16 juillet 2012

Une nouvelle usine à gaz le long du lac Kivu

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Une nouvelle usine à gaz va bientôt apparaître le long du lac Kivu. Rassurez vous, il ne s’agît pas, hélas, d’un projet d’exploitation du gaz méthane, mais de la nouvelle idée qui a germé à Addis Abeba à l’issue d’une réunion de la Conférence internationale pour la sécurité dans les Grands Lacs. Les présidents Kabila et Kagame, qui se rencontraient enfin, ont entériné la proposition de leurs ministres : créer une « force internationale neutre » le long de la frontière commune. Les modalités suivront, les dates de déploiement aussi. Ces considérations matérielles devraient être finalisées lors d’une prochaine rencontre vers le 8 août.
Le temps de profiter de la trêve des diplomates, des congés payés des Occidentaux et de la pause des observateurs gênants pour conforter la position des uns, consolider la trahison des autres, infiltrer de nouveaux renforts, susciter, en ne payant pas les soldes dues, de nouvelles défections…Le temps de convaincre les Kivutiens que Kinshasa est incapable de les défendre et qu’il faudrait, peut –être, écouter les prometteurs de meilleurs jours, qui assurent que demain on rasera gratis et que chaque « républiquette » réussira à négocier en position de force face aux multinationales et aux gourmands alliés qui offriront leur protection « désintéressée » à des minorités réveillées pour les besoins de la cause.
En attendant, qu’il soit permis de poser quelques questions : n’y a-t-il pas déjà, sur la frontière entre le Rwanda et le Kivu, une « force internationale neutre », c’est-à-dire la Monusco ? Que font ces 18.000 hommes basés au Congo depuis dix ans ? Dépenser un budget colossal pour fermer les yeux et pratiquer la politique du « laissez faire laissez passer » ? Ou alors leur légendaire « neutralité » aurait-elle été mise en question le jour où ils ont décidé d’ouvrir les yeux et les oreilles et de communiquer publiquement ce que tout le monde savait déjà, à savoir que du Rwanda au Congo, il y avait des infiltrations d’hommes armés, recrutés au Rwanda par Dieu sait qui…
Bref, voilà la Monusco déconsidérée, à l’heure même où,- miracle voire nécessité de reconduction de son mandat- , elle avait laissé échapper quelques parcelles de vérité. La force onusienne devrait donc être « doublée » d’un autre force internationale qui, elle, sera supposée sereine et objective. Sera-t-elle pour autant bien vue par les populations locales ? Rien n’est moins sûr : cela nous rappelle qu’en août 1994, un temps de sinistre mémoire, de sinistre mémoire, les Nations unies, impuissantes à stopper le génocide, avaient fait appel à des Casques bleus éthiopiens qui avaient été déployés dans la zone qu’évacuaient les Français de l’Opération Turquoise. A l’époque, les Hutus, intoxiqués par la propagande, hurlaient que ces Ethiopiens n’étaient autres que des Tutsis du FPR, que l’on avait simplement coiffés d’un Casque bleu ! La confiance était nulle, les massacres de civils tutsis se poursuivaient…
D’où viendront les troupes, sans doute africaines, qui seront envoyées au Kivu ? On est loin de le savoir, mais il est certain qu’elles ne seront pas accueillies avec neutralité et bienveillance par les populations locales : les uns y distingueront des Tutsis déguisés, les autres des gens qui se laisseront rapidement tenter par les affaires, autant que d’autres, cependant mieux lotis au départ…
Au lieu de cette « usine à gaz », qui va coûter son poids de palabres et représenter un nouveau fardeau pour le Congo, ne serait-il pas plus simple, non seulement d’exiger que le Rwanda surveille plus attentivement sa frontière (puisqu’il paraît que Kigali ignore largement ce qui se passe du côté de Kinigi et de Bunagana…), étende l’autorité de l’Etat jusqu’aux confins de son territoire, mais aussi de prendre des mesures pratiques pour verrouiller des lieux aussi convoités. Nous l’avons déjà dit : doter la Monusco ou toute autre force de drônes, qui photographieraient la frontière et tous les mouvements qui s’y déroulent, serait déjà une mesure de nature à clarifier le débat. On verrait, clairement, d’où viennent les hommes en armes, les caisses de matériel et quelle est la direction qu’ils prennent. Une telle surveillance devrait, en principe, être de nature à rassurer Kigali : il deviendrait impossible aux FDLR d’effectuer des aller retour et même des allers simples non contrôlés.
Une autre mesure, apparemment coûteuse, pourrait s’avérer moins chère que le dédoublement de forces internationales et la convocation de commissions de vérification et autres dispendieuses et mensongères réunions : pourquoi ne pas demander à la Monusco d’étendre, tout le long de la frontière, les rouleaux de fil de fer barbelé dont les casques bleus entourent leurs camps retranchés afin de garantir leur propre sécurité (réfugiés et déplacés sont priés de camper à l’extérieur). Ces rouleaux portent le doux nom de Concertina. S’ils étaient déroulés et dûment surveillés, avec des systèmes d’alarme tels qu’il en existe dans les beaux quartiers de toutes les villes africaines, ces Concertina ne pourraient il pas empêcher le passage nocturne des camions chargés de minerais, obliger les infiltrés portant des caisses de munitions à se livrer à de difficiles exercices de gymnastique, crever les pneus des véhicules militaires… Le matin, les contrevenants seraient saisis, cisaille à la main ou électrocutés, et on verrait dans quel sens ils comptaient se diriger…
Les seules véritables victimes de ce dispositif, les seuls qui mériteraient notre compassion, sont les gorilles qui ont l’habitude de transiter librement entre le Congo et le Rwanda, au gré de la sécurité qu’ils trouvent d’un côté ou de l’autre de la frontière. Même eux, à l’avenir, devraient choisir leur camp et leur nationalité…
Utopie que tout cela ? Bien sûr, tout comme le simple établissement de la vérité. Fantasme sécuritaire ? Evidemment. Mais pas plus ridicule que le projet d’usine à gaz que les plombiers/diplomates sont en train de concocter, en faisant gagner du temps aux uns et perdre la vie aux autres.

16 juillet 2012

L’imprudence de Kinshasa, c’est d’avoir voulu démanteler l’armée dans l’armée

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Interview de Kris Berwouts, ancien directeur d’Eurac, (réseau européen pour l’Afrique centrale) et consultant

A l’issue d’une réunion des chefs d’Etats de la Conférence internationale sur l’Afrique des Grands Lacs, le président congolais Joseph Kabila et son homologue rwandais Paul Kagame ont conclu un « accord de principe » prévoyant le déploiement d’une « force internationale neutre » sur la frontière entre les deux pays, afin de lutter contre des groupes armés tels que les rebelles hutus et les soldats mutins congolais du M23 qui, d’après un rapport de l’ONU, seraient soutenus par le Rwanda.
Au retour d’une mission de plusieurs semaines dans la région, Kris Berwouts assure que « sur le terrain, je constate un certain scepticisme. Dans la région, il y a déjà eu tellement d’accords, jamais mis en œuvre…Cette force neutre suscite beaucoup de questions : qui, quoi, sous le commandement de qui ? Et les Casques bleus, déjà présents, ne sont- ils pas neutres ? Ce qui est positif, c’est que l’on discute dans un cadre multilatéral…La question qui demeure posée est celle de l’appui du Rwanda au mouvement rebelle M23. A part Kigali, tout le monde est convaincu de la réalité des faits, il me semble que le Rwanda devrait cesser de nier la réalité, et ne plus soutenir les mutins.
Ce qui m’effraie, c’est qu’au Congo, la situation est en train de pourrir : entre les communautés et les groupes ethniques ainsi qu’au sein de l’armée, où tout le monde commence à se méfier de tout le monde, de ses supérieurs, de ses subordonnés, où tout le monde redoute la trahison. Même au sein du camp présidentiel, certains pourraient être tentés de profiter de la situation actuelle pour se repositionner.
Voici sept mois, au lendemain des élections, le Congo se trouvait dans une situation précaire. Kabila a tenté de s’en sortir, nommé un Premier Ministre apprécié comme Matata Mponyo, mais la crédibilité qu’il regagnait progressivement est en train de disparaître.

Ne s’agît il pas d’empêcher Kabila de rétablir l’autorité de l’Etat ?
Cela n’est pas exclu. Le fait de désavouer le général Bosco Ntaganda a représenté un moment important : Kabila avait besoin de ce sacrifice. Par la suite est apparu le M23, comme s’il fallait à nouveau forcer une nouvelle négociation.
Je crois qu’autour de Joseph Kabila, alors que l’arrestation de Bosco était imminente, son entourage a songé que le moment était venu de démanteler la chaîne de commandement parallèle, incarnée par le CNDP (Congrès national pour la défense de la démocratie, l’ex-mouvement rebelle intégré dans l’armée depuis 2009) et qui était demeurée intacte. De plus, en avril, on avait commencé à muter vers d’autres provinces, dont le Katanga, des militaires tutsis qui, jusque là, n’avaient pas voulu quitter le Kivu. Autrement dit, le problème n’était pas de neutraliser Bosco, mais en voulant réduire « l’armée dans l’armée » Kinshasa a franchi une ligne rouge.

L’exigence occidentale d’arrêter Bosco, coûte que coûte, dans une région aussi fragile, ne fut-elle pas imprudente ?

Il a peut y avoir une tension entre la lecture des faits donnée par un défenseur des droits de l’homme et le point de vue d’un politique qui travaille à long terme, à la construction de la paix… Les logiques ne sont pas toujours les mêmes.
Il est vrai qu’après les élections, on exigeait que Kabila donne des gages de bonne volonté, soit en nommant un opposant au poste de Premier Ministre, soit en arrêtant Bosco Ntaganda. En outre, depuis 2009, Bosco avait pris beaucoup de place dans le commerce des minerais, ce qui pouvait avoir indisposé la haute hiérarchie militaire, congolaise et rwandaise. Lorsque le ministre Reynders a exigé son arrestation en janvier, cela ne dérangeait plus personne à l’époque…Le déclencheur de la guerre, c’est la volonté de démanteler les structures parallèles au sein de l’armée congolaise.

Quelle est la logique de cette affaire ?

La logique ne doit pas seulement être recherchée du côté congolais, au Rwanda aussi il y a des évolutions : la défection, voici deux ans, de généraux de haut rang comme le général Kayumba Nyamwasa, a entraîné des mutations dans le premier cercle autour du président Kagame, où des anglophones ont reculé au profit de personnalités plus jeunes, plus intellectuelles et plus francophones, donc plus proches du Congo. Il y a un repositionnement autour du chef, alors qu’il se trouve à la moitié de son deuxième et dernier mandat.

Peut-on imaginer que des recrutements et des infiltrations puissent avoir lieu au départ du Rwanda sans qu’ à Kigali, les services de sécurité soient au courant ?

Difficile. Comment croire que l’on puisse préparer quelque chose au Nord Kivu à l’insu de Kagame ? Peut-être y a-t-il du flou au sein de l’armée rwandaise: elle fut longtemps le pilier du régime, elle est peut-être devenue son talon d’Achille, sa loyauté absolue n’existe plus…Si c’était vrai, cela aurait des conséquences bien au delà des frontières du Rwanda…
Du côté congolais les évènements actuels marquent aussi la faillite du brassage, de l’intégration au sein de l’armée, et la Belgique, comme tous ceux qui ont appuyé la réforme de l’armée congolaise, partage la responsabilité de cet échec.

11 juillet 2012

Aubin Minaku dénonce les réseaux mafieux qui transitent par le Rwanda

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A l’occasion de la réunion de l’Assemblée des parlementaires francophones, Aubin Minaku, le président de l’Assemblée nationale congolaise, est formel : « aucune délégation n’a émis la moindre objection quant à la tenue du sommet de la francophonie à Kinshasa. Quant à la participation belge, nous avons constaté son implication, notamment par rapport à la situation à l’Est, et même si nous savons que les élections communales se tiendront le 14 octobre, nous avons la garantie du fait qu’une solution acceptable sera trouvée. »
M. Minaku reconnaît qu’en France comme en Belgique, des questions ont été posées par rapport au processus électoral et du respect des droits de l’homme et il assure : »nous sommes dans un schéma transparent pour ce qui concerne les élections. Avant de venir j’avais organisé à l’Assemblée nationale deux journées de débat sur le processus électoral. Il y a eu un échange franc entre les députés de l’opposition et même de la majorité et le pasteur Mulunda, président de la Commission nationale indépendante, qui était présent. A l’issue de cet échange nous avons adopté plusieurs recommandations, la première portant sur la nécessité de réviser la loi électorale, entre autres pour ce qui concerne la composition du bureau de la CENI. En septembre, lorsque nous reprendrons nos travaux, la première loi que nous allons adopter portera sur le fonctionnement de la CENI. Tout le reste, et donc le destin du pasteur Mulunda, en découlera…Il n’y aura pas de débat sur les personnes , mais nous allons revisiter la loi, ce qui correspond aux attentes de nos partenaires. L’autre priorité sera la mise en place de la Commission nationale des droits de l’homme.
Il faut bien savoir que ce n’est pas en deux élections que le Congo peut devenir une vieille démocratie, cela prendra du temps et nous aurons besoin de vos conseils avisés…
N’oubliez pas que d’autres, des voisins, sont bien en deçà de nous : le Tshisekedi du Rwanda (ndlr. l’opposante Victoire Ingabire qui avait voulu se présenter aux dernières élections présidentielles) a été arrêtée en début de campagne électorale et jusqu’à ce jour, elle est en prison ! »
Aubin Minaku insiste pour que l’on « donne du temps au Congo » et ne nie pas le fait que les élections locales et provinciales seront probablement retardées. « Nous allons aussi examiner la loi sur les conditions d’éligibilité, sur le fonctionnement des partis, ces derniers sont sans doute trop nombreux… Chez moi dans le Bandundu, il y avait 345 candidats pour sept postes à pourvoir, c’est un problème…
Si la priorité, c’est la loi sur le fonctionnement de la CENI, c’est parce que nous voulons bien organiser les élections locales et provinciales, car leur succès crédibilisera les élections précédentes, celles du 28 novembre 2011. La première victime des désordres qui ont eu lieu alors, c’est Joseph Kabila… Je me souviens qu’à Idiofa, dans certains villages, des centaines de personnes me disaient qu’elles souhaitaient voter pour Kabila mais… elles n’avaient pas de bulletins de vote…Je suis sûr que des élections transparentes, que la présence d’observateurs internationaux, nous donneront à peu près la même configuration politique qu’aujourd’hui, la même majorité au niveau provincial…
Il y aura cependant un petit retard. Les élections de 2011 ont du être organisées en moins de huit mois car nous étions rivés à cette date du 6 décembre qu’il ne fallait pas dépasser et tout le monde refusait de découpler les scrutins présidentiel et législatif. Si nous voulons organiser des élections crédibles, il faudra que nous ayons un peu de temps…En outre, il faudra que les élections se fassent pendant la saison sèche, les condition seront meilleures… »
Alors que le ministre Reynders a exprimé à plusieurs reprises sa « vive préoccupation » à propos de la situation dans l’Est, le président de l’Assemblée nationale se dit très satisfait de l’attitude de la Belgique « le contact diplomatique démontre qu’il y a une pression conjuguée sur le Rwanda, et la Belgique joue un rôle important à cet égard, à tous les niveaux, dont l’Union européenne. Les attentes du Congo trouvent une réponse positive, la Belgique a agi comme nous l’espérions, y compris auprès de certains membres permanents du Conseil de Sécurité. Il faut dire que le temps joue en notre faveur, car avec le temps la mauvaise conscience de l’Occident par rapport au Rwanda s’atténue. En 1999 encore, on reconnaissait prudemment que des « troupes étrangères non invitées » se trouvaient sur le territoire du Congo, la formulation était réellement laborieuse. Aujourd’hui la charge de la preuve a changé de camp, c’est le Rwanda qui se trouve sur la défensive… Aujourd’hui il faudrait que le Conseil de Sécurité demande officiellement au Rwanda de retirer ses troupes. Mais nous aussi nous devons mieux organiser notre armée et gérer ensemble la situation économique régionale dans le cadre de la Conférence des pays des Grands Lacs. »
Sans mâcher ses mots, Aubin Minaku estime que derrière les forces rwandaises qui interviennent au Kivu se trouvent « des individus qui sont considérés comme tremplins par des milieux d’affaires extérieurs, afin d’exploiter les richesses du Congo. Je n’incrimine pas le citoyen moyen, le peuple rwandais en tant que tel… »
Les incidents anti-tutsi de Goma (les motards ont manifesté, réclamé des armes…) inquiètent le responsable politique : « nous avons de fortes raisons de penser qu’il y a eu manipulation de la part du Rwanda, qui cherche toujours un prétexte pour intervenir, en assurant que les Tutsis seraient menacés. Il ne faut pas que des populations congolaises, peu instruites, tombent dans le piège de la stigmatisation de certains groupes. C’est vraiment un gros piège et nous ne devons pas y tomber…A part le souci opérationnel de la guerre, c’est notre principale préoccupation. Je tiens aussi à dire que parmi les soldats qui se sont battus pour défendre le Congo, leur patrie, il y a des Tutsis Banyamulenge qui sont sur le front et résistent…Ils ont refusé d’être manipulés par des étrangers. Nous ne voulons pas donner au Rwanda l’occasion de réveiller à nouveau la crainte et les souvenirs du génocide, le piège est trop gros et nous n’allons pas y tomber… »
Décryptant la formulation du président Kabila, qui estime que le Congo est victime d’une « conjuration », Aubin Minaku se veut plus direct : « à l’Assemblée nous avons débattu de cela à huis clos, mais nos services ont réuni et exposé les preuves évidentes que nous détenions, impliquant le rôle du Rwanda…
C’est clair : les avions qui atterrissent dans nos forêts et qui repartent chargés de coltan se posent au Rwanda, d’où ces cargaisons repartent. Il y a des milieux étrangers privés, je dis bien privés, des milieux d’affaires étrangers qui utilisent certaines personnalités rwandaises et des complices congolais, même au sein des élus. Lorsqu’un élu se voit remettre 500.000 dollars grâce au commerce illicite du coltan, il ne va pas servir les intérêts supérieurs de la République mais participer à un réseau mafieux dans lequel se retrouvent des politiques, des militaires et même des membres de la Monusco…Le réseau passe par le Rwanda et sert des milieux privés, dont les ramifications s’étendent même jusqu’en Chine. Le Congo a été tellement déstructuré qu’il lui est bien difficile de se défendre, de poser des actes de souveraineté. Et lorsqu’il le fait, la guerre reprend…C’est là le véritable enjeu. »

10 juillet 2012

Cartes sur table à Addis Abeba

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Après le temps de la démonstration de force s’annonce celui de la négociation : à Addis Abeba ce mercredi, une réunion de la Conférence internationale sur la sécurité dans les Grands Lacs permettra à des délégués ministériels congolais et rwandais de se retrouver face à face. Parallèlement aux avancées militaires, les pressions diplomatiques se sont intensifiées : les Etats Unis, -moins prudents que la Belgique qui se contente d’exprimer sa « vive inquiétude »- ont sommé le Rwanda de cesser de soutenir les mutins du M23.
Sur le terrain, la situation militaire s’est notoirement aggravée : alors que, voici un mois, ils étaient en déroute dans le Masisi, obligés de se replier sur la frontière rwandaise à Runyoni, les rebelles se sont renforcés, passant de 600 soldats en déroute à plus de 2000 hommes bien équipés et aguerris et ils ont pris plusieurs localités importantes, dont Rutshuru. Ils ont aussi démontré, si besoin en était, la faiblesse de l’armée congolaise dont le commandant au Nord Kivu, le général « Vainqueur » Mayala, aurait fui en Ouganda. Cette faiblesse est due à des causes chroniques, comme le désordre et la corruption, mais aussi politiques : après chaque rébellion dans l’Est, l’armée congolaise a été sommée d’amnistier les mutins, de les intégrer et de leur donner des postes de commandement, ouvrant ainsi la voie à toutes les trahisons ultérieures !
Se référant aux accords conclus le 23 mars 2009, qui avaient mis fin à la rébellion du général tutsi congolais Laurent Nkunda, ses anciens compagnons réunis dans le M23 ont exprimé des revendications qui résistent difficilement à l’analyse : ils exigent des postes de commandement (alors que leurs officiers sont déployés depuis l’Ituri jusqu’au Nord Katanga), de meilleures soldes, payées plus régulièrement (un vœu qui est celui de tous les soldats congolais !), ils refusent d’être affectés dans d’autres provinces et exigent le rapatriement de leurs familles, les 50.000 réfugiés tutsis congolais qui se trouvent toujours au Rwanda. Sur ce point, des commissions conjointes rwando-congolaises se sont déjà réunies trois fois et s’il est vrai que les populations locales s’opposent à ces rapatriements, c’est aussi parce qu’elles exigent que la nationalité congolaise de ces réfugiés soit authentifiée par le HCR.
Le rapport des experts de l’ONU a démontré à quel point le M23 (comme hier le CNDP de Laurent Nkunda ou le Rassemblement congolais pour la démocratie) était soutenu par le Rwanda, où des recrutements avaient commencé dès février, y compris parmi des anciens FDLR (des combattants hutus, qui avaient déjà été rapatriés et furent ensuite renvoyés au Congo !) La vraie question, qui sera sans doute abordée à Addis Abeba, est donc de savoir quels sont les vœux de Kigali. Officiellement, les développements actuels sont calamiteux pour un pays qui a de grands projets économiques à l’ouest de son territoire, qui mise sur la coopération régionale pour asseoir sa position dans le marché commun d’Afrique de l’Est (Comesa) et qui espère occuper l’an prochain un siège au Conseil de Sécurité. Comment concilier ces ambitions avec un risque de blâme, sinon de sanctions ? La réponse –au conditionnel- se trouve en partie à la Cour pénale internationale : la condamnation de Thomas Lubanga à 15 années de prison a rappelé que le général Bosco Ntaganda avait été son bras droit dans l’Ituri et que Kigali a soutenu au Congo plusieurs chefs de guerre de la même trempe, sans parler de tous les groupes armés et autres milices avec lesquels la hiérarchie militaire rwandaise était en contact. (Après avoir soutenu la réélection du président Kabila, cette « nébuleuse » est aujourd’hui activée contre le chef de l’Etat…). La réponse se trouve aussi dans la réalité d’un pouvoir parallèle, d’une « armée dans l’armée », garantissant depuis l’Est du Congo la sécurité des frontières et probablement aussi celle des approvisionnements en minerais (la nuit, les convois militaires ont toujours pu passer sans contrôle…)et permettant, ainsi que le rappelle le rapport onusien, des opérations conjointes contre les « génocidaires » hutus ainsi que des assassinats ciblés.
Mal élu et affaibli, pressé par une communauté internationale qui l’incitait, imprudemment, à arrêter sans attendre Bosco Ntaganda, désireux de reconquérir le soutien d’une population soupçonneuse, le président Kabila, déployant au Kivu ses meilleures unités, a voulu affirmer l’autorité de l’Etat dans l’Est du pays. Mais ce faisant, il a mis en péril un fragile équilibre qui reposait aussi sur des pouvoirs parallèles et sur le « bon vouloir » de son voisin rwandais. Seule une pression forte et désintéressée des Occidentaux pourrait à la fois obliger Kinshasa à nettoyer les «écuries d’Augias » de la corruption et surtout contraindre Kigali à respecter, une fois pour toutes, les règles du bon voisinage.

10 juillet 2012

Les parlementaires francophones préparent KInshasa

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Interview de Marc Christian Kabore, président de l’Assemblée parlementaire de la francophonie et président de l’Assemblée nationale du Burkina Faso

Quels seront les principaux thèmes de la rencontre des parlementaires qui se tient à Bruxelles ?

A l’occasion de cette rencontre annuelle, nous allons d’abord saluer le retour de la Côte d’Ivoire, qui avait été suspendue de notre assemblée. Nous allons aussi examiner les meilleures manières d’aider les Parlements nationaux, qu’il s’agisse de leur informatisation, de stages pour les jeunes. Mais surtout nous allons débattre des différentes crises africaines : évaluer la situation en Syrie, dont les parlementaires sont membres de notre assemblée, et probablement condamner la répression.

Quelle est votre approche de la crise malienne ?

Il faut tout faire pour encourager le retour à la démocratie à Bamako et, à propos du Nord, soutenir les médiations en cours, celle de l’Union africaine, celle de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Nous sommes bouleversés parce qui s’est passé à Tombouctou, cette destruction du patrimoine historique, classé par l’Unesco, nous fait mal au cœur. En outre, les Maliens se sentent abandonnés et les réfugiés touaregs arrivent dans tous les pays de la région, ils fuient les « étrangers » qui débarquent à Gao, Tombouctou. Des Afghans, des Pakistanais veulent mener la guerre sainte au départ du Sahel, c’est très dangereux…Le risque d’extension du conflit à toute la sous région est très réel, il y a un million de Touaregs au Niger… Je me demande si les autorités maliennes sont capables de faire face à cette situation : les militaires putschistes sont toujours là, le gouvernement est composé de technocrates… Notre Assemblée a suspendu la participation de la délégation malienne mais la situation dans ce pays sera au cœur de nos débats…

Aborderez vous la question de la République démocratique du Congo ?

Nous avons pris note des rapports publiés par les Nations unies : il est clair que ce pays a un problème avec ses voisins, l’Ouganda et surtout le Rwanda. Il faut absolument trouver un mécanisme permettant de sécuriser les frontières du Congo.
Quant au 14eme sommet de la francophonie, il est toujours prévu qu’il se tienne à Kinshasa le deuxième week end d’octobre, nous savons que la RDC s’y prépare sérieusement. L’an dernier déjà l’Assemblée parlementaire de la francophonie s’était réunie à Kinshasa dans de bonnes conditions. Il est important d’apporter notre soutien au peuple congolais, de lui témoigner notre solidarité. Nous espérons que les grands pays, bailleurs traditionnels, comme le Canada, le Quebec, la Belgique, soient bien représentés à Kinshasa et, évidemment, nous souhaitons la présence du président français François Hollande.
L’un des grands thèmes proposés par la Communauté française de Belgique est celui des médias, et, plus largement, de la communication. Sur la Toile, nous devons imposer la langue française, au nom de la diversité culturelle. Qui dit langue unique dit aussi pensée unique…

Propos recueillis par Colette Braeckman

XXS

L’Assemblée parlementaire de la francophonie, qui existe depuis 45 ans, est antérieure à l’Organisation internationale de la francophonie, présidée par l’ancien président sénégalais Abdou Diouf. Elle se compose de quatre sections, Afrique, Europe, Asie du Sud Est et Amérique et les députés de 48 pays y sont représentés, des pays francophones ou « ayant le français en partage ».

9 juillet 2012

L’expulsion de Thierry Michel: une balle dans le pied

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C’est ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied… Alors que Kinshasa a grand besoin du soutien de la communauté internationale (Union européenne, francophonie, Belgique, France) face à la situation qui se développe dans l’Est, des raisons « administratives » dont nul n’est dupe ont été invoquées pour remettre le cinéaste Thierry Michel dans l’avion qui reprenait son vol pour la Belgique ! Son « permis de résidence » n’aurait soudain plus été jugé valable. En réalité, il est clair que le pouvoir ne souhaitait pas le voir présenter son film sur le procès Chebeya, à une semaine de la réouverture du procès et que le titre « un crime d’Etat ? » a pu être jugé provocateur. Cette expulsion qui ne dit pas son nom ne peut qu’être regrettée et condamnée, au nom de la liberté de la presse, de la liberté d’opinion, du droit que peuvent avoir les Congolais de visionner à leur tour un film qui les concerne et qui a déjà fait le tour de toutes les salles européennes. De plus, ce film ne représente même pas une surprise : n’a-t-on pas autorisé Thierry Michel, au vu et au su de tous, à filmer toutes les séances du tribunal militaire, exercice qui aurait été impensable dans bien des pays ?
Cette mesure présentée comme « administrative » s’inscrit aussi dans un contexte de répression croissante à l’égard de la presse, elle ne peut que raviver les inquiétudes et, finalement, elle s’avèrera contre productive. Car, dans le flot des protestations, qui donc relèvera que, dans aucun pays de la région, un tel exercice n’aurait été possible : filmer un tel procès, si chargé politiquement, aurait été imaginable. Quant à diffuser le film, dans la plupart des pays africains, mieux vaut ne pas y penser !
En outre, et c’est ce qui chagrine le plus, l’écho qui sera donné à cette décision regrettable risque d’éclipser des enjeux bien plus importants et de paralyser de bien nécessaires solidarités: en effet, il est évident que le Congo, une fois de plus, fait face à une tentative de déstabilisation de l’Est du pays, à un vaste mouvement militaire qualifié de mutinerie, mais qui vise en fait à permettre à des criminels de haut vol d’échapper à la justice et à des circuits mafieux transfrontaliers de se perpétuer impunément.
Les protestataires qui, à juste titre, soutiennent Thierry Michel, sont aussi ceux qui, voici quelques semaines, avaient exercé de très fortes pressions sur Kinshasa pour que le général Bosco Ntaganda soit arrêté. Les menaces ont incité ce dernier à prendre peur, à s’armer, à mobiliser ses partisans, jusqu’à ce que, finalement, par le jeu des réactions en chaîne, la paix très fragile qui régnait au Kivu et qui reposait sur une sorte de modus vivendi entre Kigali et Kinshasa finisse par basculer vers une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui a déjà jeté 200.000 déplacés sur les routes !
Au Congo comme ailleurs les vieux proverbes se vérifient : le mieux peut être l’ennemi du bien, l’exigence de justice, posée en absolu, peut mener à la guerre et, surtout, les conseilleurs ne sont pas les payeurs…

6 juillet 2012

Aider à surveiller la frontière Rwanda Congo

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Surveiller la frontière entre Rwanda et Congo

La chute de la localité de Bunagana, à 50km de Goma et la fuite en Ouganda de 600 militaires congolais indiquent à quelle vitesse la situation se détériore dans l’Est du Congo, de l’Ituri jusqu’aux limites du Katanga. Le basculement dans une guerre ouverte pourrait mettre en danger le régime de Kinshasa, déjà fragilisé à la suite des élections contestées, anéantir une paix régionale qui a mis des années à se construire et qui représente, pour les pays des Grands Lacs, le seul espoir d’échapper à la violence et au sous développement. Malgré les pressions et les démentis réitérés de Kigali, les experts de l’Onu ont persisté, précisions et cartes à l’appui, à décrire ce qui apparaît désormais comme une réalité incontournable, l’appui en armes et en effectifs apporté par le Rwanda à des militaires mutins, parmi lesquels des criminels dont les méfaits pourraient occuper la justice internationale durant des décennies. Après avoir renoncé à retarder la diffusion du rapport onusien et de ses annexes, les Etats Unis ont finalement demandé au Rwanda de cesser de soutenir les mutins. Voilà qui est plus clair que la position belge, qui se limite à « prôner le dialogue » entre Kinshasa et Kigali, alors que, depuis des semaines, les rebelles et leurs parrains poursuivent une tactique bien connue dans la région « talk and fight » parler et combattre, en même temps….M. Reynders, certes, a soulevé la question devant l’Union européenne et fait part de son inquiétude en Afrique du Sud, mais notre diplomatie pourrait faire davantage : par exemple, proposer, concrètement, de collaborer à la surveillance de la frontière entre le Rwanda et le Congo. Nos militaires en ont les moyens : ils disposent de drônes, qui avaient surveillé Kinshasa lors des élections de 2006 et sont restés inemployés depuis lors. Pourquoi ne pas les mettre à la disposition de la Monusco, afin de remédier à la cécité chronique des Casques bleus ? Une surveillance aérienne mettrait à nu les véritables ressorts de la guerre : les flux de minerais, les collaborations mafieuses de part et d’autre de la frontière, les mouvements militaires. Elle désamorcerait aussi les craintes du Rwanda en rendant plus difficiles les infiltrations de « génocidaires ». Les oppositions que susciterait probablement une telle initiative seraient déjà révélatrices : elles démontreraient que, dans cette région, la vérité peut s’avérer plus cruelle encore que les fusils…

6 juillet 2012

Déstockage des troupeaux par vétérinaires sans Frontières

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Akadaney,

Après des mois de sécheresse, les pluies soudain ont déboulé sur le Niger. En quelques nuits d’averse, des pistes se sont transformés en fondrières, des rivières ont débordé. A Tizigouru, près de Ouallam, sur la piste menant vers le Mali, les villageois n’ont même pas eu le temps de se réjouir. En une nuit, des pluies diluviennes ont emporté les chèvres et les vaches qui attendaient le retour de l’eau douce. C’est avec espoir qu’Aziza Abdou accueille dans sa maison Abdourahmane Mahaman, le chargé de programmes de Vétérinaires sans Frontières, en expliquant que sur la centaine de chèvres que possédait la famille, il ne lui en reste plus que sept. VSF, qui a promis de lui fournir deux femelles et un mâle, incarne ses espoirs de survie.
Vers Akadaney, le miracle s’est déjà produit : la savane, hier encore ocre et poussiéreuse, est ourlée de vert. Les chèvres broutent déjà, les vaches, étiques, épuisées, doivent encore prendre patience. Elles se traînent péniblement vers une mare qui s’est reconstituée dès les premières pluies. Lima Sounanka et Tambaya Jouli, des nomades venus de la région d’Agadez, regardent leur bétail avec inquiétude : l’un assure que sur vingt vaches, quatre sont malades, l’autre montre les 33 bêtes efflanquées qui peinent à se redresser. Si tout va bien, si les pluies reviennent réellement, ces Peuls Woodabe, d’ici quelques semaine, célèbreront ici mariages et naissances, les femmes sortiront leurs bijoux, les hommes se maquilleront longuement de khol. Mais en attendant, M. Beodari Seybou, chef du projet PACAP (atténuation de la crise alimentaire et pastorale) se veut modeste : « tout ce que nous pouvons faire, c’est atténuer les effets de la sécheresse, améliorer la santé du bétail, organiser des campagnes de vaccination, former des vétérinaires privés. Nous avons aussi ouvert des boutiques d’intrants, où nous vendons à bas prix des aliments pour bétail, afin d’aider les éleveurs à faire la soudure. A travers le pays, nous avons créé 12 banques d’aliments pour bétail et 25 banques de céréales.»
Amourou Youssouf, qui gère une boutique d’intrants à Dakoro, ne tarit pas d’éloges à l’égard de VSF : « ils m’ont permis de suivre des formations, afin que je puisse conseiller les éleveurs, leur expliquer comment procéder au déparasitage et autres traitements et mes produits phytosanitaires sont vendus à des prix abordables… ».
Cette année, VSF a lancé à Akanadey une grande opération de « déstockage » : les pasteurs sont invités à revendre les plus malades de leurs vaches, celles qui refusent de se lever, trop faibles pour aller boire. L’opération est intéressante et une dizaine de Peuls ont accepté le marché, revendant au prix de 60.000 CFA (90 euros) des bêtes malades dont un équarisseur leur proposerait le tiers. Sous le regard curieux ou consterné de la foule, (c’est à contre cœur que les Peuls sacrifient leurs bètes…) un boucher halal tranche, conformément aux rites religieux, la gorge de l’animal condamné et le découpe ensuite en quartiers. En quelques minutes, la viande est séparée des os, placée dans de petits sachets et distribuée à des familles identifiées comme les plus nécessiteuses tandis que la carcasse est enterrée profondément dans le sable.
Dans l’immédiat, il s’agît d’un secours financier et matériel apporté à des familles au bord de la détresse alimentaire, mais sur le long terme, l’opération « déstockage » correspond à la volonté du Niger de réduire la taille de ses troupeaux, estimant que 36 millions de tête de bétail représentent un cheptel trop important pour être soutenable.
VSF forme aussi des « vétérinaires de proximité », qui se rendent dans les zones de concentration des troupeaux et dispensent leurs conseils. La surpopulation des pâturages, les aléas du climat ne sont pas leur seul souci : au Niger comme ailleurs dans le Sahel, le désert est souillé par des sacs en plastique qui volent, s’accrochent aux arbres, se mélangent au sable. Lima Soumanka, qui se prépare à sacrifier deux de ses vaches malades, nous prend à témoin : « le boucher qui les découpera va découvrir qu’elles ont au moins deux kilos de plastique dans l’estomac, c’est de cela aussi qu’elles meurent… »

6 juillet 2012

Face au mali, le Niger a le doigt sur la détente

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Mangaize,

Avec ses bâches bleues tendues sur des branchages, les bannières de toutes les organisations en charge de la santé, de l’alimentation, des enfants, avec ses femmes accroupies devant de petits feux ou berçant les enfants devant les tentes, Mangaize, à une centaine de kilomètres de la frontière du Mali, ressemble à tous les camps de réfugiés du monde.
Avec ses 3800 occupants officiellement recensés, ce camp semble cependant étrangement vide. Une atmosphère d’absence flotte sur ce campement blotti dans le creux d’une immense dune. Abdel Khader, responsable du secours islamique, l’un des responsables, nous explique que « à part quelques vieux, la plupart des hommes sont absents. Ils ont préféré rester au Mali, de l’autre côté de la frontière, pour surveiller les troupeaux…Seules les femmes et les enfants ont été envoyées ici, en sécurité… »
Une femme âgée et très belle, qui affirme être responsable de la famille Zangala depuis la mort de son mari, agite ses boucles d’oreilles et ses bracelets, avant de se lancer dans une grande explication. Il apparaît que les nomades réfugiés ici sont des Touaregs noirs, plus précisément des Bellah, qui parlent eux aussi le tamasheq (la langue des Touaregs) et sont souvent considérés comme les esclaves des « seigneurs du désert », les nomades blancs. Serrant contre elle ses petites filles, la femme explique que « Comme tous les Noirs qui le pouvaient, nous avons préféré fuir le Mali, car à Gao, à Tombouctou, des Arabes blancs ont débarqué et nous nous sentons menacés. Dans l’histoire, nous avons toujours été discriminés, à l’avenir cela risque d’être pire…C’est pour cela que les hommes nous ont envoyés au Niger… »
Le Secours islamique, le Qatar charity, des organisations musulmanes, distribuent des nattes et du savon ; le Programme alimentaire mondial gère l’approvisionnement en mil, en riz, Médecins sans Frontières accueille les malades, mais la femme se plaint « nous n’avons ici que quelques chèvres, et le lait de nos vaches nous manque, nos enfants ont faim… »
Tout le long de la frontière du Mali s’égrènent ainsi des camps de fortune et aucun de ces réfugiés ne sait quand il retournera au Mali. Abdessalam, un jeune en T-shirt, est furieux : « il n’y a pas de réseau satellite ici, nous sommes sans nouvelles du pays… L’ONG «Télécom Sans Frontières » avait proposé un dispositif qui nous aurait permis d’effectuer trois minutes d’appels gratuits, afin de prendre des nouvelles de nos familles, de nos troupeaux, mais le Haut Commissariat aux réfugiés qui gère le camp a refusé, pour des raisons de sécurité… »
Le calme n’est qu’apparent : le Niger craint d’être entraîné dans le basculement du Mali, de passer à son tour sous la coupe des mouvements islamistes. Autour du camp de Mangaize, les militaires, dont plusieurs ont une peau claire de Touareg, se montrent discrets, mais ils sont lourdement armés et escortent avec vigilance les visiteurs étrangers, afin de prévenir tout risque d’enlèvement…
A Niamey, l’un des conseillers du président –qui refuse d’être cité car il est lui-même d’origine touarègue…- nous le confirme : « le Niger, en première ligne, est sur pied de guerre. Nous redoutons une progression des groupes islamistes qui se sont emparés du Nord du Mali, et notre armée est prête à les affronter. »
Selon lui, la situation est cependant bien différente d’un pays à l’autre : « au Niger, les Touaregs sont depuis longtemps intégrés au sein de l’armée, de l’administration, et dans la sphère commerciale, ils ont pratiquement le contrôle du secteur des transports. C’est pourquoi ils ne soutiennent guère les revendications de leurs cousins maliens qui rêvent de l’indépendance de l’Azawad, cette vaste zone désertique qui s’étend sur nos deux pays. »
Le Niger est cependant visé lui aussi par les prises d’otages, qui l’an dernier ont coûté la vie à deux jeunes Français. A Niamey, les Européens sont priés de se faire discrets et de circuler avec escorte dans la majeure partie du pays. Aux yeux du conseiller « nous sommes victimes d’un plan régional de déstabilisation : les étrangers qui sont pris en otages chez nous sont ensuite emmenés au Mali où ils sont échangés contre rançons, car les Européens paient, même s’ils ne
d’intervenir… »
Aux yeux des Touaregs du Niger, leurs « frères » maliens, partisans du MNLA, (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) se sont faits «doubler » par leurs prétendus alliés, les groupes islamistes radicaux d’Ansar Eddine, du Mujao, qui ont pris le pouvoir à Gao, à Tombouctou.
Avec une belle unanimité, nos interlocuteurs mettent en cause l’intervention de la France en Libye : « malgré ses défauts, le colonel Kaddhafi contrôlait la situation et contenait les islamistes. A plusieurs reprises, notre président, Mohamadou Issoufou, avait prévenu les Européens du risque d’embrasement, mais il n’a pas été écouté. A la fin, les combattants touaregs qui formaient le dernier carré autour de Kaddhafi sont partis avec armes et bagages. »
Selon certaines sources, maliennes et nigériennes, le Quai d’Orsay, sous la direction d’Alain Juppé, aurait conclu un accord de dernière minute avec les derniers groupes touaregs qui entouraient le leader libyen : ils livraient sa position GPS et son itinéraire de fuite, en échange d’un sauf conduit pour regagner leur pays. Avec tout leur arsenal.
Les Nigériens insistent : « à la frontière, sur ordre du président, ils ont été désarmés. Mais au Mali, on les a laissés passer. Durant longtemps, le président malien Amadou Touré a fait preuve de laxisme, tolérant les trafics d’armes et de drogue, dans l’espoir de trouver un accord avec les indépendantistes et les islamistes, jusqu‘à ce qu’il soit renversé…… »
Depuis le Niger, la situation dans le Nord du Mali est considérée comme un enjeu de sécurité nationale et si les indépendantistes du MNLA jouissent d’une certaine sympathie, en revanche leurs alliés, les Nigérians de la secte Boko Haram (un nom qui signifie « contre l’Occident ») et leurs alliés venus des pays du Golfe, de Somalie et même du Pakistan, suscitent la plus vive inquiétude : « si la situation se détériore, la violence va venir chez nous…C’est pour cela que nous sommes disposés à mener une action préventive… »
Le Niger en effet ne se contente pas d’accueillir des réfugiés désarmés : un demi millier de militaires maliens, sous les ordres d’un colonel d’origine touarègue, se sont repliés sur son territoire et ces hommes seraient prêts à se battre pour regagner leur pays.
Aux yeux du conseiller présidentiel, « la situation évolue dangereusement. Non seulement parce que les islamistes radicaux saccagent les lieux saints de Tombouctou, mais aussi parce que Ansar Eddine a entamé un travail de longue haleine, s’efforçant de convaincre à son interprétation de l’Islam les dignitaires religieux de la région. S’ils basculent du côté de l’Islam radical (qui n’est cependant pas dans la tradition des Touaregs) la situation deviendra irréversible. »
C’est pourquoi le Niger souhaiterait agir sans tarder, afin de barrer la route aux alliés locaux d’Al Qaida, de prévenir la création d’un Afghanistan à cinq heures de vol de l’Europe.
A Paris, à Washington, à Rio lors du sommet sur l’environnement, le président Issoufou tente de convaincre les Occidentaux d’appuyer une action militaire contre les « fous de Dieu » avant qu’il ne soit trop tard. Sans trop de succès à ce jour : « la France de François Hollande semble avoir compris, mais les autres pays de l’OTAN ne suivent pas. Quant à la médiation de Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso, qui a engagé un dialogue personnel avec les islamistes, elle est incompréhensible…Il serait urgent que l’Europe s’implique : ne comprend-elle pas que l’objectif final des islamistes rassemblés au Mali, ce n’est pas l’indépendance de l’Azawad, c’est de reprendre la Libye elle-même ? »

6 juillet 2012

CUisante et troublante défaite à Bunagana

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]A Bunagana, une localité située sur la frontière entre trois pays, le Rwanda, l’Ouganda et le Congo, les forces armées congolaises ont subi une cuisante défaite: non seulement la ville est tombée aux mains du M23, un mouvement composé de militaires mutins, mais 50 tonnes d’armes et de munitions (y compris des chars de combat…) auraient été abandonnés par les soldats congolais après que 600 d’entre eux aient fui en Ouganda où ils ont été désarmés. Un militaire indien de la force des Nations unies a également été tué et la population civile a pris la fuite.
Cette défaite est d’autant plus préoccupante pour les forces armées congolaises qu’elle relance les soupçons de trahison: pourquoi, en effet, une telle quantité de matériel militaire avait elle été entreposée dans un endroit aussi vulnérable? D’autres observateurs relèvent que les mutins ont pu mettre à profit, pour se regrouper et se renforcer, une trêve observée par les forces gouvernementales, officiellement dans le but de permettre que se tiennent les examens d’Etat.
Il apparaît aussi que, pour relâcher la pression militaire qui s’exerçait sur Bunagana et Rutshuru, où les meilleures forces congolaises étaient regroupées, les mutins et leurs alliés avaient rallumé d’autres foyers de tension dans tout l’Est du pays, depuis le Sud Kivu et le Nord Katanga jusque dans le «Grand Nord» la région de Lubero et le district de l’Ituri où le général rebelle Bosco Ntaganda s’était rendu quelques jours avant le massacre des okapis à Epulu. D’après le rapport des experts de l’ONU, dont les annexes viennent d’être publiées en dépit des protestations du Rwanda, il se confirme que non seulement Kigali soutient les mutins mais que la hiérarchie militaire rwandaise entretient aussi des contacts avec divers groupes armés congolais. Ces derniers, comme les Mai Mai Sheka ou Lafontaine, entreprennent ainsi des opérations à l’arrière des forces gouvernementales, afin de les obliger à disperser leur effort et les affaiblir d’autant.
Les experts de l’ONU relèvent aussi que des combattants hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) rapatriés et pris en charge par la Commission de démobilisation ont été par la suite renvoyés au Congo avec de soutien de la hiérarchie militaire rwandaise. Autrement dit, les forces gouvernementales n’affrontent pas seulement à une poignée de militaires rebelles, déjà chassés du Masisi, mais toutes les tentacules d’une tentative de déstabilisation de l’Est du pays.