrer ses gens » soupire Kamerhe. Le pouvoir cependant ne l’entend pas ainsi : le matin, lors des incidents de la matinée, il y a eu des coups de feu et plus que jamais les autorités craignent de perdre le contrôle de la situation. Alors que le vieux chef, casquette vissée sur la tête, remonte vers les quartiers populaires dans son 4X4, la police, commandée par le général Charles Bisengimana, déploie plus de 300 hommes. Des pierres volent vers les boucliers et les casques, des grenades  lacrymogènes pleuvent sur la foule.

« Il ne parlera pas, il ne passera pas, nous le bouclons jusque 23heures 59 » nous explique un officier, qui sait parfaitement que dès minuit les candidats n’ont plus droit à la parole. A N’Djili, le face à face s’installe, Tshisekedi est bel et bien immobilisé huit heures durant. La Monusco se propose de le ramener chez lui. Le lendemain, le candidat numero onze exige le rappel de Roger Meece, le représentant de l’ONU au Congo, tandis que la mission des observateurs européens proteste contre l’immobilisation du candidat.

En fin de soirée, nous remontons les larges boulevards sur lesquels, quelques heures plus tôt, flottaient des odeurs de guerre civile. Ils sont vides. Les terrasses sont désertes, les voitures à l’arrêt. Derrière les ponts, on distingue les pick ups de la police, les noires silhouettes aux aguets. En trombe, dans une ville morte, Tshisekedi peut enfin regagner son domicile de Limete. Lui aussi a été privé de son apothéose. Ou d’un clash qui aurait pu faire tout basculer. Le lendemain, veille des élections, tous les meetings sont interdits, mais lui-même ne se sent pas concerné par cette mesure et défie ouvertement le pouvoir…