6 juillet 2012
Face au mali, le Niger a le doigt sur la détente
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Mangaize,
Avec ses bâches bleues tendues sur des branchages, les bannières de toutes les organisations en charge de la santé, de l’alimentation, des enfants, avec ses femmes accroupies devant de petits feux ou berçant les enfants devant les tentes, Mangaize, à une centaine de kilomètres de la frontière du Mali, ressemble à tous les camps de réfugiés du monde.
Avec ses 3800 occupants officiellement recensés, ce camp semble cependant étrangement vide. Une atmosphère d’absence flotte sur ce campement blotti dans le creux d’une immense dune. Abdel Khader, responsable du secours islamique, l’un des responsables, nous explique que « à part quelques vieux, la plupart des hommes sont absents. Ils ont préféré rester au Mali, de l’autre côté de la frontière, pour surveiller les troupeaux…Seules les femmes et les enfants ont été envoyées ici, en sécurité… »
Une femme âgée et très belle, qui affirme être responsable de la famille Zangala depuis la mort de son mari, agite ses boucles d’oreilles et ses bracelets, avant de se lancer dans une grande explication. Il apparaît que les nomades réfugiés ici sont des Touaregs noirs, plus précisément des Bellah, qui parlent eux aussi le tamasheq (la langue des Touaregs) et sont souvent considérés comme les esclaves des « seigneurs du désert », les nomades blancs. Serrant contre elle ses petites filles, la femme explique que « Comme tous les Noirs qui le pouvaient, nous avons préféré fuir le Mali, car à Gao, à Tombouctou, des Arabes blancs ont débarqué et nous nous sentons menacés. Dans l’histoire, nous avons toujours été discriminés, à l’avenir cela risque d’être pire…C’est pour cela que les hommes nous ont envoyés au Niger… »
Le Secours islamique, le Qatar charity, des organisations musulmanes, distribuent des nattes et du savon ; le Programme alimentaire mondial gère l’approvisionnement en mil, en riz, Médecins sans Frontières accueille les malades, mais la femme se plaint « nous n’avons ici que quelques chèvres, et le lait de nos vaches nous manque, nos enfants ont faim… »
Tout le long de la frontière du Mali s’égrènent ainsi des camps de fortune et aucun de ces réfugiés ne sait quand il retournera au Mali. Abdessalam, un jeune en T-shirt, est furieux : « il n’y a pas de réseau satellite ici, nous sommes sans nouvelles du pays… L’ONG «Télécom Sans Frontières » avait proposé un dispositif qui nous aurait permis d’effectuer trois minutes d’appels gratuits, afin de prendre des nouvelles de nos familles, de nos troupeaux, mais le Haut Commissariat aux réfugiés qui gère le camp a refusé, pour des raisons de sécurité… »
Le calme n’est qu’apparent : le Niger craint d’être entraîné dans le basculement du Mali, de passer à son tour sous la coupe des mouvements islamistes. Autour du camp de Mangaize, les militaires, dont plusieurs ont une peau claire de Touareg, se montrent discrets, mais ils sont lourdement armés et escortent avec vigilance les visiteurs étrangers, afin de prévenir tout risque d’enlèvement…
A Niamey, l’un des conseillers du président –qui refuse d’être cité car il est lui-même d’origine touarègue…- nous le confirme : « le Niger, en première ligne, est sur pied de guerre. Nous redoutons une progression des groupes islamistes qui se sont emparés du Nord du Mali, et notre armée est prête à les affronter. »
Selon lui, la situation est cependant bien différente d’un pays à l’autre : « au Niger, les Touaregs sont depuis longtemps intégrés au sein de l’armée, de l’administration, et dans la sphère commerciale, ils ont pratiquement le contrôle du secteur des transports. C’est pourquoi ils ne soutiennent guère les revendications de leurs cousins maliens qui rêvent de l’indépendance de l’Azawad, cette vaste zone désertique qui s’étend sur nos deux pays. »
Le Niger est cependant visé lui aussi par les prises d’otages, qui l’an dernier ont coûté la vie à deux jeunes Français. A Niamey, les Européens sont priés de se faire discrets et de circuler avec escorte dans la majeure partie du pays. Aux yeux du conseiller « nous sommes victimes d’un plan régional de déstabilisation : les étrangers qui sont pris en otages chez nous sont ensuite emmenés au Mali où ils sont échangés contre rançons, car les Européens paient, même s’ils ne
d’intervenir… »
Aux yeux des Touaregs du Niger, leurs « frères » maliens, partisans du MNLA, (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) se sont faits «doubler » par leurs prétendus alliés, les groupes islamistes radicaux d’Ansar Eddine, du Mujao, qui ont pris le pouvoir à Gao, à Tombouctou.
Avec une belle unanimité, nos interlocuteurs mettent en cause l’intervention de la France en Libye : « malgré ses défauts, le colonel Kaddhafi contrôlait la situation et contenait les islamistes. A plusieurs reprises, notre président, Mohamadou Issoufou, avait prévenu les Européens du risque d’embrasement, mais il n’a pas été écouté. A la fin, les combattants touaregs qui formaient le dernier carré autour de Kaddhafi sont partis avec armes et bagages. »
Selon certaines sources, maliennes et nigériennes, le Quai d’Orsay, sous la direction d’Alain Juppé, aurait conclu un accord de dernière minute avec les derniers groupes touaregs qui entouraient le leader libyen : ils livraient sa position GPS et son itinéraire de fuite, en échange d’un sauf conduit pour regagner leur pays. Avec tout leur arsenal.
Les Nigériens insistent : « à la frontière, sur ordre du président, ils ont été désarmés. Mais au Mali, on les a laissés passer. Durant longtemps, le président malien Amadou Touré a fait preuve de laxisme, tolérant les trafics d’armes et de drogue, dans l’espoir de trouver un accord avec les indépendantistes et les islamistes, jusqu‘à ce qu’il soit renversé…… »
Depuis le Niger, la situation dans le Nord du Mali est considérée comme un enjeu de sécurité nationale et si les indépendantistes du MNLA jouissent d’une certaine sympathie, en revanche leurs alliés, les Nigérians de la secte Boko Haram (un nom qui signifie « contre l’Occident ») et leurs alliés venus des pays du Golfe, de Somalie et même du Pakistan, suscitent la plus vive inquiétude : « si la situation se détériore, la violence va venir chez nous…C’est pour cela que nous sommes disposés à mener une action préventive… »
Le Niger en effet ne se contente pas d’accueillir des réfugiés désarmés : un demi millier de militaires maliens, sous les ordres d’un colonel d’origine touarègue, se sont repliés sur son territoire et ces hommes seraient prêts à se battre pour regagner leur pays.
Aux yeux du conseiller présidentiel, « la situation évolue dangereusement. Non seulement parce que les islamistes radicaux saccagent les lieux saints de Tombouctou, mais aussi parce que Ansar Eddine a entamé un travail de longue haleine, s’efforçant de convaincre à son interprétation de l’Islam les dignitaires religieux de la région. S’ils basculent du côté de l’Islam radical (qui n’est cependant pas dans la tradition des Touaregs) la situation deviendra irréversible. »
C’est pourquoi le Niger souhaiterait agir sans tarder, afin de barrer la route aux alliés locaux d’Al Qaida, de prévenir la création d’un Afghanistan à cinq heures de vol de l’Europe.
A Paris, à Washington, à Rio lors du sommet sur l’environnement, le président Issoufou tente de convaincre les Occidentaux d’appuyer une action militaire contre les « fous de Dieu » avant qu’il ne soit trop tard. Sans trop de succès à ce jour : « la France de François Hollande semble avoir compris, mais les autres pays de l’OTAN ne suivent pas. Quant à la médiation de Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso, qui a engagé un dialogue personnel avec les islamistes, elle est incompréhensible…Il serait urgent que l’Europe s’implique : ne comprend-elle pas que l’objectif final des islamistes rassemblés au Mali, ce n’est pas l’indépendance de l’Azawad, c’est de reprendre la Libye elle-même ? »