28 mai 2013

Un an avant le génocide, que savait-on à propos du Rwanda?

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Dix neuf ans après, a-t-on réellement compris ce que fut le génocide au Rwanda , ou l’a-t-on déjà oublié ? Lorsque l’on voit le président tanzanien Jakaya Kikwete enjoindre à son homologue rwandais Paul Kagame d’entamer des négociations avec les FDLR, on peut se demander si le pays voisin du Rwanda est bien informé du fait que ce mouvement armé, qui sème la terreur et la désolation au Kivu, est l’héritier direct des chefs politiques et militaires qui, au lendemain de la victoire du FPR en juillet 1994 se réfugièrent dans les pays voisins où, encadrant une population civile poussée à l’exode, ils préparèrent la revanche. Même si ses forces combattantes se composent de jeunes qui étaient au berceau ou pas encore nés au moment du génocide, l’idéologie des FDLR n’a pas changé, elle se situe dans la droite ligne du « Hutu power » de l’époque.
Au vu du révisionnisme ambiant, de l’ignorance ou de l’oubli qui gagnent du terrain, le colloque organisé à Paris par l’association Ibuka prend tout son sens, autour d’une question simple : un an avant le déclenchement du génocide, que savait on ? Autrement dit, les ingrédients de la tragédie étaient ils déjà réunis, comme du bois de feu auquel il n’aurait manqué que l’étincelle pour qu’il s’embrase ? La question demeure pertinente, non seulement pour définir mieux encore les responsabilités ou les aveuglements de l’époque, mais surtout pour confondre ceux qui, de nos jours encore, soutiennent la thèse d’ une « colère spontanée » qui aurait été déclenchée par l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. En présence d’un public nombreux, rassemblé au Mémorial de la Shoah, Ibuka France a donc invité historiens, juristes, journalistes, témoins, à un exercice difficile : faire abstraction de toutes les informations qui se sont accumulées depuis 1994 et convoquer, pure et dure, la seule mémoire de ces années qui précédèrent le génocide. Que voyait-on, que savait-on, que fit-on pour prévenir la tragédie qui s’annonçait ?
Les souvenirs furent accablants : l’historien Jean-Pierre Chrétien analysa la vision « racialiste » qui caractérisait le régime rwandais depuis l’indépendance du pays, dissimulée à beaucoup d’observateurs ou tacitement acceptée par les amis du régime. Léon Saur, qui occupa longtemps des fonctions politiques au sein du parti social chrétien belge, ancêtre du CDH, n’hésita pas à remonter aux circonstances même dans lesquelles le colonisateur belge céda les rênes du pouvoir aux représentants des plus radicaux des Hutus, consentant ou même favorisant l’exclusion, la persécution et l’exil des Tutsis. Pour lui, la matrice du génocide de 1994 se trouve dans la « révolution sociale » de 1959, encouragée par les Belges et qui se traduisit alors déjà, par des tueries de citoyens rwandais tutsis, décrits comme des « étrangers » des « féodaux » et chassés du pays de leurs ancêtres. Quant aux Tutsis restés au Rwanda, non seulement ils eurent à subir la discrimination, la suspicion permanente, mais ils transformèrent en otages, toute attaque des exilés tutsis réfugiés dans les pays voisins se traduisant par la mise à mort délibérée de « Tutsis de l’intérieur ». Ces massacres ciblés étaient, en quelque sorte, une « arme de dissuasion massive ». Le bouleversant témoignage de Speciose Kanabugoyi, lu par Daphrose Gauthier confirma l’analyse de Léon Saur : depuis l’indépendance, l’histoire de cette famille ne fut qu’une succession de brimades, de violences, d’assassinats, d’exils successifs jusqu’à 1994 où la haine ethnique atteignit son apogée, ne laissant que quelques rares survivants. Nathalie Zajde devait rappeler le choc traumatique provoqué non seulement par la perte de tous les proches mais aussi par la « réversibilité » des relations sociales, où un voisin, un collègue voire un conjoint se transforme soudain en tueur.
Que savait-on en 1993 ? Au vu des témoignages de l’avocat Eric Gillet et de Gasana N’Doba, qui participèrent à la mission d’enquête menée au Rwanda en 1992 par la Fédération internationale des Droits de l’homme et par Human Rights Watch, la réponse est accablante : la « société civile », les défenseurs des droits de l’homme étaient parfaitement au courant de la mise sur pied d’une « machine à tuer » composée de tueurs bien rodés, bien équipés, exécutant des ordres transmis par voie hiérarchique. En Belgique, en France et ailleurs, le pouvoir politique, interpellé par des hommes comme Jean Carbonare, qui participait à la mission, refusa-t-il d’entendre ? « Même pas » souligna amèrement Eric Gillet, « ils étaient parfaitement au courant ; les Etats étaient mieux informés que nous, et depuis plus longtemps…»
Cependant, rappelant l’existence au Rwanda d’une société civile forte, qui avait émergé depuis la fin des années 80, de partis politiques d’opposition qui se battaient pour la démocratie, plusieurs intervenants soulignèrent que si le génocide était prévisible, il n’était pas inévitable : à l’intérieur du pays, des citoyens courageux se sont efforcés jusqu’au bout de conjurer le pire et même pendant les trois mois du génocide, ils se sont, au péril de leur vie, opposés à la logique de mort, qui finit par les engloutir eux aussi.
Même si, présent à la réunion, Bernard Kouchner se contenta de propos assez vagues et rappela que lui, il avait fait ce qu’il pouvait, il était inévitable que nombre d’intervenants, à la tribune et dans la salle, rappellent le rôle de la France à l’époque et rendent un verdict accablant : à Paris, on savait, on avait choisi son camp. Ouvrant déjà la voie à d’autres exercices de mémoire, Jean-Pierre Chrétien rappela que la guerre ne pris pas fin en juillet 1994 lorsque le FPR pénétra dans Kigali et mit fin au génocide. Elle prit d’autres formes, emprunta d’autres canaux : humanitaire, diplomatique, judiciaire, médiatique. Cette histoire là, celle du jour d’après, qui passe par les couloirs du TPIR et les enquêtes du juge Bruguière, reste à écrire…

28 mai 2013

l(‘Union africaine s’implique dans les Grands Lacs

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L’Union africaine utilise la carotte et le bâton et pousse Museveni et Kagame à discuter avec leurs opposants

Célébrant à Addis Abeba le 50eme anniversaire de l’Union africaine en rappelant le souvenir des pères fondateurs, l’empereur d’Ethiopie Hailé Sélassié et le président ghanéen Kwame N’Krumah, les dirigeants du continent ont haussé le ton, bien décidés à mettre fin à ce qu’ils perçoivent comme la marginalisation d’un continent qui, par ailleurs, est en pleine expansion économique. Ils ont déploré qu’en Libye, en Côte d’Ivoire, au Mali, l’Afrique ait été mise à l’écart des interventions internationales et qu’elle n’ait pas été consultée à propos de la résolution des Nations unies autorisant le déploiement de Casques bleus au Mali.
Ces doléances ont été formulées en présence de nombreux invités étrangers dont le président François Holande et le secrétaire général de l’ONU,M. Ban Ki-moon, la Belgique étant représentée par le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders. Si l’Afrique reconnaît sa relative impuissance dans le cas du Mali, en revanche elle désire désormais s’impliquer dans la pacification de l’ Afrique des Grands Lacs et le « plan global », issu de l’accord d’Addis Abeba, a été soigneusement passé en revue. Observateur attentif des discussions, Didier Reynders estime qu’une « fenêtre d’opportunité » s’est enfin ouverte. A ses yeux, le déploiement prochain d’une brigade d’intervention africaine, intégrée à la Monusco, forte de 3000 militaires issus du Malawi, d’Afrique du Sud et de Tanzanie témoigne d’une détermination nouvelle de la communauté internationale mais surtout de l’Afrique.
La détermination africaine se traduit par un engagement militaire, mais aussi par des pressions politiques : le président Kabila a été encouragé à accélérer les réformes dont il a présenté les grandes lignes, réforme de l’armée, désignation des membres de la Commission électorale indépendante, mise en œuvre de la décentralisation et préparation des élections locales, poursuite des négociations entamées avec le M23.
Cependant, alors que, durant longtemps, les pressions ne s’exerçaient que sur Kinshasa, on eut cette fois la surprise de voir le président tanzanien Kikwete, apostropher les présidents Museveni et Kagame et leur demander, à eux aussi, d’engager des négociations avec leurs opposants armés respectifs, en l’occurrence l’Armée de libération du Seigneur dans le cas de l’Ouganda et les FDLR dans le cas du Rwanda.
Si le président Museveni a quelquefois tenté de discuter avec les hommes de Joseph Kony, dans le cas du Rwanda toute idée de dialogue avec les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, présentes au Congo depuis 19 ans a toujours été exclue. Kigali, qui accueille et réintègre sur une base individuelle tous ceux qui acceptent de rentrer au pays, estime qu’il n’y a rien à négocier avec un mouvement qui est l’héritier politique et militaire des auteurs du génocide de 1994 et qui se réclame toujours de la même idéologie. La pression du président tanzanien peut apparaître dangereuse car les FDLR n’appartiennent pas à la même ” catégorie” que les autres mouvements armés dans la région: même si en leurs rangs on compte des jeunes qui n’étaient pas nés en 1994, leurs chefs entendent toujours renverser l’ordre constitutionnel instauré après le génocide et remettre au pouvoir les tenants du “hutu power”. Pas plus que dans l’Europe d’après 1945 il n’a été question de négocier avec les nazis, dans le Rwanda d’après le génocide toute discussion politique avec les tenants du hutu power s’avère impossible. Même si l’on peut plaider pour une plus grande ouverture politique, cette dernière doit s’opérer à l’intérieur du système défini par la nouvelle constitution et ne peut s’étendre à ceux qui ont mené une entreprise d’extermination des Tutsis.
Prônant à la fois une action militaire déterminée et des discussions politiques lorsque c’est possible, les chefs d’Etat africains ont aussi été confortés par des engagements de la communauté internationale. Ayant accompagné le secrétaire général de l’ONU dans sa tournée en Afrique centrale, le président de la Banque Mondiale s’est engagé à mettre en œuvre un milliard de dollars, afin de financer des projets situés au Congo, mais ayant des retombées économiques dans les pays voisins. De grands travaux d’infrastructures seront mis en œuvre, sur le barrage d’Inga dans le Bas Congo et sur la rivière Ruzizi, où un barrage pourrait approvisionner en électricité le Kivu mais aussi le Rwanda et le Burundi.

24 mai 2013

Heurts interethniques à Bukavu, barricades dans la ville

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Durant deux jours, la commune d’Ibanda à Bukavu, qui jouxte la frontière rwandaise, a craint le pire : des barricades ont empêché le trafic et des heurts violents ont opposé des jeunes gens, appartenant au groupe ethnique des Banyamulenge, (Tutsis congolais vivant dans les hauts plateaux) à des groupes de motards. Les violences ont fait une quarantaine de blessés parmi les manifestants et huit policiers ont également été hospitalisés.
Les heurts ont commence jeudi soir, lorsque trois jeunes Banyamulenge ont été molestés par un groupe d’hommes appartenant au groupe ethnique des Bashis, majoritaire au Sud Kivu. Le lendemain, les troubles se sont généralisés, lorsque des motards et d’autres jeunes gens non identifiés s’en sont également pris aux Banyamulenge, leur criant de « rentrer chez eux au Rwanda ». La police est alors intervenue, séparant les antagonistes et un policier, qui avait pris fait et cause pour les manifestants anti-tutsis a été mis à pied et sanctionné.
A première vue, tout pourrait laisser croire que les Banyamulenge auraient pris fait et cause pour les rebelles du M23, un mouvement essentiellement composé de Tutsis du Nord Kivu, qui a repris les hostilités au nord de Goma, décrétant une trêve à l’occasion de la visite-éclair du secrétaire général de l’ONU M. Ban KI-moon.
La réalité est cependant différente : depuis le début de la reprise des hostilités par le M23, début 2012, les Tutsis du Sud Kivu ont explicitement refusé de suivre le mouvement, expliquant, entre autres raisons, qu’ils étaient «fatigués » de suivre les aventures militaires soutenues ou téléguidées par Kigali et qui avaient occasionné de nombreuses pertes au sein de leur communauté. Ce refus est l’une des raisons qui expliquent pourquoi le Sud Kivu, échappant à la guerre qui a ravagé le Nord Kivu, a connu un calme relatif. Cette fin de non recevoir opposée par les Banyamulenge a contraint le M23 à se chercher des alliés dans d’autres groupes ethniques, entre autres les Bashis, majoritaires au Sud Kivu. C’est ainsi que le porte parole actuel de la rébellion du M23, Bertrand Bisimwa, est un Mushi, de même que l’éphémère président du mouvement, le pasteur Jean-Marie Runiga, qui se trouve actuellement au Rwanda où il s’est réfugié après la scission du mouvement rebelle en deux factions, l’une étant conduite par Bosco Ntaganga, qui se trouve actuellement entre les mains de la Cour pénale internationale.
Les évènements actuels à Bukavu s’expliquent eux aussi par le refus des Banyamulenge de se solidariser avec leurs « cousins » de Goma : des jeunes gens qui approuvaient cette position ont été passés à tabac par des Bashis qui soutenaient le M23 !
Par la suite, les troubles ont dégénéré et d’autres jeunes gens, se réclamant du parti de Vital Kamerhe, l’UNC , qui surfe volontiers sur les sentiments anti-tutsis, sont entrés en action.
Il faut remarquer aussi que l’intervention de « motards » non autrement identifiés, ressemble étrangement aux manifestations qui avaient eu lieu à Goma voici quelques mois, où des motards avaient chassé les étudiants d’origine rwandaise qui fréquentaient l’université de la ville en leur criant de « rentrer chez eux », au Rwanda. Par la suite, des enquêtes policières avaient permis de découvrir que les motards avaient été payés pour mener ces actions, qui confortaient la thèse selon laquelle les « rwandophones » et plus particulièrement les Tutsis du Kivu seraient menacés au Nord et au Sud Kivu et auraient donc besoin de la « protection » rwandaise.
Désireux d’enrayer tout dérapage ethnique, le gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo, est intervenu immédiatement pour donner l’ordre aux manifestants de rentrer chez eux et il s’est rendu dans les hôpitaux de la ville pour réconforter les blessés. Désireux de les rassurer, il a aussi eu des contacts avec des autorités rwandaises et il a répété que, “quel que soit le groupe ethnique auquel il appartient, tout citoyen congolais avait le droit de vivre en paix et en sécurité dans son pays…”

21 mai 2013

A Goma, la guerre attend Ban Ki-moon

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A la veille de l’arrivée du secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-moon, Goma a retrouvé le bruit de la guerre : à moins de 10 km de la capitale du Nord Kivu, de violents affrontements ont mis aux prises l’armée gouvernementale et la rébellion du M23. Les combats ont eu lieu au départ de la localité de Mujoga et se sont étendus à Mugunga, qui contrôle l’accès à la ville de Sake. De source militaire, il apparaît que les rebelles utilisent les mortiers et les blindés saisis sur les forces gouvernementales lors de la chute de Goma tandis que les FARDC, qui ont déployé deux bataillons, mettent en action de l’artillerie lourde. Le bilan des deux jours de combat se solde par 19 morts et 21 blessés dans les rangs du M23, 4 morts et 6 blessés du côté gouvernemental. Le M23 a dénoncé l’ « option militaire » adoptée par le gouvernement et rappelé son attachement au dialogue politique qui se poursuit à Kampala et qui semble patiner. Rappelons que ces pourparlers avec des représentants de Kinshasa, entamés sous le patronage de l’Ouganda, avaient été décidés en échange de l’évacuation de Goma, tombée aux mains des rebelles le 20 novembre dernier et systématiquement pillée.
A la suite de cette défaite cuisante, Kinshasa avait mené deux démarches en parallèle. D’une part, des négociateurs avaient examiné les revendications politiques des mutins (retour des réfugiés congolais se trouvant au Rwanda, démantèlement de certains groupes armés, réintégration dans l’armée des militaires rebelles et de leurs officiers). Mais de l’autre, déployant une intense activité diplomatique et battant le rappel de ses alliés politiques, Kinshasa avait obtenu que les Nations unies donnent leur aval au déploiement d’une Brigade africaine d’intervention et dotent cette dernière d’un mandat beaucoup plus offensif que le simple «maintien » de la paix confié aux Casques bleus. Alors que les négociations de Kampala ont pris l’allure de manœuvres dilatoires, l’option militaire, elle, s’est matérialisée : appuyée par l’Afrique australe, la Brigade africaine, qui comptera 3.069 hommes, se met progressivement en place. Un millier de soldats tanzaniens sont déjà à pied d’œuvre, le Malawi n’est retardé que pour des questions logistiques. Quant aux Sud Africains ils font l’objet d’un lobbying intense de la part du M23 : le mouvement s’est même adressé au Parlement sud africain, invoquant comme argument dissuasif les pertes subies par le contingent sud africain en Centrafrique. Avec un résultat opposé à l’effet escompté : les Sud Africains, bien décidés à ne plus se laisser humilier alors qu’ils veulent apparaître comme une puissance régionale, ont décidé d’envoyer au Nord Kivu des troupes de choc et des hélicoptères de combat.
Les affrontements actuels s’expliquent par l’imminence de l’entrée en action de la Brigade africaine : des observateurs militaires estiment que le M23, actuellement confiné dans un périmètre exigu, pourrait, via Mugunga puis Sake, tenter d’élargir son territoire en direction du Masisi où vivent de nombreux rwandophones, la « protection » de ces derniers pouvant une fois encore servir d’argument.
Par ailleurs, en démontrant leur puissance militaire et en menaçant l’aéroport, les rebelles veulent signifier au secrétaire général de l’ONU qu’ils doivent faire partie de toute solution négociée, ce qui plaide en faveur de la réintégration de leurs chefs, contre ceux qui souhaitent que les leaders actuels du M23 rejoignent un jour Bosco Ntaganda à la Cour pénale internationale.
Rejoignant implicitement cette position, le président rwandais Kagame, a récemment encore répété sa défiance à l’égard de l’ONU et son appui à une solution « politique ». Une vision partiellement partagée par Mary Robinson, l’envoyée spéciale de l’ ONU pour les Grands Lacs qui a rappelé aux Congolais que la Brigade africaine ne se substituerait pas aux autorités nationales et ne leur permettrait pas de faire l’économie d’une vraie réforme de l’armée et de l’amélioration de la gouvernance.

16 mai 2013

Quand Kabila prend les commandes et installe des outsiders

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Eclairage

Après la disparition d’Augustin Katumba Mwanke, député de Pweto et conseiller du président Joseph Désiré Kabila, l’opinion congolaise s’est longtemps demandé qui allait remplacer cet homme qui, en dépit de sa discrétion, était considéré comme le « deus ex machina » du régime. Quatorze mois plus tard, une seule conclusion s’impose : le chef de l’Etat a lui-même pris les commandes, imposé des hommes en lesquels il a confiance au risque d’indisposer des personnalités qui faisaient partie de sa « garde rapprochée ».
Le premier exemple est celui du Premier ministre en exercice, Augustin Matata Mponyo, qui vient de fêter le premier anniversaire de sa nomination. Malgré de réelles avancées sur le plan économique (la maîtrise de l’inflation, le versement par voie bancaire des traitements des agents de l’Etat, une croissance évaluée à 7% ) ce technocrate non élu mais félicité par les institutions internationales n’a échappé à la motion de censure déposée par un député de l’opposition que grâce à l’appui du chef de l’Etat. Et cela contre le véritable inspirateur de la manœuvre, le député Evariste Boshab, ancien président de l’Assemblée et membre éminent de la majorité présidentielle ! Les observateurs estiment que si le chef de l’Etat soutient Matata, un homme qui dérange cependant son entourage et sa famille, c’est parce que le Premier Ministre lui permettra, lors des prochaines échéances électorales, de présenter un réel bilan sur le plan économique. Peu au fait du langage diplomatique, Matata prend cependant des risques en se livrant à des attaques virulentes contre le Rwanda, exprimant tout haut les sentiments de ses compatriotes mais sans tenir compte des réalités de la géopolitique et des rapports de force.
La nomination du nouveau gouverneur de la Banque nationale, M. Déogratias Mutombo Mwana Nyembo, représente une autre surprise : ce haut cadre de la Banque centrale du Congo, jadis directeur des opérations, est considéré comme un technicien de haut vol, qui a fait ses classes « dans la maison » . Il remplace le Katangais Jean-Claude Masangu, en fonctions depuis l’arrivée au pouvoir, en 1997, de Laurent-Désiré Kabila. Laissant un franc congolais stable, ayant lancé la « dédollarisation » d’une économie longtemps assujettie au billet vert, installé les distributeurs automatiques et le « mobile banking », Masangu peut partir la tête haute, même s’il lui sera reproché d’avoir autorisé des sorties de devises peu orthodoxes, pour cause de guerre ou d’impératifs politiques comme le financement de la dernière campagne électorale. La départ de Masangu, qui n’a pas obtenu en échange le poste de Premier Ministre, représente aussi un « revers » pour le clan des Katangais, longtemps considéré comme la base de pouvoir du chef de l’Etat.
A cet égard, le remplacement du pasteur Ngoy Mulunda à la tête de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) ouvrira une autre brèche dans les rangs de la garde rapprochée. Celui qui fut longtemps conseiller personnel du président a, malgré ses réelles qualités d’organisateur, été rendu responsable des irrégularités relevées lors des élections de 2011et il devra céder la place à une autre personnalité choisie par les confessions religieuses. Aux dernières nouvelles, c’est l’abbé Malu Malu qui pourrait reprendre du service : proche de Pierre Lumbi, le conseiller du président en matière de sécurité, l’abbé est sans doute l’un des meilleurs experts africains en matière électorale. Le soutien de son supérieur hiérarchique, en l’occurrence l’évêque de Butembo, devrait lui permettre de dépasser les obstacles dressés par l’establishment catholique, qui estime qu’un prêtre ne doit pas faire de politique (alors que l’archevêque de Kinshasa, Mgr Monsengwo, ne s’en est jamais privé, depuis l’époque de Mobutu où il dirigeait la conférence nationale souveraine…)
Le seul domaine dans lequel la volonté de changement du chef de l’Etat semble patiner est celui du secteur de sécurité : la réforme de l’armée traîne, des officiers notoirement corrompus, incompétents ou d’une loyauté douteuse sont toujours en poste, les nouveaux recrutements marquent le pas. Cependant il y a urgence, car la force africaine d’intervention, censée ramener la paix à l’Est, ne dispose que d’un mandat d’un an tandis que la mission européenne Eusec pliera bagages en 2014. Il est vrai que s’il y a urgence, il y a aussi danger : les officiers en passe d’être suspendus disposent d’un véritable pouvoir de nuisance et pourraient alimenter des milices armées. Au Katanga, le général John Numbi, cité dans l’assassinat de Floribert Chebeya, a été accusé de soutenir les miliciens Kata Katanga, qui s’étaient brièvement emparés de Lubumbashi !

15 mai 2013

Lettre ouverte en faveur d’Aminata Traore

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Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République française au sujet du refus de visa à Madame Aminata Traoré et Monsieur Oumar Mariko, personnalités politiques maliennes

Monsieur le Président de la République,

Chercheure CNRS à la retraite et professeure honoraire de l’Université libre de Bruxelles, c’est avec stupéfaction et tristesse que j’ai appris le refus de visa, l’interdiction du territoire français et, par extension, de l’espace Schengen, à l’écrivaine Aminata Traoré, ancienne Ministre de la culture du Mali et au Docteur Oumar Mariko, Secrétaire Général du parti Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance (SADI), ancien député de l’opposition à l’Assemblée nationale, plusieurs fois candidat aux présidentielles.
Tous deux étaient officiellement invités à une conférence organisée à Berlin, du 17 au 19 avril, par la Fondation Rosa Luxemburg, la revue de Sciences humaines PROKLA et l’Association AfricAvenir sur le thème « Le Mali à la croisée des chemins : Après l’intervention militaire et avant les élections ». Oumar Mariko était également attendu à Bruxelles pour une intervention au Parlement européen le 16 avril sur la crise au Mali. Aminata Traoré obtint de l’Allemagne un sauf conduit limité, refusé à Oumar Mariko.
Le silence médiatique, à l’exception de L’Humanité et Médiapart, qui entoure cette entrave à la liberté d’expression et de circulation, m’amène à sortir de ma réserve pour vous faire part de mon inquiétude pour ces personnalités politiques maliennes privées de droits fondamentaux sur décision de vos services et protester contre cette décision contraire aux principes démocratiques et à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Forte de quarante ans de recherches au Mali en région cotonnière, je tiens à rappeler le parcours de ces leaders dont les analyses sont comparables à celles de Susan Georges et Jean Ziegler, altermondialistes, que vous n’envisageriez pas de priver de parole.
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Aminata Traoré est connue pour ses nombreux essais sur le pillage de l’Afrique et par le film d’Abderrahmane Sissako, Bamako qui met en scène le procès des institutions financières internationales par la société civile malienne où elle joue son propre rôle. Dans son manifeste Femmes du Mali : disons ” NON ! ” à la guerre par procuration, elle proteste contre les dangers de violences sexuelles, de prostitution et de propagation du VIH/SIDA que représentent, pour les femmes et les fillettes du Mali, le déploiement de milliers de soldats supplémentaires ; la MINUSMA comprendra jusqu’à 12 640 Casques bleus et policiers.
Oumar Mariko dénonce lui aussi les méfaits de la guerre et du capitalisme financier. Au Mali, tout le monde connaît cet infatigable opposant politique qui défend les mineurs en grève, les migrants expulsés et les paysans spoliés. Ceux-ci suivent à la radio ses interventions à l’Assemblée. Certains témoignent à la radio associative Kayira, « Aube nouvelle », qui depuis 1992 donne la parole à ceux à qui on la dénie et dénonce les abus des détenteurs du pouvoir. Les stations de cette radio sont régulièrement incendiées et les animateurs agressés. Or Kayira, proche de l’Association malienne des droits de l’homme, représente des pôles de vigilance démocratique dans toutes les régions du pays et constitue un réel contre-pouvoir mais elle paie le fait que le parti Sadi, créé en 1996 par Oumar Mariko pour rappeler les idéaux du mouvement insurrectionnel de 1991, s’est constitué autour d’elle.
Oumar Mariko a participé en 1991 au Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP) pour l’Association des élèves et étudiants du Mali. Les jeunes et les femmes ont été à l’origine de l’insurrection de 1991 qui a mis fin à vingt trois ans de dictature et permis l’instauration d’une démocratie parlementaire décentralisée et laïque. Les partis politiques, les syndicats, les associations et les médias ont immédiatement pris leur essor. Malheureusement, les élus se sont engagés dans la politique politicienne où le jeu démocratique se limite, à l’alternance. La population, déçue par ceux qu’elle a portés au pouvoir après l’insurrection, choisit depuis de s’abstenir de voter à 75% !
Les associations et les espaces d’interpellation se multiplient dès lors au Mali où les citoyens investissent régulièrement l’espace public, devenu un lieu d’interpellation autonome par rapport à l’Etat. La foule a d’ailleurs accueilli avec joie le putsch intervenu la veille des présidentielles tandis que les médias français ne mentionnaient pas les dizaines de milliers de manifestants, épris de démocratie réelle, chantant l’hymne national en marchant dans Bamako le 28 mars 2012 pour soutenir la junte militaire qui a permis de renverser le Président et de révéler la corruption des autorités.
Aminata Traoré et Oumar Mariko dénoncent sans relâche cette classe politique qui a confisqué les acquis de 1991, a privatisé les services publics, les entreprises et industries notamment aurifère ; la mine d’or de la SOMADEX est une filiale de Bouygues. Le Mali est troisième au rang des plus grands producteurs d’or et parmi les premiers pays les plus pauvres du monde !
Aminata Traoré et Oumar Mariko tentent de lever le voile sur la guerre menée au Mali où, les régions de Tombouctou, Taoudéni, Gao et Kidal, théâtre de l’opérations militaire Serval, ont des ressources avérées en gaz, pétrole, or, terres rares (métaux indispensables aux hautes technologies) et uranium. Les grands groupes français déjà présents au Mali (Bolloré, Bouygues, Orange et Vinci) y ont de nombreuses activités et ce pays offre encore des potentiels incommensurables.
Aminata Traoré et Oumar Mariko seraient-ils réduits au silence en 2013 car ils osent s’opposer à la guerre telle que vous la menez au Mali et à l’ingérence française dans la vie
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politique de leur pays, leur imposant de procéder à des élections rapides dont l’issue leur semble déjà programmée ? Aminata Traoré a effectivement dénoncé des enjeux occultés de la guerre au Mali en séance d’ouverture du Forum social mondial ce 26 mars à Tunis où elle a présidé le «Forum pour un autre Mali» : « La guerre qui a été imposée aujourd’hui au Mali n’est pas une guerre de libération du peuple malien, mais une guerre de pillage des ressources. » L’ancien ministre de l’Education nationale du président Amadou Toumani Touré, le professeur Issa N’Diaye n’hésite pas lui aussi à dire publiquement, à Bamako et à Paris, que les considérations géopolitiques et géostratégiques semblent importer plus que le sort des populations et il ajoute que les terroristes sont soutenus financièrement et matériellement par le Qatar et l’Arabie Saoudite, des alliés privilégiés de la France et des Etats-Unis.
On peut comprendre que vous n’acceptiez pas le point de vue de ces opposants mais représentent-ils pour autant un danger pour l’ordre public, la sécurité nationale ou pour les relations internationales, permettant de restreindre leur liberté en vertu de l’article 10 ci-dessus mentionné ? Seraient-ils coupables de délit d’opinion étant donné que la décision de prolonger cette guerre a fait l’unanimité au Conseil de sécurité des Nations Unies, à l’Assemblée, au Sénat et dans les médias en France ? Ainsi en est-il de certains responsables des questions africaines au Ministère français des Affaires étrangères qui, sortis de l’unanimisme, ont perdu leur poste. Même l’ambassadeur de France au Mali vient d’être remplacé par un militaire proche des services de renseignement (DGSE).
Ce 10 avril, le Président malien par intérim est reconduit et l’état d’urgence prorogé par l’unanimité des députés maliens, ce qui permet de museler toute opposition. Oumar Mariko, en février dernier, a ainsi déjà été violemment interpellé par des hommes armés en civil et emmené cagoulé à la Sécurité d’Etat pour des interrogatoires.
Au nom de la démocratie, je souhaite, Monsieur le Président, que le débat s’ouvre en France, à l’Assemblée nationale comme au Sénat, sur les questions que posent ces personnalités maliennes porteuses d’une réflexion démocratique et populaire, que l’on débatte sur la prolongation de l’engagement militaire de la France au Mali, qu’on lève le silence sur les intérêts miniers dans cette guerre et le rôle de nos partenaires, Qatar et Arabie saoudite, dans le terrorisme.
Au nom des droits de l’homme, je vous demande, Monsieur le Président, de ne pas entraver la liberté d’expression et de circulation de tous ceux qui, comme Aminata Traoré et Oumar Mariko, aspirent à l’amélioration du sort des populations et à un monde meilleur. Pourriez-vous également, Monsieur le Président, veiller à concilier la défense des intérêts économiques de la France au Mali avec vos idéaux de justice et ceux de la Nation malienne à l’unicité de laquelle sont particulièrement attachés ses citoyens.
Dans l’espoir que la France demeurera un pays de liberté, je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de ma plus haute considération.
Danielle Jonckers

13 mai 2013

Katumbi/Thierry Michel: ni excès d’honneur, ni indignité

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Les projections des films de Thierry Michel sont toujours des évènements. On y retrouve des aficionados passionnés, des détracteurs rabiques, des nostalgiques, des Belges épris du Congo et des Congolais qui attendent les Belges au tournant. A la sortie, lorsque les lumières s’éteignent, il y a toujours de la passion, des humeurs, bonnes ou mauvaises, des commentaires en sens divers. De la mauvaise foi aussi et l’utilisation abusive de certains propos.
Cela nous est arrivé, lors de la projection du dernier film de Thierry Michel consacré au gouverneur Moïse Katumbi. Autant le répéter, alors que « Katanga business » avait suscité l’enthousiasme, ce film ci fut une déception : images déjà vues, critiques assez unilatérales et superficielles, le tout donnant une impression d’assemblage « vite fait bien fait » comme pour répondre à Dieu sait quel critère de production à tout prix… La déception fut d’autant plus vive que Moïse Katumbi est un personnage de roman : son enfance, sa jeunesse pourraient donner lieu à des séquences passionnantes, faisant revivre toute une époque de la guerre froide et de la fin du mobutisme. Mais pour cela il eut fallu retrouver des amis d’enfance, des témoins inédits. Bref, mener sur le terrain une enquête inédite et minutieuse, ce que Thierry Michel, pour des raisons étrangères à sa volonté, n’a plus le loisir de faire et il faut le déplorer.
Ces critique, ces réserves, nous en avons fait par au cinéaste et à son équipe et, interrogée par un vidéaste congolais, nous avons tenu le même langage, estimant que les propos tenus dans le film étaient « assez manichéens ». Mais comment imaginer que ces libres propos, tenus en toute amitié à l’égard de Thierry et avec beaucoup d’admiration pour l’ensemble de son travail, allaient être repris, redécoupés et assaisonnés dans une charge publiée par Le Potentiel ? Le quotidien, qui nous a cependant habitués à des traitements plus équilibrés de l’information, n’a pas hésité à titrer que le film consacré à Katumbi et les critiques qu’il avait suscitées étaient « le signe annonciateur d’une fin de carrière de cinéaste » et à utiliser, totalement hors contexte, les propos que nous avions tenus à la sortie de la projection.
Outre qu’il est dangereux de « vendre la peau de l’ours », alors que Thierry Michel sait rebondir et aura certainement l’occasion de revenir au Congo, doté d’un nouveau visa, cette utilisation de nos propos nous paraît pour le moins abusive et « limite » sur le plan intellectuel.
Alors que la polémique entre Thierry Michel et le gouverneur Katumbi prend de l’ampleur, il nous paraît, en définitive, que tout ce tapage est abusif : le film en question ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité, car il est tout simplement médiocre et ses détracteurs tirent au canon sur un agaçant moustique. Gageons que, lorsque Thierry Michel pourra retourner au Congo, il y tournera des scènes originales qui rendront compte de la réalité d’un pays en pleine évolution, et que, mieux instruit de la complexité de personnages à plusieurs facettes, il pourra à nouveau nous proposer des portraits subtils et des images évocatrices…

13 mai 2013

Le satisfecit du Premier Ministre Matata Mponyo

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Un an après son entrée en fonctions, le Premier Ministre congolais nous a adressé une tribune dans la quelle il exprime sa satisfaction, tant sur le plan économique que diplomatique. Alors que la Brigade africaine d’ intervention se déploie au Nord Kivu, il estime que le Congo a remporté une bataille diplomatique, faisant valoir ses arguments ainsi que la thèse d’une agression étrangère. Le technocrate, qui s’est attelé au redressement de l’économie et ne peut être tenu pour responsable des contrats opaques passés avant son arrivée, aligne aussi des chiffres impressionnants. Le ” soldat Matata” se sait cependant menacé, car dans son exigence de rigueur, il en dérange plus d’un: au cours d’ un entretien précédant la publication de cette tribune, il nous a cependant rappelé qu’il venait d’échapper à une motion de défiance déposée par un député de l’opposition mais qui, en réalité, avait été rédigée par un membre de la majorité présidentielle.

L’ESPOIR EST ENFIN PERMIS

“L’espoir est enfin permis. Après avoir été une nouvelle fois victime d’ingérence en 2012, la République démocratique du Congo a été, en ce début d’année, entendue par la communauté internationale. Les agresseurs d’hier ont été identifiés et dénoncés. Les rebelles du M23, qui ont semé la désolation et la violence dans le Nord-Kivu, sont à présent placés devant leurs responsabilités : déposer les armes et discuter ou s’entêter et disparaître. La raison ou l’impasse. Les pays qui les ont armés et financés en sont également pour leur frais. Le Rwanda a fait l’objet de pressions économiques de la part de pays que Kigali devait considérer comme des partenaires loyaux et fidèles. Mais lorsque les frontières de l’inacceptable sont franchies et que les tentatives de déstabilisation orchestrées depuis un état-major militaire menacent d’embraser toute une région, les meilleurs lobbyistes recrutés à grand frais sont réduits à l’impuissance. La retraite et le repli sont alors inévitables. Les derniers avocats et courtisans stipendiés ont bien tenté de souligner les faiblesses congolaises pour justifier les funestes ambitions de nos voisins, ils ont dû ranger leurs savantes analyses. Sans gloire ni fierté.
La pitoyable reddition de Bosco Ntaganda, en mars dernier, puis son transfert à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, où il est poursuivi pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, marquent la fin d’une époque. Malgré leurs soutiens extérieurs, souvent motivés par d’obscurs intérêts qui relèvent du pillage, ces criminels n’ont plus aucun avenir en RD Congo. Ils sont dans la nasse : se rendre et être jugés, s’obstiner et mourir. Les derniers soubresauts et les ultimes manœuvres du M23 ne sont que les symptômes de « la chronique d’une mort annoncée ». Les félonies au sein de notre armée sponsorisées depuis l’étranger sont vouées à l’échec.
Pourquoi ? L’évidence s’est imposée. La communauté internationale a cessé de chercher exclusivement à Kinshasa les responsables de ces violences qui ensanglantent les Kivus depuis près de vingt ans. Le plaidoyer congolais a été validé. Nous demandions une Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RD Congo (Monusco) plus robuste pour neutraliser les groupes armés et cesser d’observer sans réagir les souffrances endurées par les populations. Le 28 mars, nous avons obtenu le vote d’une résolution des Nations Unies qui prévoit le déploiement d’une brigade d’intervention rapide composée de 3 000 hommes en provenance d’Afrique du Sud, de Tanzanie et du Malawi. Les premiers bataillons sont arrivés à Goma, des drones vont être acheminés et le mandat de cette force est très clair : mener des offensives contre les groupes armés, protéger les civils et surveiller l’embargo sur les armes. Bref, la paix va s’imposer si les belligérants refusent d’admettre que les montagnes du Kivu ne sont plus une base arrière pour mener leurs exactions.
Ce vote à l’unanimité au Conseil de sécurité des Nations unies constitue un tournant décisif pour le rétablissement de la sécurité dans cette région. Il est à mettre à l’actif des autorités congolaises qui sous l’impulsion et le leadership du président, Joseph Kabila, ont réussi à convaincre les capitales occidentales. Mais nous remercions aussi nos partenaires et amis : tout particulièrement la France qui a porté le texte de la résolution, les États-Unis qui l’ont activement soutenu, la Belgique qui a très tôt défendu la cause de la RD Congo et le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki Moon, qui a exprimé sa solidarité avec un pays agressé.
Il convient aussi de souligner le formidable travail effectué par les experts des Nations Unies dirigés par l’Américain Steven Hege. Leur rapport en octobre 2012 a permis aux observateurs de constater les faits et non de se laisser abuser par un déni de réalité. « Le gouvernement rwandais continue de violer l’embargo sur les armes, il fournit directement une aide militaire aux rebelles du M23, facilite le recrutement de combattants pour le compte du Mouvement, incite et facilite la désertion de soldats des forces armées congolaises, fournit au M23 des armes, des munitions et des renseignements, et le conseille sur le plan politique. La chaîne de commandement de facto dont fait partie le général Bosco Ntaganda a à sa tête le général James Kabarebe, ministre rwandais de la Défense », pouvait-on lire dans ce volumineux et rigoureux document qui produisait des témoignages mais aussi des photos d’équipements et d’armements démontrant l’implication rwandaise. Cette recherche de la vérité n’est pas restée sans suite. Que ces experts en soient remerciés.
En visite dans la région il y a quelques jours, l’envoyée spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour les Grands Lacs, Mary Robinson, a également plaidé pour une mise en œuvre rapide de l’Accord-cadre pour la paix signé en février dernier à Addis-Abeba par onze pays de la région. Le texte interdit toute ingérence, prévoit la neutralisation des groupes armés, ne tolère aucune aide à ces milices et en appelle au respect des souverainetés nationales. Cet accord est l’accompagnement diplomatique et politique du déploiement militaire sur le terrain. Les deux approches sont indissociables. Cet accord doit être appliqué et respecté. Que Mary Robinson soit entendue, par tous et le plus vite possible. Voter une résolution à New-York pour faire bonne figure et ensuite opter pour le dilatoire une fois rentré chez soi est voué à l’échec.
Combien de morts, d’enfants soldats recrutés de force et de femmes violées devons-nous encore recenser ? Combien d’enquêtes indépendantes et concordantes doit-on encore attendre pour que les calculs prédateurs et mesquins cessent ? Pour gagner du temps, et donc protéger des victimes innocentes, il suffit à présent d’appliquer les décisions internationale. C’est une chance historique, à condition que les exigences exprimées au Nord soient équilibrées.
Mauvaise gouvernance, corruption, processus électoraux chaotiques, violation des droits de l’homme, non respect de la liberté de la presse, faiblesse de son armée…, la RD Congo est régulièrement critiquée, pour ne pas dire stigmatisée, par certains procureurs jamais avares de recommandations aux allures de diktat. Qu’en est-il pour notre voisin ? Sa réputation de « bon élève » en matière de développement économique – grandement facilité par l’importance des appuis extérieurs – l’exonère-t-il de toute remontrance ? Ce serait curieux, et dommageable pour la stabilité de la région. Car nous aussi, nous faisons des progrès, remarquables et reconnus, notamment par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Ils sont réels et quantifiables, mais encore fragiles. Après vingt années de déstructuration et de gabegie économiques puis une décennie de guerres et de crises politico-militaires, la RD Congo se relève. Mais elle vient de loin.
Les récents résultats économiques obtenus devraient toutefois convaincre les plus sceptiques que nous sommes sur la bonne voie. Entre 2009 et 2012, le taux de croissance annuel est passé de 2,8 % à 7,1 %, l’inflation a été ramenée de 46 % à 2,7 % (le pays n’a jamais réalisé une telle performance depuis 1976), le franc congolais est resté stable après plusieurs décennies de dégringolade monétaire qui n’a eu de cesse de plomber le pouvoir d’achat des congolais, les investissements publics et privés ont sensiblement augmenté, la collecte de l’impôt a été optimisée et les recettes publiques ont plus que doublé, tandis que la richesse nationale a été multipliée par deux. La prévision de croissance pour 2013 est de 8,3%. C’est la première fois depuis 1973 que la RD Congo va dépasser les 8%. Le gouvernement a également lancé toute une série de programmes financés sur fonds propres et qui dépassent les 300 millions de dollars (agriculture, transport, routes, énergie, santé, éducation…) afin d’améliorer les conditions de vie de la population. Le versement régulier du traitement des fonctionnaires, policiers et militaires a été « bancarisé » pour sécuriser ce transfert d’argent et irriguer les circuits bancaires. Dernier exemple de ce redressement en marche, la production minière dépasse les niveaux historiques des années 1970-1980.
À terme, ce rebond économique – s’il est consolidé et donc encouragé – se traduira mécaniquement par une baisse de la pauvreté et une stabilité politique, profitable à tous. Chacun sait que la course effrénée aux prébendes du pouvoir est exacerbée dans un contexte de grande précarité économique. À contrario, une économie inclusive, la promotion d’un secteur privé, la création d’emplois et de richesses partagées, l’émergence d’une classe moyenne et la remise en marche d’une administration sont les voies de la paix. Encore faut-il que nos voisins fassent le choix de la coopération régionale, qu’ils abandonnent définitivement la pratique du pillage et qu’ils délaissent le recours à la déstabilisation. Encore faut-il aussi que nos partenaires internationaux croient en nous, et qu’ils nous soutiennent durablement dans notre action et nos engagements. Il faut faire vite. Les Congolais ont déjà beaucoup espéré et attendu. Il convient de ne pas les décevoir.”

7 mai 2013

Congo: la CENI se cherche un nouveau président

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Promulguée le 27 avril, la nouvelle loi réformant la Commission nationale indépendante (CENI) prévoit que, 45 jours plus tard, les nouveaux organes de la Commission seront nommés et installés. Avec pour tâche prioritaire d’organiser des élections locales et provinciales. Autrement dit, d’ici le 11 juin prochain, le temps presse et les enjeux sont importants, car les irrégularités des élections présidentielle et législative du 30 novembre 2011 ont sérieusement érodé la légitimité des élus congolais, affaiblissant ainsi le régime lui-même.
C’est pourquoi le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, a entamé cette semaine des consultations avec les divers groupes parlementaires, dans le but de désigner les membres du bureau de la future CENI. Rappelons que, selon la nouvelle loi, la CENI comptera treize membres, dont six seront issus de la majorité présidentielle, dont deux femmes, quatre viendront de l’opposition et trois de la société civile. Le réseau des organisations des droits humains et d’éducation civique, le Rodhecic, s’est déjà présenté pour l’un des postes réservés à la société civile tandis que les tractations ont commencé à l’intérieur des groupes parlementaires.
Une seule question continue à susciter passions et interrogations : qui prendra la présidence de la nouvelle Commission électorale ? Ce poste à hauts risques doit en principe revenir à une personnalité issue des milieux religieux : l’abbé Malu Malu, curé de Butembo et recteur de l’Université du Graben (Nord Kivu) avait été chargé d’organiser les élections de 2066 et, fortement épaulé par la communauté internationale, il s’était acquitté de sa tâche avec succès. Son successeur, le pasteur Mulunda Ngoy, chargé des élections de 2011, fut nettement plus controversé. Cette personnalité forte, originaire du Nord Katanga comme le président Kabila lui-même, fut accusé par de nombreux observateurs occidentaux et par l’opposition (qui dénonçait la fraude avant même le scrutin…) d’avoir biaisé les résultats. Dans un climat tendu à l’extrême, Mulunda fut rendu responsable de toutes les violences et irrégularités décelées lors de ce scrutin que la communauté internationale avait cette fois refusé de financer et, pour que soit reconnue la nouvelle CENI, sa « tête » est réclamée. Mais Mulunda n’est pas un homme dont on se débarrasse si aisément. Tout d’abord parce que son savoir faire est indéniable : malgré le manque de moyens, il avait réussi à relever le défi logistique d’un scrutin à l’échelle de ce pays continent, obtenant l’appui décisif de l’Afrique du Sud. En outre, il est l’un des leaders des Balubakat, qui forment la garde rapprochée du pouvoir kabiliste et n’entendent pas être évincés. Et enfin, même si l’Occident le méconnaît, le pasteur est très estimé sur la scène africaine, ayant participé aux processus de paix au Mozambique, au Liberia et en Afrique du Sud aux côtés de l’évèque Desmond Tutu. Attendant le verdict du chef de l’Etat, le pasteur s’est retiré dans son fief de Lubumbashi. Outre un « come back » très improbable de l’abbé Malu Malu, souhaité par les ONG occidentales, un représentant du culte musulman s’est lui aussi proposé à la tête de la CENI.

3 mai 2013

On ne nous déplacera pas: les Bédouins du Neguev s’accrochent à leur terre

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Al Arakib,

Lorsque les 28 Belges sont arrivés à Al Arakib, les uns pédalant, les autres marchant d’un bon pas, même les enfants avaient retenu le refrain de la chanson fétiche entonnée à tout moment par les chanteurs du groupe, « we shall not be moved », un vieil hymne venu du Sud des Etats Unis et adapté à la situation particulière des Bédouins d’Israël.. . Quelques instants plus tard, c’est toute l’assistance qui reprenait: « non, non, non, nous n’allons pas être délogés » alors que le soliste psalmodiait « vous avez détruit nos écoles, vous avez arraché nos arbres… »
Le ton était donné par un chœur original : un groupe qui, l’an dernier, alors qu’il manifestait pacifiquement en Palestine, avait été appelé « les check point singers ». A tout moment en effet, devant les postes de contrôle israéliens et les files d’attente, ces Belges bien en voix entonnaient quelques chansons aussi « cultes » qu’engagées, la Française « Le temps des cerises, l’Italienne Bella Ciao ou la Portugaise « Grandola »…
Alors que chaque dimanche depuis trois ans, ils ne sont que quelques dizaines de Bédouins à se réunir sur ces arpents de terre venteuse protégés par des glissières d’autoroute et à brandir leurs calicots refusant l’expropriation, cette fois la foule avait tenu à venir nombreuse à Al Arakib. En voiture, en carriole, à dos d’âne ou de cheval, tous tenaient à accueillir le groupe de Belges qui, durant une semaine, avait arpenté les pistes caillouteuses du Neguev. Venus de ces villages qui ne seront jamais rayés d’aucune carte pour la bonne raison qu’ils n’y sont même pas mentionnés, les plus oubliés des citoyens israéliens, les Bédouins du Neguev, ont tenu à démontrer, une fois encore, qu’étaient bien vivants et que, face à l’armée israélienne, ils n’avaient rien perdu de leur combativité.

Femmes sous la tente, hommes à la tribune, tous les chefs de village ont brandi des titres de possession des terres et des puits, clamé leur refus d’être chassés vers le béton et l’anonymat des villes.
Sensibilisé de longue date à la question palestinienne, Marco Abramovicz, qui anime le Comité pour une paix juste au Proche Orient, a découvert voici trois ans le problème des Bédouins du Néguev. Le paysage désolé d’Al Arakib lui est devenu familier : oliviers arrachés, champs nivelés. A plus de 40 reprises, les bulldozers israéliens sont venus pulvériser les habitations, jeter au sol les tôles, les quelques blocs de béton que les habitants à chaque fois remettaient debout, afin de signifier un message toujours identique : « cette terre est celle de nos ancêtres, nous ne partirons pas ».
Le chef du village, Cheikh Sayeh al Turi, considère Abramovicz comme un ami fidèle et il salue avec enthousiasme le fait que ce citoyen d’Ittre ait pu convaincre un groupe de Belges de le suivre pour découvrir, -à la force du mollet -ces dernières terres « vierges » d’Israël, lorgnées par les « développeurs » et les plus hardis des colons. Le Neguev en effet représente 60% de la superficie d’Israël et l’Etat hébreu entend désormais le « mettre en valeur », en proposer l’occupation aux derniers arrivés, les Falashas, ces Juifs noirs d’Ethiopie ainsi que les Juifs russes, qui sont déjà les principaux occupants de la ville de Beer Sheva, aux portes du désert.
Depuis les hauteurs d’Al Arakib, on aperçoit d’ailleurs les gratte ciel de Beer Sheva, devenue une importante cité universitaire et qui ne cesse de s’étendre; des autoroutes tracent leur sillon, les fils électriques zèbrent le ciel, tout est prêt pour créer de nouvelles implantations et amener de nouveaux citoyens juifs sur les marches du désert. A ceci près que les habitants d’Al Arakib, à l’instar des autres tribus demeurées dans le Neguev après le grand exode de 1948 qui vit plus de 100.000 Bédouins fuir vers la Jordanie, ne l’entendent pas ainsi.
Dans l’enclos de l’ancien cimetière, datant de 1914, où reposent leurs ancêtres, ils ont redressé les tôles et les parpaings, ils ont ramené du bétail sur la savane herbeuse et tiré de longs fils pour capter un peu de ce courant électrique qui passe bien au dessus de leurs têtes. Paradoxalement, ces gens qui officiellement, n’existent pas et ne devraient pas être là, s’acquittent tout de même de la facture d’électricité…
Comme tous les autres notables, Cheikh Sayed, obligeamment traduit par Aziz, l’un des récalcitrants et porte parole du village, exhibe des titres de propriété, des documents rédigés naguère par l’administration ottomane, du temps où les Turcs occupaient la région, bien avant l’existence de l’Etat d’Israël. Ces manuscrits, avec sceaux et empreintes digitales, réduisent à néant une légende persistante : le Neguev, Naqab pour ses habitants, n’a jamais été un véritable désert, mais une vaste zone où des Bédouins sédentarisés pratiquaient l’élevage et une petite agriculture de subsistance.
« Il est dur de vivre ici, mais de cette terre, nous pouvons vivre correctement » précise Aziz « et si, à l’instar des colons israéliens nous disposions d’adductions d’eau, nous pourrions nous aussi la transformer en paradis… »

Durant huit jours, marchant d’un bon pas ou agrippés à leur mountain bike, les voyageurs belges, sous la houlette de Marc Abramovicz, ont parcouru les villages bédouins, chaleureusement accueillis et pris à témoin par des habitants qui refusent autant de quitter leur terre que de modifier leur mode de vie. En effet, l’administration israélienne souhaite moins « sédentariser » des Bédouins qui ont depuis longtemps cessé de nomadiser que les regrouper dans des townships, des agglomérations urbaines où ils se retrouveront tout au bas de l’échelle sociale. Transformés en prolétaires urbains, obligés d’accepter des emplois non qualifiés et de vivre dans des infrastructures sommaires, les Bédouins seront obligés d’abandonner leur mode de vie traditionnel, leur hospitalité légendaire et aussi leur polygamie.
A l’heure actuelle, une quarantaine de villages, ayant été décrétés «non reconnus », ne figurent sur aucune carte et à tout moment, les maisons qui y ont été construites peuvent être détruites par les bulldozers de l’administration. En 2011, plus de mille demeures ont ainsi été jetées au sol et aujourd’hui encore les destructions sont quotidiennes.
Alors que nous nous dirigeons vers Um Batyn, un homme à la fine barbe grise, à l’allure de notable prospère, nous hèle pour nous montrer ce qui reste de sa maison, un tas de pierres d’où dépassent encore de solides fers à béton. «Je travaille en ville, j’ai payé cette maison de mes propres deniers et, délibérément, j’ai voulu la construire dans le village où ma famille peut prouver, documents à l’appui, qu’elle possède cette terre depuis toujours. Voilà le résultat : les bulldozers ont tout démoli… »
L’homme ajoute cependant : « après la création de l’Etat d’Israël, les Bédouins ont volontiers servi dans l’armée israélienne où l’on reconnaissait leurs qualités de combattants. Mais aujourd’hui, les jeunes renâclent, d’autant plus que pour les Arabes d’Israël, le service militaire n’est pas obligatoire. Nombre de garçons sont dans l’impossibilité de se marier car ils ne peuvent construire de nouvelle maison pour abriter leur future famille. Comme j’ai deux fils, on m’a tout de même glissé que s’ils avaient décidé de s’engager dans l’armée, ma maison aurait peut-être pu être épargnée… »
Le soir de cette rencontre, nous accueillant dans sa vaste demeure de Ati um Alhiran, (dissimulée dans un repli de terrain et invisible depuis la route) une autre chef de famille, Abou Keiham, souligne un autre des paradoxes de la situation des Bédouins : «même si la vie est dure, nous ne dépendons de personne. Nous avons des champs, des pâturages, la ville n’est pas loin, et ma troisième épouse a même fait un master en sciences administratives. Mais nous voulons continuer à vivre en famille, suivant nos traditions, avec nos femmes, nos vieux parents, nos très nombreux enfants. Dans notre famille, ils sont 14 au total… Vivre en ville, dans des appartements, pour nous c’est impossible… »
Dans tous les villages traversés, si les familles s’abritent souvent dans des baraquements de tôle ondulée et des abris précaires (vite détruits, aussitôt reconstruits) la vie sociale tourne autour du « shik » cette vaste tente qui permet les réunions et accueille les voyageurs de passage. C’est là que l’on sert successivement, dans des tasses de porcelaine ou de petits verres, le thé très sucré, le café à la cardamome, tenus au chaud sur des braises à même le sol, tandis que les vieux chantonnent ou jouent de la musique jusqu’à ce que les invités, épuisés, s’endorment sur les lourds tapis de laine. Malgré le froid nocturne, il est interdit de rabattre les montants de toile qui protégeraient du vent : « si on le fait, le « shik » peut être considéré comme un habitat en dur, donc illégal, donc susceptible d’être abattu… »
Dans le village d’Al Alsir, Khalil Al Amour, informaticien, enseignant, mais aussi autodidacte, ne se prive pas d’ironiser en nous faisant visiter ses installations : eau courante mais aussi système de récupération des eaux usées, appareillage électrique fonctionnant à l’aide de capteurs solaires et même accès au réseau internet. «Je me suis branché sur une ligne israélienne, j’ai installé le « wi fi » et même si je n’ai pas de domicile légal je me suis doté d’une adresse électronique que tout le monde connaît ». En outre, pour signaler l’existence de son village qu’aucune carte n’indique, Khalil a dressé à l’entrée une plaque de signalisation originale : un triangle indiquant « attention danger, des bulldozers détruisent des maisons ».
Alors que sa famille est installée à Al Alsir depuis 1921, Khalil nous livre l’une des raisons de l’expulsion méthodique des Bédouins : « demain, en pédalant, vous contournerez la base aérienne militaire de Nevatim, qui est destinée à s’agrandir davantage à l’avenir. En effet, depuis la restitution du Sinaï à l’Egypte, c’est dans le Neguev qu’Israël a rapatrié ses bases militaires. Notre désert, situé à l’extrême sud du pays, revêt soudain un intérêt stratégique… »
Le Neguev est aussi un territoire où se mettent encore en œuvre les principes fondateurs du sionisme, « faire refleurir le désert », « planter de arbres »…
Si Yeela Ranan enseigne dans un collège israélien à Beer Sheva, elle est aussi militante du « Neguev coexistence forum » qui rassemble militants arabes et israéliens et elle est aussi la championne nationale du moutain bike.
Apprenant que des Belges, moitié sportifs, moitié militants, organisaient une expédition dans le Néguev, elle n’a pas hésité un instant et a rejoint le groupe avec son engin doté, à la différence des bécanes des voyageurs, d’un formidable système de suspension, annulant quasiment tous les chocs.
Guidant le groupe à travers la forêt d’Al Yassir, méthodiquement plantée de résineux et d’eucalyptus, elle a fait découvrir au groupe une « voie romaine » en fait un chemin hérissé de pierres, montant et descendant en direction du village de Drijat, littéralement « escalier », (une agglomération qui, elle, est reconnue et où vivent des Arabes d’ascendance turque, et non des Bédouins). En fait de « voie romaine », l’escalier de pierres s’est avéré un véritable casse pipe où les plus fragiles des vélos ont rendu leurs boyaux et où plusieurs cyclistes ont frisé l’insolation. Au sortir d’une imposante forêt, entièrement artificielle, et jalonnée d’aires de pique nique et d’espaces récréatifs, signes avant coureurs de futures ambitions touristiques, Yeela précise : « j’aime les arbres, sauf quand ils servent à chasser les hommes. Ici, le Fonds national juif (JNF) plante des forêts sur des terres qui appartenaient naguère aux Bédouins, ce qui rend leur retour impossible… »
C’est cela aussi que les Bédouins ne comprennent pas : pourquoi, dans le même temps, les autorités retournent-t-elles leurs champs et déracinent-t-elles leurs oliviers, alors qu’elles plantent des forêts entières ? Pourquoi l’argumentation officielle avance-t-elle que les villages bédouins, composés de quelques familles, sont trop petits pour pouvoir bénéficier de services de base (eau, électricité) et poursuivre leurs activités économiques traditionnelles alors que, dans le même temps, dans la même région, de petites localités juives, comptant moins de 300 habitants, bénéficient de toutes les facilités et que l’implantation de nouveaux venus ne cesse d’être encouragée par les autorités?