9 décembre 2012

Africités, un sommet, un salon, un marché

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L’Afrique des pouvoirs locaux s’est mise en marche

Dakar, envoyée spéciale,

Maria Helena Correia Langa est venue de Mandlakazi, une localité de la province de Manjacaze au Mozambique, voisine de la frontière sud africaine. « Durant longtemps, » assure-t-elle « la guerre, qui a immédiatement suivi la période coloniale, nous a empêché de progresser. Mais aujourd’hui que nous connaissons la paix et la sécurité, que les touristes se pressent sur nos plages, notre ville a besoin de tout : d’équipements modernes, de mobilier urbain, et surtout d’idées neuves… »
Vice présidente du réseau des femmes responsables municipales, Maria Helena ne perd pas une miette du sommet Africités : en route dès le matin, elle ne manque aucune des sessions qui se déroulent dans l’immense hôtel « King Fahd » construit en bord de mer avec des fonds saoudiens et elle participe activement à tous les débats, qu’il s’agisse des moyens de financer le développement des villes, d’appliquer les impôts fonciers, de viabiliser les bidonvilles, de créer des remblais pour protéger les zones inondables. Aussi bien lors des débats publics qu’à l’occasion d’échanges privés, Maria Helena prend des photos, ramasse de la documentation et surtout échange avec ses collègues projets d’avenir et cartes de visite.
Africités, qui a réuni à Dakar 5000 élus locaux venus de toute l’Afrique, est à la fois un sommet international où l’on discute des grands enjeux du continent (la guerre au Mali, les migrations, la démocratisation) une foire aux idées où les municipalistes partagent leurs préoccupations et leurs expériences de terrain, un vaste salon où l’on « socialise » dans les couloirs et les rencontres privées, un marché aussi, d’où l’on repart lesté d’idées et de prospectus.
Applaudi par ses collègues, le maire de Dakar Khalifa Sall s’est montré formel : « dans une ville, il y des règles à respecter. Nous ne sommes plus dans un « grand village africain », mais dans un monde où il y a des codes, où les habitants doivent accepter de payer pour l’eau, pour l’électricité, où l’on ne peut pas construire n’importe où et n’importe comment. » Sa collègue, la maire de Monrovia, ; embraie, avec les accents d’une énergique grand-mère : « il y a une majorité de jeunes dans nos villes. Moi, je leur enseigne la propreté, comme on le faisait au village. Je leur explique l’importance de l’hygiène, je leur dis que nous n’avons pas besoin des Blancs pour savoir cela. Et j’ajoute que les contrevenants auront des amendes et que, s’ils refusent de les payer, ils iront en prison. Mon idéal est simple : Monrovia doit devenir aussi propre que Kigali »
Comment créer des espaces publics ? Comment empêcher les gens de s’installer dans les zones marécageuses ? Comment créer des emplois pour les jeunes ? Comment persuader le gouvernement central d’attribuer aux pouvoirs locaux des moyens suffisants et comment, le cas échéant, dégager sur place les moyens d’une action planifiée ? Durant des jours, les élus locaux ont débattu de ces questions et de bien d’autres, démontrant le dynamisme de cette Afrique de la base, bien souvent ignorée de ceux qui se contentent de visiter les palais présidentiels. Jean-Pierre Elong Mbassi, cheville ouvrière d’Africités et secrétaire général du CGLUA (Cités et gouvernements locaux unis) se réjouit du succès de cette cinquième rencontre du mouvement municipaliste africain : « la colonisation a mené au dépeçage de l’Afrique, à la création d’Etats nations aux frontières inviolables, mais qui sont demeurés fragiles. La construction de l’Afrique par le haut, au départ des Etats, a bien souvent échoué, les frontières ont artificiellement dépecé les peuples et les communautés. Par contre, l’Afrique, au départ des territoires, des pouvoirs locaux, se reconstruit, elle redécouvre la richesse de sa diversité. La décentralisation est la clé du mouvement. Plus proches de leurs administrés, les pouvoirs locaux sont amenés à être les premiers acteurs du développement… »
Tous en conviennent désormais : la croissance des villes africaines est loin d’être terminée, la génération des « primo arrivants » qui venait tout droit du village cède la place à des jeunes de plus en plus formés, dynamiques, exigeants. C’est une bombe, et aussi un défi. Nicéphore Soglo, qui fut président du Bénin et aussi administrateur de la Banque Mondiale, ne considère pas qu’en acceptant « à la demande des femmes » de devenir maire de Cotonou il ait régressé : «c’est dans nos villes que l’Afrique amorce sa transition, qu’elle part à la conquête du monde… A Paris, nous n’envoyons pas que des éboueurs, il y a aussi des médecins, du personnel soignant, des nounous, des musiciens, des prêtres…Les institutions internationales avaient tout simplement oublié les villes dans leurs agendas de développement ! Désormais, cette réalité est incontournable… »
Le maire de Dakar entend bien brûler le calendrier fixé par ces mêmes institutions : « ce premier demi siècle d’indépendance a été marqué par trois décennies d’aide au développement, suivies par deux décennies d’ajustement structurel. Nous en sommes maintenant aux programmes dits de « réduction de la pauvreté »… Nous, c’est de la richesse que nous voulons créer, et nous en avons les moyens ; nos villes, ce sont aussi des marchés, nous pouvons lever des capitaux pour financer notre développement… »
Entre deux séances de travail, Maria Helena Correia a aussi fait son marché. En face du palais des Congrès, elle a visité le salon « Africités » où le nombre et la qualité des exposants démontraient combien les pouvoirs locaux africains sont aussi des clients à séduire : ils ont besoin de feux de signalisation, de pavages, de mobilier urbain, de systèmes d’adduction d’eau et de canalisations, de panneaux solaires. Signe des temps, ici aussi la concurrence s’annonce rude : à côté des partenaires traditionnels, les agences de l’ONU, les ONG et quelques coopérations européennes, de nouveaux intervenants ont déboulé sur le marché, les Chinois, mais aussi les Turcs, les Brésiliens, tous invités d’honneur, moins présents cependa nt que le Maroc, champion de la décentralisation, et qui partage volontiers son savoir faire et ses moyens avec les pays du Sud du Sahara.