6 novembre 2012

Congo, une histoire remporte le prix Médicis

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En décernant le prix Medicis de l’essai à David Van Reybrouck pour son livre «», les jurés ne se sont pas trompés: ils ont salué une oeuvre majeure, qui a déjà été qualifiée d’ «» car échappant à toutes les catégories… Avant Paris, l’ouvrage avait déjà connu en Flandre et aux Pays Bas un succès exceptionnel, atteignant les 250.000 exemplaires et il avait remporté le prix AKO, le Goncourt néerlandophones. Surfant sur ce triomphe éditorial, de nombreuses traductions avaient suivi, allemand, norvégien, anglais, suédois, italien et en espagnol. Pour que les Français découvrent enfin le livre, il fallut qu’un mécène lègue, dans la plus grande discrétion, la somme nécessaire à la traduction!
S’il avoue modestement ne pas comprendre lui-même l’engouement suscité par cet ouvrage monumental, -600 pages d’une histoire remontant bien avant l’époque coloniale- l’auteur propose cependant une explication<j’ai un jour décidé d’écrire moi-même le livre que j’avais envie de lire et que je n’avais trouvé nulle part…< David Van Reybrouck s’est donné les moyens de cette entreprise de longue haleine: l’historien qu’il est de formation démissionne en 2007 de son poste universitaire, le Bruxellois d’adoption (il est né à Bruges en 1971) se loue un atelier à Molenbeek, près du canal, dans l’un des quartiers les plus africains de la capitale, le romancier qui a déjà écrit «le Fléau» au départ de l’Afrique du Sud décide de se concentrer sur l’Afrique centrale et le journaliste qui multiplie les chroniques dans De Morgen et aussi dans Le Soir met en oeuvre ses talents d’observateur et de conteur.
Durant six ans, les lectures s’accumulent, les voyages aussi, l’auteur s’entretient avec plus de 500 témoins et retient une centaine d’entre eux, il soumet sa prose et ses hypothèses à quelques «>parrainsgrande histoire>» ne résume cependant pas l’ouvrage<: ce qui fait la richesse de ces eaux profondes, ce sont les multiples courants qui les traversent. Des histoires particulières, dont celle de l’auteur lui-même, dont le père vécut au Katanga, des témoignages patiemment glanés dans les cités de Kinshasa ou dans les villages de brousse, des anecdotes parfois rapportées avec une bienveillante crédulité, qui s’accommode bien du réalisme magique propre à la tradition orale.
L’originalité de la démarche de David Van Reybrouck, c’est que, prenant les chemins de traverse du récit et du reportage, il donne la parole à une multitude de voix congolaises, subjectives, contradictoires parfois. D’autres historiens, certes, ont regretté le jugement assez hâtif porté sur Lumumba, voire sur Laurent Désiré Kabila,l’absence de dénonciation radicale du fait colonial, même si l’ouvrage est sans complaisance. Nombre de ces critiques avaient été formulées lors de la soirée que Le Soir avait organisé au Théâtre national lors de la sortie du livre le 18 septembre dernier, mais aucune d’entre elles n’avait réussi à altérer la portée ou le charme particulier de ce livre hors normes. Combinant les outils du roman, du journalisme, de la recherche historique, recourant à la poésie, s’attardant sur l’anecdote et le «petit fait vrai>», Van Reybrouck a réussi un ouvrage démesuré, ou plutôt un ouvrage à la mesure du Congo, un pays qui, hors des frontières de la Belgique (et encore…) est souvent méconnu et injustement nié, jusque dans son droit à l’existence à l’intérieur de ses frontières!
COLETTE BRAECKMAN