30 décembre 2011

Philippe Havet, le “log” des Grands Lacs, abattu à Mogadiscio

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Une altercation avec un ancien collaborateur, récemment licencié, des coups de feu tirés à bout portant dans le ‘compound » de Médecins sans frontières à Mogadiscio : Philippe Havet, coordinateur d’urgence de MSF a trouvé la mort en Somalie. La fusillade a fait une autre victime, Andrias Karel Keiluhu, surnommé « Kace », un médecin de 44 ans, qui travaillait pour MSF depuis 1988, en Indonésie, en Thaïlande, en Ethiopie et en Somalie. Grièvement blessé, il a succombé après son transfert à l’hôpital où il avait suivi une opération chirurgicale. Quant à Philippe Havet, il semble avoir été tué sur le coup.

Cette fin tragique a frappé tous ceux qui, au cours de la décennie écoulée, avaient côtoyé ce Verviétois de 53 ans,  rompu aux missions d’urgence. Car, après avoir bravé tant de dangers,  ce « travailleur humanitaire » hors du commun avait fini par donner l’impression qu’il était invulnérable et qu’il n’était certainement pas au bout des neuf vies, -au moins-, qui lui avaient été accordées.

Car avant d’arriver à MSF, la quarantaine révolue, Philippe avait déjà vécu, luxueusement comme décorateur d’intérieur pour milionnaires, ou dangereusement, comme pilote de rallye automobile.

C’est au sein de la  « famille » MSF, et surtout sur cette terre africaine où il était né, que ce supporter du Standard de Liège, qui n’oubliait  jamais de mettre dans sa valise l’écharpe rouge et blanche,  avait trouvé un terrain d’action à sa mesure.

Logisticien, « log » pour les initiés… La sobriété de la « job description » cache mal la diversité des tâches dévolue à celui qui, n’étant  ni médecin, ni infirmier, doit assurer tout le reste : préparer une mission sur le terrain en trouvant locaux et logements adéquats, recruter les collaborateurs locaux, veiller au logement de l’équipe, assurer les moyens de transport et embaucher  les chauffeurs, veiller à l’approvisionnement en eau, en électricité. Véritable « Mr Fix it », le logisticien doit  être capable de résoudre tous les problèmes, qu’ils se posent dans l’urgence la plus extrême ou sur le long terme, qu’ils soient techniques ou tout simplement humains. En définitive, c’est de lui que dépend l’efficacité des autres collaborateurs de l’équipe. Pour réussir à ce poste, il ne faut pas seulement être débrouillard et capable de tout faire, il faut aussi avoir l’œil à tout, être à même de multiplier les contacts et de recouper les informations. Philippe –grand cœur et grande gueule-excellait dans ce rôle de cheville ouvrière : il l’avait tenu en Angola, au Liban, en Sierra Leone, en Afrique du Sud, en Somalie et surtout au Congo, sa terre d’élection. Au Nord Kivu, il avait été coordinateur des opérations d’urgence et à Bukavu, la capitale du Sud Kivu,  MSF Espagne, appréciant sa connaissance du terrain, l’avait nommé chef de mission.

C’est que Philippe Havet n’était pas seulement l’homme capable de résoudre les problèmes techniques les plus compliqués. Il était aussi un Belge jovial, aussi rigolard dans son approche que sérieux dans ses analyses, il ne laissait personne indifférent et avait réussi à capter la confiance de tous les groupes en présence.

Au plus fort des guerres du Kivu, alors que MSF-Belgique demeurait la seule ONG présente sur le terrain, qui accueillait et soignait sans distinction des combattants issus de tous les groupes armés et se portait au secours de toutes les victimes civiles, Philippe Havet passait beaucoup de  temps sur les collines.  Bravant les mises en garde des Casques bleus qui ne circulaient que dans des convois lourdement armés, il passait  d’un groupe à l’autre : à Kitchanga, le chef tutsi Laurent Nkunda l’accueillait dans son campement et se faisait expliquer l’indispensable neutralité de MSF, dans le parc de Kahuzi Biega, Philippe rencontrait des combattants hutus ou des groupes Mai Mai, auxquels il détaillait les raisons pour lesquelles il était important de laisser travailler les équipes médicales.

A force de sillonner ce pays qu’il adorait, Philippe Havet avait développé une exceptionnelle connaissance du terrain et, s’il avait gardé ses réflexes de prudence, il avait oublié ce qu’était la peur : alors que la guerre n’était pas terminée, il avait pris grand plaisir à faire venir au Kivu ses deux grands fils et à leur faire découvrir la beauté de la région des Grands Lacs…

Voici quelques jours encore, sur le blog de MSF publié par Le Soir, Philippe Havet avait consigné les réflexions que lui inspirait la Somalie et il nous avait confié son intention de regagner le Congo mi-janvier, (il se préparait à être chef de mission à Bunia), exprimant la joie de celui qui s’apprête à rentrer à la maison…

Là où il s’y attendait le moins, à l’intérieur d’un compound où s’appliquent de très strictes consignes de sécurité, la mort a rattrapé celui qui l’avait si souvent bravée…