10 janvier 2012

Le docteur Pasuch a vu le départ des missiles

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Le soir du 6 avril 1994, le docteur Massimo Pasuch, anesthésiste réanimateur et coopérant militaire au Rwanda, avait préféré rester chez lui, dans l’enceinte du camp Kanombe. A Kigali, l’atmosphère était tendue et c’est en compagnie de son épouse, du médecin major Daniel Daubresse et du médecin anesthésiste le commandant  Van Denen qu’il avait choisi de dîner tranquillement. Dix sept ans plus tard, les souvenirs du lieutenant colonel Pasuch sont toujours aussi vifs : « la baie vitrée de ma salle à manger s’ouvrait sur une vallée qui descendait vers une zone marécageuse sillonnée par les bras de la rivière Nyabarongo. Dans cette zone peu fréquentée, nous avions l’habitude d’aller nous promener mais depuis deux mois, l’accès nous en avait été interdit, les militaires assurant que des travaux étaient en cours. Travaux qui n’ont d’ailleurs jamais été effectués…»

Le médecin se souvient du fait que le repas fut interrompu par un bruit bizarre : «à travers la vitre, j’ai entendu le souffle d’un départ de missile. Tous, médusés, nous avons vu deux traînées rouges qui zébraient le ciel. Quelques instants plus tard a retenti le bruit d’une énorme explosion et nous avons aperçu une boule de feu ; elle s’est écrasée à 400 mètres de mon domicile.  C’était l’avion du président Habyarimana. »

Deux autres témoins belges se trouvaient également à proximité, le sergent Philippe Leiding qui se trouvait dans la position dite Top Gun, et le sergent Jean-François Colige. Tous ont entendu le départ des tirs et ils ont répété leur témoignage au juge Trevidic,  qui a pris la relève du juge Bruguière.

Outre les coopérants militaires belges, quelques Français se trouvaient également dans le camp Kanombe, parmi lesquels le lieutenant colonel Grégoire de Saint Quentin, dont la maison se trouvait à proximité de la rangée où logeaient les Belges. Dans sa déposition, il confirme que lui aussi entendit le bruit de souffle, qui indiquait le départ des missiles.

« Au moment même, » dit Pasuch « je ne me suis pas rendu compte de l’importance de cet élément. Pour moi, il était certain que le tir était parti de cette zone marécageuse, où personne ne passait  et où le commando a eu tout le loisir de prendre position et de se préparer. Pour l’officier, «il s’est agi d’une opération soigneusement montée, très technique  car il fallait atteindre un avion en plein vol, qui se trouvait en phase d’atterrissage. Seuls des professionnels peuvent réussir un coup pareil… »

Les Belges ne se sont cependant pas précipités dans le jardin de la résidence d’Habyarimana car l’accès leur en a immédiatement été interdit par la garde présidentielle.  Pour le docteur Pasuch, si certaines sources assurent que de Saint Quentin  a été aperçu sur les lieux dans les minutes suivant le crash, « c’est tout à fait normal car les Français étaient en charge de la formation des paras à Kanombe… »

Par la suite, le médecin belge n’a pas pu se rendre à l’hôpital de Kanombe, où il travaillait régulièrement et où il avait même soigné le chef d’état major le général Nsabimana: «les Belges ayant été accusés d’avoir abattu l’avion, les Rwandais sont devenus très menaçants à notre égard et j’ai du rester cloîtré dans ma maison, jusqu’à ce que des sous officiers français, accompagnés par de Saint Quentin, viennent nous protéger et nous emmener vers l’aéroport… »

Ce n’est que dix sept ans après les faits que le témoignage de Massimo Pasuch, qui avait déjà été communiqué à l’auditorat militaire belge en 1994 puis lors des auditions de la Commission Rwanda, apparut comme décisif.  « En octobre 2010, j’ai été entendu par une commission rogatoire, qui m’a interrogé sur des points très précis. J’ai été prié de préciser si les fenêtres de mon living étaient ouvertes ou fermées ! En fait,  il ne s’agissait pas de vitrage plein, mais de lamelles de verre horizontales et orientables, qui laissaient parfaitement passer les bruits… »

Les bruits… Il apparaît à présent que le bruit du souffle qui a accompagné le départ des missiles  a représenté un élément essentiel de l’enquête du juge Trevidic. Non content de convoquer des experts en balistique, le magistrat français a aussi requis les services d’un acousticien qui s’est rendu sur les lieux. Là, avec minutie, l’expert a reconstitué les conditions qui régnaient dans la soirée du 6 avril, retrouvant entre autres la direction et la force du vent.

Il a ainsi pu retracer le périmètre dans lequel  a pu être entendu le bruit du départ des projectiles et il a conclu que si, dans le camp Kanombe, plusieurs témoins se souviennent de ce mystérieux bruit de souffle, par contre, sur la colline de Masaka, longtemps désignée comme le lieu d’où le tir était parti, ce son là était inaudible…

Le docteur Pasuch, quant à lui, se souvient parfaitement de l’atmosphère qui régnait dans le camp Kanombe dans les minutes qui ont suivi le crash de l’avion présidentiel : «  les tirs de DCA ont commencé, les barrages se sont mis en place, c’était le début de la tragédie… »