10 juillet 2012

Cartes sur table à Addis Abeba

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Après le temps de la démonstration de force s’annonce celui de la négociation : à Addis Abeba ce mercredi, une réunion de la Conférence internationale sur la sécurité dans les Grands Lacs permettra à des délégués ministériels congolais et rwandais de se retrouver face à face. Parallèlement aux avancées militaires, les pressions diplomatiques se sont intensifiées : les Etats Unis, -moins prudents que la Belgique qui se contente d’exprimer sa « vive inquiétude »- ont sommé le Rwanda de cesser de soutenir les mutins du M23.
Sur le terrain, la situation militaire s’est notoirement aggravée : alors que, voici un mois, ils étaient en déroute dans le Masisi, obligés de se replier sur la frontière rwandaise à Runyoni, les rebelles se sont renforcés, passant de 600 soldats en déroute à plus de 2000 hommes bien équipés et aguerris et ils ont pris plusieurs localités importantes, dont Rutshuru. Ils ont aussi démontré, si besoin en était, la faiblesse de l’armée congolaise dont le commandant au Nord Kivu, le général « Vainqueur » Mayala, aurait fui en Ouganda. Cette faiblesse est due à des causes chroniques, comme le désordre et la corruption, mais aussi politiques : après chaque rébellion dans l’Est, l’armée congolaise a été sommée d’amnistier les mutins, de les intégrer et de leur donner des postes de commandement, ouvrant ainsi la voie à toutes les trahisons ultérieures !
Se référant aux accords conclus le 23 mars 2009, qui avaient mis fin à la rébellion du général tutsi congolais Laurent Nkunda, ses anciens compagnons réunis dans le M23 ont exprimé des revendications qui résistent difficilement à l’analyse : ils exigent des postes de commandement (alors que leurs officiers sont déployés depuis l’Ituri jusqu’au Nord Katanga), de meilleures soldes, payées plus régulièrement (un vœu qui est celui de tous les soldats congolais !), ils refusent d’être affectés dans d’autres provinces et exigent le rapatriement de leurs familles, les 50.000 réfugiés tutsis congolais qui se trouvent toujours au Rwanda. Sur ce point, des commissions conjointes rwando-congolaises se sont déjà réunies trois fois et s’il est vrai que les populations locales s’opposent à ces rapatriements, c’est aussi parce qu’elles exigent que la nationalité congolaise de ces réfugiés soit authentifiée par le HCR.
Le rapport des experts de l’ONU a démontré à quel point le M23 (comme hier le CNDP de Laurent Nkunda ou le Rassemblement congolais pour la démocratie) était soutenu par le Rwanda, où des recrutements avaient commencé dès février, y compris parmi des anciens FDLR (des combattants hutus, qui avaient déjà été rapatriés et furent ensuite renvoyés au Congo !) La vraie question, qui sera sans doute abordée à Addis Abeba, est donc de savoir quels sont les vœux de Kigali. Officiellement, les développements actuels sont calamiteux pour un pays qui a de grands projets économiques à l’ouest de son territoire, qui mise sur la coopération régionale pour asseoir sa position dans le marché commun d’Afrique de l’Est (Comesa) et qui espère occuper l’an prochain un siège au Conseil de Sécurité. Comment concilier ces ambitions avec un risque de blâme, sinon de sanctions ? La réponse –au conditionnel- se trouve en partie à la Cour pénale internationale : la condamnation de Thomas Lubanga à 15 années de prison a rappelé que le général Bosco Ntaganda avait été son bras droit dans l’Ituri et que Kigali a soutenu au Congo plusieurs chefs de guerre de la même trempe, sans parler de tous les groupes armés et autres milices avec lesquels la hiérarchie militaire rwandaise était en contact. (Après avoir soutenu la réélection du président Kabila, cette « nébuleuse » est aujourd’hui activée contre le chef de l’Etat…). La réponse se trouve aussi dans la réalité d’un pouvoir parallèle, d’une « armée dans l’armée », garantissant depuis l’Est du Congo la sécurité des frontières et probablement aussi celle des approvisionnements en minerais (la nuit, les convois militaires ont toujours pu passer sans contrôle…)et permettant, ainsi que le rappelle le rapport onusien, des opérations conjointes contre les « génocidaires » hutus ainsi que des assassinats ciblés.
Mal élu et affaibli, pressé par une communauté internationale qui l’incitait, imprudemment, à arrêter sans attendre Bosco Ntaganda, désireux de reconquérir le soutien d’une population soupçonneuse, le président Kabila, déployant au Kivu ses meilleures unités, a voulu affirmer l’autorité de l’Etat dans l’Est du pays. Mais ce faisant, il a mis en péril un fragile équilibre qui reposait aussi sur des pouvoirs parallèles et sur le « bon vouloir » de son voisin rwandais. Seule une pression forte et désintéressée des Occidentaux pourrait à la fois obliger Kinshasa à nettoyer les «écuries d’Augias » de la corruption et surtout contraindre Kigali à respecter, une fois pour toutes, les règles du bon voisinage.