14 février 2013

Au Mali le plus dur reste à faire

Catégorie Non classé

Au Mali, la guerre des villes est en passe d’être gagnée par l’armée française et à Tombouctou, François Hollande, à juste titre, est apparu comme un libérateur. Mais le plus dur reste à faire, tant sur le plan militaire que politique.
1. Sur le plan strictement militaire, il faudra évidemment déloger les islamistes qui se sont mêlés à la population et occupent avec leurs otages l’imprenable massif de l’ Adrar des Iforas. Cette opération là devra se faire avec le concours de l’armée malienne et des autres forces africaines qui totaliseront 4000 hommes. Là se trouve le premier danger : comment, sans bavures ni épuration ethnique, extraire des hommes qui se sont mélangés aux civils, parmi lesquels des Touaregs longtemps hostiles au pouvoir central ? Alors que les premiers retraits français sont prévus pour début mars, les composantes de la force africaine sont originaires du Tchad, du Niger mais aussi du Nigeria. Or les soldats envoyés par Lagos se sont souvent caractérisés (en Sierra Leone entre autres) par leur brutalité, leur capacité de prédation et de représailles. D’éventuelles « bavures » risquent d’éclabousser le parrain français. L’armée malienne elle-même risque de poser problème : aujourd’hui déjà, le MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad), fer de lance de la revendication indépendantiste qui affirme s’être retourné contre ses anciens alliés djihadistes-, refuse de laisser l’armée gouvernementale prendre pied dans les territoires du Nord.
2. Le défi militaire est aussi interne : si les islamistes, épaulant le MNLA se sont aussi facilement emparés du Nord du Mali, c’est avant tout parce que l’armée malienne s’était effondrée. A l’instar de ce qui se passe dans l’Est du Congo, la guerre dans le « grand Nord » représenta longtemps, pour les officiers du Sud, une opportunité d’enrichissement, grâce au détournement des soldes et au partage du bénéfice de certains trafics. C’est le massacre de 82 soldats gouvernementaux à Aguelhok, en mars 2012, qui fut le détonateur du putch militaire à Bamako, mené par le capitaine Sanogo. Avant d’être à même de reprendre le contrôle de tout le territoire national, l’armée malienne devra être épurée, réformée. Or il est probable que, restés dans l’ombre, les putschistes, compagnons du capitaine Sanogo, s’opposeront à toute réforme en profondeur. Aujourd’hui encore, ils exercent un pouvoir d’intimidation sur le président intérimaire, Dioncounda Traoré.
3. Le fond du problème malien demeure politique. La main mise des islamistes sur le Nord a mobilisé l’opinion nationale et internationale, mais elle n’est pas la cause profonde de la tragédie. Au cœur du drame malien, il y a d’abord une illusion, maintes fois dénoncée par des intellectuels comme l’essayiste Aminata Traoré : depuis la fin du parti unique en 1991, l’Europe s’est focalisée sur les apparences de la démocratisation. Certes, il y a eu des élections, l’émergence d’une société civile, l’apparition d’une nouvelle bourgeoisie, interlocuteur favori des « bailleurs » européens. Mais- comme dans le Congo d’aujourd’hui- la population ne s’est pas reconnue dans ce jeu de miroirs : libéralisme oblige, l’Etat s’est dessaisi de pans entiers de ses prérogatives. La santé, l’éducation, le développement local, l’encadrement paysan ont été confiés à la société civile dont les organisations ont travaillé avec les fonds et sous les préceptes des bailleurs européens. Face à cette nouvelle élite liée à l’Occident, face à cet Etat perçu comme inefficace, prédateur et impuissant face aux trafiquants et aux preneurs d’otages, c’est dans la religion que la population a trouvé réconfort et identité. Quant aux Touaregs, ces maîtres du désert qui avaient déjà récusé l’administration coloniale et refusé d’envoyer leurs enfants dans les « école des Blancs », ils se sont sentis méprisés et négligés, par le parti unique comme par la démocratie. Toute solution de longue durée devra prendre en compte une partie de leurs revendications. Par contre, d’éventuelles représailles ne pourront que nourrir de futures révoltes.
4. Le fond du problème n’est pas religieux. L’Islam sunnite historique, auquel adhère 80% de la population, est tolérant, à vocation universelle. Les tombeaux et les livres détruits et profanés à Tombouctou relevaient de la tradition soufie. Ce n’est qu’assez récemment que l’Islam « malien » a été concurrencé par le wahabisme, venu d’Arabie Saoudite. Bien avant l’offensive sur le Nord, un parti « wahabite » défendait au Mali l’idée d’une république islamique… L’hypothèse d’une refondation de l’ Etat suivant des normes islamiques n’est cependant pas à écarter et constituerait, à l’instar des printemps libyen et égyptien, une issue amère pour l’intervention française.
5. La prise de pouvoir des islamistes et des trafiquants de tout acabit dans le grand Nord a occulté le fait que l’ Etat malien avait lui-même permis que le pays serve de relais aux trafiquants de drogue venus d’Amérique centrale et se dirigeant vers l’ Europe. Cigarettes, otages, voitures volées, cocaïne… Le président déchu Amani Touré n’avait pu empêcher plusieurs mafias d’utiliser son pays comme plaque tournante. L’épuration des réseaux mafieux devra se faire dans les déserts du Nord mais aussi au cœur de l’Etat malien.
6. A terme, il est certain que des élections s’imposent et elles devront, une fois encore, être financées par la communauté internationale. Mais quel est leur degré de priorité ? Ne faudrait il pas d’abord, avec patience et circonspection, renouer, à la base, un vrai débat démocratique, extirper les réseaux mafieux, réconcilier avec les nomades Touaregs l’administration du Sud, refonder l’ Etat ? Et, pourquoi pas, profiter de la présence française pour nettoyer l’armée nationale de ses éléments véreux ou putschistes ?