25 novembre 2011

Matadi au temps du carnaval

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A  deux jours des élections générales au Congo, alors que la Commission électorale assure toujours, impavide, que tout sera prêt, la tension monte dangereusement. A Kinshasa, les magasins d’alimentation se vident à la veille du week end, les plus peureux songent à se barricader dans leurs quartiers. Le soir cependant les candidats députés mobilisent leurs fans une dernière fois et la ville explose de musiques et de coups de klaxon.

 C’est que samedi après midi, les quatre ténors de la campagne se retrouveront en ville, dans des lieux différents certes, mais guère très éloignés les uns des autres.  Ses rivaux ayant déjà réservé les deux principaux stades de la ville,le stade des Martyrs et le stade Tata Raphael, Etienne Tshisekedi a décidé de convoquer ses nombreux partisans sur le “Boulevard Triomphal” en face du Palais du Peuple, autrement dit en zone neutre, ou les manifestations ne sont pas autorisées.

Ce vendredi déjà, dans le quartier populaire de Matete, la police a tiré en l’air pour disperser des militants pro Kabila qui arrivaient en camion et des  combattants de l’UDPS le parti de Tshisekedi qui en venaient aux mains et des témoins nous assurent qu’il y aurait eu un mort.

La veille déjà, Matadi, l’une des dernières étapes de la campagne de Kabila et de Tshisekedi, avait été le théâtre d’un chassé croisé qui aurait pu mal tourner. Alors que le président sortant était attendu dès le matin, il modifia ses projets en dernière minute, pour éviter un « carnaval » que les militants de l’UDPS voulaient organiser dans la ville et il n’arriva que dans l’après midi, après que Fumu, le chef traditionnel, ait conjuré les pluies qui menaçaient de s’abattre sur le Bas Congo.

Plusieurs heures avant son arrivée, dans le quartier dit Metropole, les jeunes se bousculaient pour nous crier leur colère, leur détestation : « le social est oublié, nous sommes tous chômeurs, obligés de pratiquer des petits métiers » Et de conclure : « Kabila doit partir, pour nous, le changement, c’est Tshisekedi… »Au-delà de ces phrases mille fois entendues, d’autres cris se faisaient plus menaçants : « vous les Blancs qui avez soutenu Kabila, vous partirez avec lui » tandis qu’un jeune homme se vantait de garder chez lui des coutelas et des machettes bien affutées,  à utiliser en cas de tricherie….. Alors que le matin, les partisans de Kabila s’étaient faits discrets, l’après midi cependant c’est une foule énorme, où se retrouvaient quelques jeunes karatekas  qui accompagna le candidat à pied sur plusieurs kilomètres. Le président sortant ne se contenta pas de promettre la poursuite des grands travaux, et entre autres la construction d’un port en eau profonde à Banane, il se fit plus incisif, assurant que sa génération n’était pas responsable des malheurs du Congo mais que la précédente aurait à répondre de la destruction du pays.  Dans la soirée, alors que la visite de Tshisekedi se confirmait pour le lendemain, le « carnaval » électoral tourna à l’aigre, il y eut des jets de pierre, des empoignades, des vitrines brisées et le lendemain encore, une femme nous montrait ses mains meurtries, ses vêtements déchirés.  Alors qu’en 2006 la ville, acquise à Bemba n’avait accordé que 12% des suffrages à Kabila, ce dernier est désormais persuadé que sa politique de grands travaux aura fait basculer la tendance. Mais ici comme à Kin, nombreux sont les électeurs qui, intimidés, refusent de confier leur préférence et attendent le secret de l’isoloir.  

A la tribune cependant, Kabila s’est voulu  rassurant : « il n’y aura pas de troubles, rien ne se passera  lundi… » et le spectacle de dizaines de policiers, en uniforme anti émeute, venant de réceptionner  casques et jambières, semblait confirmer sa détermination.

Mais la tension est telle que la moindre étincelle, bien avant le  jour du scrutin et celui de l’ annonce des résultats, pourrait mettre le feu aux poudres, et la journée de samedi est particulièrement redoutée.

A l’heure actuelle, le principal danger qui guette les élections est moins le report que le dérapage…

25 novembre 2011

Deux Colette sur le terrain

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Du temps où elle était une vedette du journalisme, Colette Tshomba, qui mène aujourd’hui campagne, a gardé l’art de se faire désirer. Mais ses fans, qui l’attendent depuis des heures à l’entrée du quartier populaire de Makala, ne seront pas décus. Pomponnée, bijoutée, manucurée, serrée dans un beau pagne jaune et bleu cousu de sequins, la candidate a rempli sa jeep de cadeaux : T-shirts, bracelets à son effigie, porte clés, ouvre bouteilles, affiches de toutes dimensions. Avant le départ, elle plonge dans son sac verni et en extrait une liasse de coupures de cent dollars, qu’elle distribue aux motards qui vont entourer le cortège et  à la fanfare qui se prépare à ouvrir la voie. La candidate a veillé à me faire monter dans sa jeep, moins pour des raisons de confort ou d’ancienne confraternité, mais,  comme je le comprendrai  trop tard, pour montrer que « Mme Colette » ainsi que l’appellent ses partisans, est en route avec son homonyme. A mesure que nous avançons, la route se transforme en piste fangeuse, la foule, qui jaunit à vue d’œil, à mesure que les T shirts sont distribués à la volée, se fait plus enthousiaste, jusqu’à faire tanguer le véhicule. Il y a des rires, de la musique, des cris. Une fête comme on n’en voit pas souvent dans ce quartier reculé.

« C’est ici ma base » dit Colette «  je vais faire réparer l’accès au centre de Makala, moderniser le marché. » Avec ses tables minuscules, où légumes et bananes se vendent à l’unité, le marché a bien besoin d’un coup de neuf, comme tout ce quartier où les gens se saluent comme au village et nous regardent avec surprise. Notre homonyme sait ménager ses effets : lorsque je me rends compte qu’elle semble vouloir m’utiliser dans sa campagne, je tente de filer en douce alors qu’elle-même, dressée sur le siège arrière et passant la tête par le toit du véhicule,  harangue la foule en lingala.  En s’ouvrant, ma portière heurte des visages souriants et curieux, des bras qui se tendent. Soudain, alors que je touche la terre terme et me prépare à m’esquiver en fendant la foule compacte,  des bras vigoureux me soulèvent, me hissent à la même hauteur que la candidate, qui me présente comme un trophée de campagne et me propose-m’ordonne ?-de dire quelque chose.  Suspendue au dessus d’une foule hilare, je bafouille quelque chose où se retrouve le mot « démocratie » puis, après avoir touché le sol, je tente de filer au plus tôt et de trouver une voiture qui me ramènera  en ville.

Autour de moi, les gens rigolent, saluent, lèvent le pouce. « Vive Colette », dit un vendeur de légumes en faisant le signe 3 (numero de Kabila)  « Vive Tshisekedi »  lâche son voisin en mimant le signe 11…Dans cette foule bon enfant, où se côtoient toutes les opinions, je me sens plus à l’aise que devant les état majors des partis…

23 novembre 2011

Les accusations de fraude se multiplient

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La musique ne suffit pas…A travers Kinshasa, les candidats font la ronde dans une atmosphère de fête. Les fanfares fanfaronnent, les tambours tambourinent, les candidats qui en ont les moyens distribuent des bics ou des « zibulateurs » un terme passé du lingala au français,  ceux ont des ambitions mais pas d’argent se sont contentés d’imprimer leur portrait sur une feuille A 4 et dans leur quartier ils font du porte à porte  avec un message simple, « votez pour moi… » Bien rares sont ceux qui mentionnent le nom de leur parti d’origine. lire la suite

22 novembre 2011

Kinshasa craint la collision frontale entre poids lourds

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Masquant les plus hauts immeubles de Kinshasa, les affiches de  Kabila, le sourire étincelant, proclament « le raïs , 100% sûr » et l’intéressé assure « je ne sais pas qui gagnera, mais je ne peux pas perdre ». Quant à Tshisekedi, les affiches du « candidat du peuple » sont moins nombreuses, plus modestes, mais la détermination n’est pas moindre et de nombreux Kinois arborent désormais une casquette écossaise, à l’instar de leur leader qui va bientôt rentrer de sa longue tournée dans l’Est et le centre du pays.  Alors qu’à Goma, à Bunia et Butembo les deux favoris se sont croisés et que les populations, drainées par la curiosité, ont fait preuve d’un flegme olympien, la dernière étape, celle de Kinshasa, risque de s’avérer plus dangereuse. lire la suite

22 novembre 2011

Freddy Tshimba, ou la rage d’un artiste

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Depuis qu’il est retenu de Belgique, Freddy Tshimba a la rage. Il ne quitte plus son atelier, caché dans un coin de Matonge derrière quatre tôles ondulées. Il soude, il frappe, il assemble. Il crée. Trois silhouettes immenses s’appuient au mur, mains tendues sur la chaux, pantalons baissés sur les chevilles. Pas de tête, mais le dos courbé, les fesses serrées de tous les humiliés, de tous ceux qui attendent le prochain coup, la dernière injure. Ces hommes là, qui devraient bientôt être huit ou neuf, pourraient venir d’un camp lointain, de Guantanamo, de Syrte, mais aussi de Zaventem. De la section fermée de notre aéroport national, cet enclos où aboutissent tous ceux qui sont rejetés par l’Europe forteresse. lire la suite

21 novembre 2011

A force de crier au loup…on fait couac

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Mais où est passé Paul Bimba Mazembe ? Président de l’Assemblée nationale et juriste éminent, le professeur Evariste Boshab n’a pas eu de mots assez forts pour condamner devant les ambassadeurs occidentaux, la disparition du « camarade » Mazembe, secrétaire exécutif du parti majoritaire PPRD en Espagne, décédé d’une hémorragie cérébrale à Barcelone, après avoir été attiré dans un guet apens et sévèrement agressé par des « combattants » (le nom que se donnent les partisans de Tshisekedi).

Boshab, l’un des piliers du régime, a saisi l’occasion pour dénoncer « les vampires qui instrumentalisent la jeunesse  en multipliant les appels à la violence », et il a rappelé la mise à sac de trois sièges de son parti à Kinshasa. Porte parole du gouvernement, Lambert Mende a interrompu sa campagne à Lodja pour revenir dans la capitale et dénoncer à son tour les « incitations à la violence » lancés depuis l’Afrique du Sud et depuis Kisangani par Tshisekedi (même si, lors des autres étapes de sa tournée dans l’Est, le vieux leader a fortement modéré ses propos, assurant qu’il avait seulement voulu débarasser ses partisans de la peur…) Autrement dit, alors que la communauté internationale lance des appels au calme, le pouvoir tonne, menace, redoute les dérapages et désigne déjà le leader de l’opposition comme le responsable intellectuel de violences qui provoqueraient des victimes jusque dans la diaspora…

Le problème, et il est de taille, c’est que l’ambassade d’Espagne a fait savoir qu’en Catalogne, aucun cas de mort violente d’un citoyen congolais n’avait été enregistré, que la police n’a été mise au courant d’aucun incident…Mazembe est inconnu au régiment.

La rumeur, ou la prophétie autoréalisatrice, a donc couru plus vite que les faits, et Kinshasa a donc crié au loup avant de vérifier son existence…La peur est mauvaise conseillère…

21 novembre 2011

Kinshasa prépare des élections au superlatif

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Lorsque la route rapide qui mène à l’aéroport traverse le district de Tshangu, le plus peuplé de Kinshasa, le  ciel disparaît, masqué par des dizaines de banderoles tendues d’un poteau à l’autre. Tous les murs sont colonisés par des affiches colorées. Le message est résumé à l’extrême : un visage, un nom, un numero. Ni promesse ni programme, à peine, parfois, le nom ou le logo d’un parti. Pour retrouver nos amis du quartier de PetroCongo, près du fleuve,  il faut quitter l’asphalte, lâcher une voie secondaire qui sera bientôt dotée de caniveaux, et s’engager sur un chemin de terre creusé de flaques profondes comme des étangs, que tout le monde traverse en remontant son pantalon… lire la suite

18 novembre 2011

Portrait d’une femme chef d’un état major de paix

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Voici un an, Elise Muhimuzi accueillait à Bukavu la Marche Mondiale des femmes et elle conduisait des délégations venues du monde entier à la rencontre de femmes du Sud Kivu victimes d’exactions et de violences multiples. Aujourd’hui, cette militante qui a défendu sur tous les fronts la cause des femmes de son pays a les responsabilités d’un chef d’état major. Au titre de questeur adjoint de la Commission nationale électorale indépendante, elle tient tous les leviers de la direction logistique de la CENI : commandes du matériel, gestion du charroi, acheminement des bulletins et des urnes… Cette semaine, elle s’est rendue presque chaque jour à l’aéroport, surveiller le déchargement des appareils venus de Chine ou d’Afrique du Sud chargés d’urnes ou de bulletins de vote. A dix jours du scrutin, enfin, elle assure qu’elle dort tranquille : « tout sera prêt, acheminé, les 210 territoires du Congo seront approvisionnés, 63 000 bureaux de vote ont été déployés, 69 antennes logistiques fonctionnent dans les onze  provinces… » lire la suite

15 novembre 2011

Retour sur les lieux du crime

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Le juge antiterroriste Marc Trevidic, chargé, à la suite du juge Bruguière, d’enquêter sur les responsables de l’attentat qui, le 6 avril 1994 a coûté la vie aux présidents du Rwanda et du Burundi ainsi qu’à l’équipage français du Falcon, a bouclé son instruction et il se prépare à rendre publiques les conclusions des experts qui, en septembre 2010 l’avaient accompagné sur le terrain.
En attendant ce verdict, rumeurs et aveux, feux et contre-feux se croisent, à Kigali et dans les capitales européennes. Au Rwanda, où neuf hauts responsables avaient été mis en cause par le juge Bruguière, nombre de nos interlocuteurs espèrent qu’un non-lieu sera prononcé. Par contre, depuis les Etats-Unis, où il est réfugié politique, l’un des anciens compagnons de Kagame, Théogène Rudasingwa, qui fut secrétaire général du Front patriotique rwandais, a déclaré à la BBC qu’«en juillet 1994, avec son insensibilité caractéristique et beaucoup de jubilation, Kagame m’a dit qu’il était responsable de l’attentat contre l’avion.» Et d’ajouter: «comme bon nombre au sein de la direction du FPR, j’ai vendu avec enthousiasme cette version trompeuse de l’histoire. (…)»
Après s’en être tenu durant 17 ans à la version officielle de Kigali, Rudasingwa, l’un des fondateurs du CNR (Congrès national rwandais), un mouvement d’opposition qui regroupe d’anciens réfugiés tutsis membres du FPR et des Hutus en exil, assure donc regretter d’avoir menti durant 17 ans!
Ses accusations tardives pèseront sans doute moins dans la balance que les conclusions des experts convoqués par le magistrat français, qui ont tenu à arpenter les «lieux du crime», des lieux naguère familiers et que nous avons redécouverts après 17 années.
Hérissée de gratte ciels, de maisons à étages, Kigali est méconnaissable. Mais du côté de l’aéroport de Kanombe, en passe d’être détrôné par un «hub» aérien qui se construit dans le Bugesera, le paysage n’a pas changé. Au-delà des constructions de l’aéroport, on devine un vaste camp militaire, celui-là même qui abritait jadis la garde présidentielle, dernier carré des fidèles du chef de l’Etat. Plus loin, jouxtant le camp, la villa de l’ancien président a été transformée en musée.
Au rez-de-chaussée, une jeune femme fait les honneurs d’une exposition de photos couleur sépia, de vieux clichés qui rappellent le Rwanda d’autrefois, les spectaculaires coiffures de tresses, la grâce des danseuses et la majesté des Mwami posant devant leur rugo, leur hutte de paille. A l’étage, sans états d’âme, notre guide nous introduit dans la chambre à coucher, la chapelle, la chambre des enfants; elle fait jouer les parois de bois qui dissimulaient un passage secret et explique que l’ancien président, qui craignait toujours pour sa vie, avait placé des alarmes dans chacune des marches de l’escalier «afin d’entendre les intrus qui se seraient introduits de nuit…»
En face de l’ancienne salle à manger, la piscine est toujours aussi ombragée, la pelouse aussi verte. C’est ici que, le 6 avril 1994, à 20 heures 30, alors qu’il devait revenir de Tanzanie où il avait enfin accepté d’appliquer les accords de paix qui prévoyaient de partager le pouvoir avec le FPR, le président du Rwanda fut éjecté de son avion Falcon touché par deux missiles et mourut avant d’arriver au sol.
Dans Kigali portée au paroxysme de la tension et de la haine, les massacres étaient planifiés depuis longtemps, mais cet attentat fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Alors que dans les minutes qui suivirent le crash, la ville se couvrait de barrières, les premières tueries commençaient. C’était le début du génocide des Tutsis, du massacre des Hutus qui refusaient l’extrémisme, le début de la mise à mort d’un million de Rwandais.
Igor, un fonctionnaire rwandais, a suivi durant tout son séjour au Rwanda le juge français Marc Trevidic. Ce dernier, au contraire de son prédécesseur Jean-Louis Bruguière qui n’avait jamais fait le voyage, est descendu sur le terrain accompagné d’experts français tandis que le gouvernement rwandais avait sollicité des experts écossais. Le traducteur rwandais nous rappelle quelques évidences relevées en sa présence par les enquêteurs: «l’appareil, qui avait quitté la Tanzanie, venait de l’Est et c’est sur le côté gauche qu’il fut touché par deux tirs qui se sont suivis de près. L’avion, qui se trouvait en phase d’atterrissage, est pratiquement tombé à la verticale, presque sous les yeux de la famille du chef de l’Etat qui se trouvait dans le salon et les corps de certains passagers ont été projetés dans les arbres.»
Les experts ont examiné à la loupe la piscine, le jardin, la demeure présidentielle, mesuré le point d’impact, calculé la vitesse probable des deux missiles et essayé de déterminer l’angle du tir. Pour Igor, il est certain que les missiles ont été tirés depuis l’est de la piste, et les témoins qui se trouvaient dans l’ancienne tour de contrôle ont vu la lueur orange du «départ» des projectiles.
D’autres témoins ont aussi entendu le bruit des deux tirs. Minutieux, le juge d’instruction français a également pris l’avis de spécialistes en acoustique. En effet, les souvenirs «auditifs» des témoins devraient permettre de localiser le lieu d’où les tirs sont partis. A cet égard, deux témoins européens sont importants: le Dr Pasuch, un ancien coopérant militaire belge, et le colonel de Saint-Quentin, un coopérant militaire français. Les deux hommes vivaient dans l’enceinte même du camp militaire.
Leurs souvenirs, détaillés au juge Trevidic, ont ravivé ceux de trois médecins belges, les Dr V. père et fils et le Dr VDP qui, ce soir-là, étaient tranquillement installés dans un restaurant grec, du côté de Kicukiro, sur la route de l’aéroport. Ils se rappellent que, vers 20 heures 30, un bruit énorme les fit sursauter, celui d’une déflagration, «un bruit» nous disent-ils «qui n’avait rien à voir avec les grenades auxquelles ils avaient fini par s’habituer…»
Depuis son salon, où il dînait en compagnie d’un ami, le Dr Pasuch avait entendu la même chose: le bruit d’un tir, et ensuite celui du crash.
Le premier rapport rédigé sur les activités du bataillon belge Kibat, à la suite de la mort des dix Casques bleus belges, devait, par la suite, confirmer le témoignage du Dr Pasuch. On y lit, entre autres, que les tirs sont vraisemblablement partis du nord est de l’enceinte du camp présidentiel.
Le colonel Grégoire de Saint Quentin fut le premier à se diriger vers l’épave de l’avion. Des casques bleus belges, qui avaient tenté de rejoindre les lieux du crash, expliquèrent par la suite à un enquêteur militaire, qu’ils avaient vu, de loin, l’officier français s’emparer de certaines pièces de l’appareil, peut-être la fameuse boîte noire, qui fut tant recherchée par la suite et demeura introuvable.
Au contraire des autres témoignages, les souvenirs des trois dîneurs belges, qui, au moment même, n’avaient pas mesuré l’importance potentielle de leurs souvenirs, n’ont pas été portés la connaissance du juge Trevidic.
A l’heure actuelle, tout Kigali estime qu’au vu des dépositions des témoins oculaires, les experts convoqués par le juge français seront obligés de conclure que les tirs ne sont pas, comme on l’a souvent dit, partis de la colline de Masaka, située au sud du domaine présidentiel, mais de l’enceinte même du camp militaire.
S’il se confirme, un tel constat ne permettra pas d’identifier les tireurs mais il devrait en tout cas écarter une piste, celle d’un commando issu du Front patriotique rwandais. En effet, compte tenu de l’extrême tension, sinon de la paranoïa qui régnait à l’époque à Kigali, il est exclu que des militaires tutsis (aisément repérables…) aient pu s’infiltrer dans le «saint des saints», s’y installer, y perpétrer leur coup pour, comme le concluait ingénument le juge Bruguière «quitter ensuite les lieux en taxi…» A l’époque, seuls des militaires de la garde présidentielle avaient accès à ce véritable camp retranché.
Rappelons que le sujet, depuis 17 ans, a représenté l’«énigme» sinon «le «mensonge» du siècle. En effet, alors que les premières informations ou présomptions que «le Soir» avait recueillies sur place, auprès des coopérants belges et de la communauté expatriée, mettaient en cause des mercenaires «blancs», peut-être français, qui auraient participé à un attentat soigneusement préparé, exécuté par une poignée d’hommes qui n’auraient informé personne de leur projet, une autre thèse se développa bientôt, selon laquelle les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais, dirigé par le général Paul Kagame, auraient choisi d’éliminer le chef de l’Etat car ce dernier refusait de mettre en œuvre les accords d’Arusha qui prévoyaient le partage du pouvoir.
Rudasingwa ne répète pas autre chose: selon lui, «en décidant d’éliminer Habyarimana, Kagame a introduit une «wild card», une carte sauvage, dans un cessez-le-feu déjà fragile, ce qui <TB>a créé un puissant déclencheur, l’escalade d’un point de basculement vers la reprise de la guerre, le génocide civil et la déstabilisation à l’échelle régionale».
Cette mise en cause du FPR, soutenue par des articles de presse retentissants et de nombreux livres, avait mené à l’inculpation par le juge anti terroriste Jean-Louis Bruguière de neuf hauts dirigeants rwandais proches de Kagame et à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda.
Des relations qui ont été restaurées par le président Sarkozy, et dont le renouveau a été scellé en septembre dernier par la visite à Paris du président rwandais.
Rappelons que c’est le Rwanda, qui, défendant Rose Kabuye, chargée du protocole présidentiel et inculpée par Bruguière, a forcé la réouverture du dossier et son réexamen par deux nouveaux juges, Marc Trevidic et Nathalie Poux. Depuis cette contre offensive, l’édifice soigneusement construit par Bruguière s’est effondré par pans entiers: des témoins clés se sont rétractés, comme Abdul Ruzibiza (décédé depuis lors) qui a reconnu qu’il n’était pas présent sur les lieux au moment des faits, d’autres, comme Emmanuel Ruzindana ont assuré que le juge leur avait forcé la main et fait signer un document auquel ils n’avaient rien compris. Il est apparu aussi que le traducteur des témoins rwandais, Fabien Singaye, était très proche de la famille Habyarimana et de Paul Barril, ancien membre de la cellule anti terroriste de l’Elysée. C’est Barril qui avait recommandé Singaye à l’enquêteur Pierre Payebien, lequel s’était ensuite chargé de mettre en piste les témoins les plus accablants…
Si les conclusions des experts devaient conclure que les tirs sont partis de l’intérieur du camp, et en particulier d’une sorte de terrain de sport qui se trouve à son extrémité et qui n’est plus aujourd’hui qu’un terrain vague, on ne pourrait qu’en déduire que les auteurs du tir étaient des proches du président ou des hommes connus dans la place…
Ce qui était sans doute le cas des 24 éléments des forces spéciales françaises (des barbouzes…) qui reconnurent par la suite que ce soir-là ils se trouvaient bien à Kigali… A l’époque, ils confiaient à ceux qui s’étonnaient de leur présence qu’ils se trouvaient au Rwanda en vacances, pour une mission de courte durée…
L’enquête n’en est visiblement qu’à sa première phase…

COLETTE BRAECKMAN

13 novembre 2011

Bruxelles-Kigali: quand victimes et bourreaux cohabitent

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Merci Marie-France Collard… Alors qu’il s’éloigne dans le temps, le génocide rwandais paraît de plus en plus désincarné. Il se réduit à des statistiques (800.000, ou un million de morts ?) à des accusations croisées empreintes révisionisme (qui a tué le plus ?), à des spéculations sur l’attentat contre l’avion, comme si ce crime avait été le seul déclencheur de la tragédie. On en oublie que les victimes étaient des hommes, des femmes qui auraient pu être nos voisins, des enfants qui auraient pu jouer avec les nôtres dans le jardin d’à côté et que les tueurs étaient des gens que nous aurions pu saluer poliment chaque matin en leur demandant des nouvelles de la méteo…

Les Rwandais, victimes et bourreaux, c’étaient des gens comme nous, intellectuels ou paysans, dirigeants politiques, militants ou chefs de famille. Des gens qui se sont retrouvés pris au piège de la haine, qui ont tué, qui sont morts, ou qui ont fui… Aujourd’hui, nombre d’entre eux se retrouvent en Belgique. Ils se côtoient, se reconnaissent, se saluent parfois et se souviennent de la terreur d’autrefois…

Marie-France Collard les a retrouvés à l’occasion du procès d’Ephrem Nkezabera. La Cour d’Assise s’est tenue en l’absence du prévenu  car en 2009 il était gravement malade et est décédé depuis. S’il ne comparut pas devant la Cour d’Assisse,  il eut cependant  le temps de répondre aux enquèteurs et son procès a livré bien des informations sur la préparation du génocide, sur les intellectuels et les financiers. Marie-France Collard, caméra attentive, questions discrètes et empathiques, a permis aux victimes  et à leurs proches de s’exprimer. Les victimes… De loin, on pouvait les voir, aux premiers rangs du public dans ce procès négligé par la foule des grands jours. Elle était là, Martine Beckers, à évoquer la mémoire de sa sœur et de son beau frère assassinés, elle était là, Immaculée,  à compter sur les doigts d’une main ceux de sa famille qui lui restent…. Elles étaient là, d’autres femmes encore, à parler du viol, de ces violences abjectes qu’il est si difficile de nommer…Marie-France Collard a posé les questions essentielles : au-delà du souvenir et de cette souffrance qui ne s’éteindra jamais, où en est le pardon ? La réponse a été brutale, sans concessions : pourquoi accorder le pardon à celui qui ne vous demande rien ? A celui qui, sans doute, est prêt  à recommencer ?

Au Rwanda, où la réconciliation a droit de cité, de telles questions relèvent du tabou et ne reçoivent, tout au plus, que des réponses obligées, sinon imposées. En Belgique, la parole est plus libre et « Bruxelles-Kigali »  un film co produit par Cobra  et Zeugma films et la RTBF a enregistré au plus près les sentiments réels, les contradictions de l’après génocide. Curieusement, si à Kigali règne la volonté, à Bruxelles, c’est la vérité pure et dure qui a prévalu et elle donne des  frissons…