25 mars 2013

La chute de Bangui dégarnit la frontière nord du Congo Kinshasa

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Indignée, l’Union Africaine a suspendu la Centrafrique, et refusé de reconnaître le nouveau pouvoir, dirigé par l’un des chefs de la coalition rebelle, Michel Djotodia. C’est que, en dépit de deux cycles électoraux et de dix années d’une stabilité apparente, l’histoire se répète : le président François Bozizé, qui avait lui-même pris le pouvoir voici dix ans avec le soutien des forces tchadiennes, a été chassé du pouvoir par une coalition, la Seleka, dont on ne connaît pas encore tous les contours mais qui, cette fois, n’a pas rencontré sur sa route de militaires tchadiens, ces derniers étant actuellement mobilisés au Mali où ils épaulent les forces françaises. Seule l’armée sud africaine a tenté, jusqu’au bout, de protéger le président sortant, mais cet engagement a été payé au prix fort : treize soldats ont été tués, en plus de nombreux blessés.
Cette prise de pouvoir par la Seleka (un terme qui signifie alliance, en sango) a des aspects connus : les troupes rebelles se sont emparées de la capitale et des pillages ont éclaté, le président sortant aurait fui en direction de la République démocratique du Congo (seul le fleuve Oubangui sépare Bangui de la province congolaise de l’Equateur et de Gbadolite, ancien sanctuaire du président Mobutu). Quant aux rebelles de la Seleka, ils s’inspirent, avec plus de succès, des revendications présentées par le M23, qui a implosé au Congo Kinshasa. En effet, l’entrée en guerre de la coalition rebelle a été motivée, au départ, par le non respect des accords de paix signés en 2007. Ces accords prévoyaient, sur le même modèle qu’en RDC, la réinsertion et l’indemnisation des combattants rebelles. Par la suite, alors qu’en décembre dernier déjà, les rebelles menaçaient de s’emparer de Bangui, des accords furent signés à Libreville, avec la médiation de la Communauté des Etats d’Afrique centrale. Ils prévoyaient la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale, la libération des prisonniers politiques et le départ des troupes sud africaines qui avaient prêté main forte au président Bozize. Selon la Seleka ces accords ne furent pas appliqués, ce qui a justifié l’offensive actuelle.
Tout n’est cependant pas répétition : la rapidité et l’efficacité des rebelle ont surpris ainsi que la relativement bonne tenue des combattants. Selon des observateurs, les membres de la coalition, relativement bien armés et disciplinés, seraient descendus de la frontière soudanaise et en particulier de la province du Darfour où sont déployés des casques bleus de différentes nationalités dont un contingent rwandais, très apprécié.
La situation en Centrafrique est suivie de très près à Kinshasa, car le président François Bozizé était un allié du président Kabila. On se souvient en effet que, voici dix ans, lorsque cet ancien général était arrivé au pouvoir par les armes, il avait chassé son adversaire Ange-Félix Patassé avec le soutien de l’armée tchadienne. Patassé à l’époque, bénéficiait aussi du soutien de Jean-Pierre Bemba, dont les troupes, qui campaient à Gbadolite, avaient traversé le fleuve pour se porter au secours du régime. C’est d’ailleurs le comportement des soldats du MLC (Mouvement pour la libération du Congo) qui vaut à Jean-Pierre Bemba d’être toujours détenu par la Cour pénale internationale : alors que le principal challenger du président Kabila se trouvait à cette époque en train de négocier à Sun City, en Afrique du Sud, il avait été tenu pour responsable du comportement de ses troupes qui, à Bangui, placées sous commandement centrafricain, s’étaient livrées à des viols et des pillages. A l’époque, l’opposition congolaise dénonça le « service » que François Bozizé, après son arrivée au pouvoir, avait rendu à son voisin Kabila, en permettant l’inculpation de Jean-Pierre Bemba.
Autre signe des temps : le changement de pouvoir actuel a eu lieu sans qu’intervienne la France, ancienne puissance coloniale. Une telle passivité eut été impensable jadis, où la Centrafrique était considérée comme un « porte avions » de la France : située aux confins du Tchad, qui entretenait des relations troubles avec la Libye de Kadhafi, voisine des deux Congo et du Cameroun, ouverte sur le soudan et de là sur l’Afrique de l’Est, la Centrafrique, qui ne manque cependant pas de ressources naturelles, (or et diamants entre autres) valait surtout pour sa situation stratégique et la France avait installé deux bases militaires dans le pays, l’une dans la capitale, l’autre à Bouar, tournée vers le Tchad et rendant possible les interventions régionales.
Cette importance stratégique de la Centrafrique avait justifié, à l’époque du président Giscard d’Estaing, l’un des épisodes les moins glorieux de la « Françafrique » : le sacre, en 1977, de l’ « empereur » Jean Bedel Bokassa, un ancien caporal qui avait servi dans les forces françaises en Indochine et en Algérie. A l’époque, un ministre français, Robert Galley, assista au sacre de l’empereur et de l’impératrice Catherine, accompagné d’une palanquée d’hommes d’affaires. Deux ans plus tard cependant l’empereur, devenu gênant fut renversé et finit ses jours dans son château d’Hardicourt en France.
De telles complaisances semblent appartenir au passé : la France a fermé la base de Bouar pour ne garder que 250 hommes à Bangui (même si des renforts viennent d’être envoyés) et le président Hollande a déclaré que « si nous sommes présents, ce n’est pas pour protéger un régime, c’est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts. Et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d’un pays. Ce temps là est terminé. »
Au-delà de cette volonté de non ingérence et de ce changement de politique, François Bozize, qui avait cependant été élu deux fois après sa prise de pouvoir mais s’était lui aussi illustré par la corruption de son régime, a aussi été une victime collatérale de l’intervention française au Mali, qui mobilise toutes les forces disponibles. Quant à ses alliés africains, l’Afrique du Sud et, plus discrètement, le Congo Kinshasa, ils se sont avérés impuissants à enrayer l’avancée des rebelles qui, sur le plan militaire tout au moins, avaient peut-être bénéficié des conseils des stratèges du M23…