29 juin 2012

Rwanda et Burundi: les sanglants préliminauires de l’indépendance

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« Mon père était planteur de café au Rwanda et je suis arivé à Cyangugu début novembre 1959. Durant la nuit, autour de notre maison, on avait vu des huttes qui brûlaient tandis que des enfants jetaient des pierres sur les Blancs qui passaient en voiture. A l’entrée de la ville, derrière une haie d’eucalyptus, j’ai vu s’élever un gros nuage noir et en m’approchant, j’ai distingué un camion surmonté d’un nuage de mouches. Sa cargaison se composait de corps jetés pêle-mêle et, m’approchant de plus près encore, je vis que ces morts et ces blessés, ramassés durant la nuit, portaient tous des blessures aux jambes ou à la tête : des coups de machette leur avaient coupé les tendons ou la veine jugulaire… »
Claude Nemry, écrivain, auteur de nombreux ouvrages sur la région, dont Bukavu, Nyamulagira, Mangaribi (éditions l’Harmattan) a passé sa jeunesse dans la région des Grands Lacs. En lettres de feu et de sang, il a gardé en mémoire le souvenir de cette «Toussaint rwandaise » : « les troubles qui avaient éclaté à Cyangugu, forçant de nombreux chefs de colline Tutsis à traverser la frontière du Congo, accompagnés de leurs gens, s’étaient propagés depuis Gitarama et la région du Bugesera. Ces émeutes, qui ne visaient pas les colonisateurs belges, mais les Tutsis, n’avaient rien de spontané, tout semblait bien préparé… Mi novembre d’ailleurs, le calme était revenu : à la tête de la Force Publique congolaise, le colonel Guy Logiest, avait mis bon ordre au Rwanda ; non seulement il avait maté l’insurrection, mais décidé de placer des Hutus à la tête de toutes les chefferies abandonnées par les Tutsis… »
Par la suite, Logiest, nommé résident militaire et doté des pleins pouvoirs, conduisit le pays à l’indépendance, proclamée le 1er juillet 1962. Par la suite, il devait être décoré par les présidents rwandais successifs, Kayibanda et Habyarimana pour les éminents services rendus à la « démocratie rwandaise. »
En réalité, depuis la fin des années 50, le « modèle rwandais » encouragé par les Belges, a plombé le destin de ces deux pays, l’hypothèque ethnique a entraîné des centaines de milliers de morts au Burundi et mené au génocide de 1994 au Rwanda.
Alors que ces deux anciens royaumes, d’abord conquis par les Allemands, avaient été confiés à la tutelle belge après la première guerre mondiale, les Belges, pratiquant l’administration indirecte, avaient aboli les structures traditionnelles et collaboré avec les Tutsis, leur réservant l’accès à l’enseignement, excluant les Hutus de tous les niveaux de pouvoir. Dès 1957, l’histoire bascule au Rwanda : alors que les intellectuels tutsis sont tentés de revendiquer l’indépendance, le « Manifeste des Bahutu », encouragé par l’Eglise catholique ne dénonce pas la tutelle coloniale, mais la « féodalité », la « domination du Noir par le Noir » les Tutsis étant définis comme une « race » « étrangère, venue d’Abyssinie !
Alors que la monarchie est demeurée un principe d’unité, durant l’été 1959, le roi Mutara meurt brusquement dans le cabinet de son médecin (belge) à Bujumbura, alors qu’il se préparait à aller plaider à l’ONU la cause de l’indépendance et son successeur, Kigeri 5 est nommé par la Cour, au grand dam de la tutelle belge. En novembre de la même année, les premiers groupes de Tutsis sont expulsés. Un an plus tard, le parti Parmehutu, dirigé par Grégoire Kayibanda, un ancien séminariste clairement soutenu par l’évêque suisse de Kapgayi Mgr Perraudin l’emporte sur le parti monarchiste Unar, considéré comme pro tutsi et qui prône l’unité du pays. La garde territoriale, dirigée par Logiest, ainsi que l’autorité belge, ont clairement favorisé le Parmehutu et le 28 janvier 1961 un referendum consacre l’abolition de la monarchie.
L’ONU, impuissante, assiste à la proclamation de l’indépendance d’un territoire placé sous son mandat. Mais les violences à l’encontre des Tutsis se poursuivent : les huttes sont incendiées, des dizaines de milliers de Tutsis (dont les parents d’un certain Paul Kagame) ne trouvent leur salut que dans la fuite. Dès 1963, l’engrenage fatal qui mènera au génocide se met en place : à chaque fois que les exilés, depuis le Burundi, depuis le Congo, se battent pour rentrer de force dans « le pays des Hutus », les autorités organisent l’ «autodéfense populaire », qui se traduit par le massacre de milliers de Tutsis de l’intérieur. A l’époque, le philosophe Bertrand Russel sera le seul à dénoncer « le massacre le plus systématique depuis celui des nazis »…

L’histoire du Burundi voisin est à la fois marquée par l’exemple rwandais, mais différente : malgré les ressemblances culturelles et la même expérience coloniale, la monarchie est dominée par les « Ganwa », des princes de sang qui ne se considèrent ni comme Hutus ni comme Tutsis. Le fils du roi Mwambutsa, Louis Rwagasore, incarne la lutte pour l’indépendance et son parti, l’UPRONA (Union pour le progrès national) remporte haut la main les élections de septembre 1961, Hutus et Tutsis partageant le même respect pour la monarchie.
Mais Rwagasore, nationaliste, progressiste, trouve d’autant moins grâce aux yeux des Belges qu’il a été en relation avec Patrice Lumumba, le premier ministre du Congo, assassiné en janvier 1961. Un mois après son succès électoral, le prince est assassiné par un tueur grec, à la solde d’un parti rival très proche des Belges…
Alternant les premiers ministres hutus et tutsis, le roi Mwambutsa tente de contenir les passions ethniques, mais l’exemple rwandais enflamme les esprits : les exilés tutsis affluent au Burundi tandis que les Belges encouragent les ambitions politiques des Hutus.
En outre, la guerre froide s’invite sur les rives des Grands Lacs : le régime hutu du Rwanda est considéré comme pro-occidental, le Burundi est qualifié de « base pro-chinoise », appuyant les rebelles congolais partisans de Pierre Mulele et de Laurent Désiré Kabila… En 1965, le fragile équilibre du Burundi bascule à son tour : le Premier Ministre (hutu) est assassiné par un exilé rwandais, en octobre, le roi est obligé de fuir le pays et les paysans hutus sont incités à tuer leur voisins tutsis sous le prétexte (faux) qu’ils auraient voulu tuer le roi ! En 1966, le colonel Michel Micombero, prend le pouvoir et le joug sécuritaire tutsi s’abat sur le pays. Désormais, au Burundi aussi, faux miroir, faux jumeau du Rwanda, l’ethnisme s’impose et tue, les engrenages de la haine se mettent en place, jusqu’à mener au « génocide sélectif » de 1972 : à la suite d’attaques d’exilés hutus venus de Tanzanie, tous les leaders hutus sont massacrés, intellectuels et militaires, y compris les élèves du secondaire…Le « fléau » (ikiza) emportera entre 100 et 200.000 Hutus, décapitera une génération….
Au Burundi aussi, la grille de lecture « raciale », « ethnique » imposée par le regard colonial a fini par s’imposer et durant un demi siècle elle contribuera à diviser le pays…