26 juin 2013

Goma se prépare déjà au festival Amani, du rap pour la paix…

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Goma,
Un podium de deux mètres de haut. Des affiches multicolores, et surtout la musique. Du rap, du rock, de la techno. Les baffles tremblent, la batterie se déchaîne en solo. Sur la scène un grand garçon en pantalons baggy hurle « plutôt que me mettre en colère/pour narguer les dignitaires/qui sont aux affaires/je réclame mon salaire »…Bras écarté, main levée vers le ciel, un autre chanteur scande : « où va le Congo ? » et son voisin reprend « si tous cherchent la paix, on finira bien par la trouver. »
Fermez les yeux, laisser vous envahir par les paroles du rap de la colère et de l’espoir, laissez votre siège vibrer et vos mains battre la mesure comme malgré vous, et vous vous croirez à Couleur Café, à Esperanzah et peut-être, au stade des Martyrs à Kinshasa. Ouvrez les yeux, et vous verrez la poussière danser dans le soleil, les murets taillés dans la pierre de lave, les garçons du quartier qui s’approchent, timidement d’abord, puis décidés et ravis jusqu’à ce qu’en fin d’après midi ils aient du mal à quitter les lieux…Si vos oreilles vous emmènent vers des scènes prestigieuses, vos yeux ne vous trompent pas : vous êtes bien à Goma, un samedi après midi, dans la cour du centre culturel. Dans la capitale du Nord Kivu, cernée par les militaires et les groupes armés, traumatisée encore par le souvenir des échanges de tirs, c’est bien un festival de musique qui se prépare et qui portera un nom que tous murmurent avec nostalgie, « Amani », la paix.
Précédé par un grand concert au stade de Kigali le 30 août, les trois premiers jours de septembre seront consacrés à la musique : des artistes et des groupes venus des trois pays de la région, Rwanda, Burundi et Est du Congo, se produiront dans l’enceinte du Centre culturel de Goma, le seul lieu de la ville où les jeunes, souvent désoeuvrés, peuvent trouver bibliothèque, cyber café et aussi animations culturelles. Sélectionnés dans les trois pays, les groupes de musiciens rap convergeront vers le Nord Kivu et à Goma ils retrouveront des artistes de renommée internationale, Youssoupha, Freddy Masamba, Pitcho Womba Konga et Lexxus Legal, amenés de Bruxelles, de Paris, de Kinshasa.
Mais d’ores et déjà, une présélection s’opère à Goma : chaque samedi, des artistes locaux défilent sur le podium, dans l’espoir d’être retenus pour le show final. Bellamy, l’un des responsables du Centre culturel, qui donne les formations musicales après être lui-même venu en Belgique, se félicite des progrès de ses élèves : « ils ont appris à poser leur voix, à se tenir en scène, et certains osent proposer leurs propres compositions… »Les rappeurs de Goma sont aussi des poètes, leurs chansons interpellent le monde pour lui demander de ramener la paix, ils expriment les espoirs de tous ces jeunes qui, vissés sur leur chaise, ne perdent pas une miette de ces concerts préliminaires, sortes de joutes éliminatoires. Durant tout l’été, chaque samedi après midi verra défiler huit à neuf groupes, présentés par Jean-Claude, un animateur d’enfer, tandis que Bellamy ne résiste pas à la tentation de monter lui-même sur scène. Mais on n’est pas au Congo pour rien : lorsqu’une vedette locale, JC Kabongo, se lance dans la rumba, la foule exulte… Visiblement, la sélection sera difficile, elle aura lieu à l’applaudimètre mais aussi sur Facebook, où les internautes sont invités à voter.
En plus des artistes internationaux et des jeunes groupes qui auront été sélectionnés, le festival présentera aussi des groupes traditionnels venus du Rwanda, du Burundi et de toutes les communautés du Kivu. Ce samedi là, le groupe Kano, venu de Walikale, une région plus connue pour ses carrés miniers et ses violences que ses talents artistiques, a suscité l’enthousiasme unanime, avec ses danseurs au costume de paille et au visage couvert de kaolin, des hommes et des femmes venus de la brousse, qui ont démontré leurs extraordinaires talents de danseurs et de tambourinaires…
A première vue, le festival Amani est une idée folle : lorsque le Belge Eric de la Motte, qui anime à Goma de nombreuses initiatives de développement, a proposé trois jours de musique et de culture au nom de la paix, beaucoup ont douté. Et puis les soutiens sont venus, les autorités des trois pays de la région ont appuyé l’initiative, la Monusco a promis son appui matériel, des sponsors privés se sont manifestés. Ambitieux, de la Motte espère réunir 12.000 personnes en trois jours, des jeunes des trois pays, qui, au-delà de la musique, apprendront à se connaître et à espérer ensemble, en s’acquittant d’un modeste droit d’entrée de un dollar…
D’ici quelques semaines l’ambitieux slogan du festival s’affichera partout « playing for change, singing for peace », (jouer pour le changement, chanter pour la paix). En espérant que le accords des guitares électriques et les battements des tambours seront plus forts que le crépitement des fusils dans les collines…

26 juin 2013

Barril accusé de “complicité de génocide”

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« Complicité de génocide »… Trois ONG françaises ( Association Survie, Ligue française des droits de l’homme et Fédération internationale des ligues de droits de l’homme) ont déposé plainte auprès du Tribunal de Paris contre l’un des personnages les plus sulfureux de la République, le capitaine Paul Barril, mis en cause pour le rôle qu’il joua au Rwanda en 1994, avant et pendant le génocide des Tutsis. Ancien officier de la gendarmerie nationale, le capitaine Paul Barril avait commandé le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) puis participé à la création de la cellule anti-terroriste de l’Elysée durant le premier septennat de François Mitterrand. Auteur de plusieurs « coups fumants », il fut impliqué dans l’affaire des Irlandais de Vincennes et dans celle des écoutes secrètes de l’Elysée. Mais c’est le rôle, beaucoup moins médiatisé à l’époque, qu’il joua au Rwanda qui lui vaut aujourd’hui de revenir sous les feux de la rampe et, sans doute, de comparaître devant les juges.
Jeune officier retraité, passé au privé mais ayant gardé ses contacts en haut lieu, Barril, au début des années 90, avait fondé sa propre société, SECRETS, qui opérait principalement en Afrique. Au début des années 90, il fut chargé de la protection personnelle du président burundais Melchior Ndadaye (assassiné à l’automne 1993), il noua des contacts avec le président Mobutu et, il fut engagé par Agathe Kanziga, l’épouse du président Habyarimana. Que faisait-il au Rwanda début avril 1994 ? A certains interlocuteurs il confia qu’il était « chargé d’une mission de courte durée » et, le 7 avril (au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana) il fut aperçu au Burundi, en provenance de Kigali où les massacres avaient commencé. Plus tard, toujours investi de la confiance de Mme Habyarimana, il retourne à Kigali le 27 avril, inspecte l’épave de l’avion abattu et à son retour, présente les « boîtes noires de l’appareil, qui s’avèreront de simples balises de piste. Mais le subterfuge a marché : avec son info bidon, Barril fait les grands titres et nul ne relaye plus les rumeurs ou les présomptions selon lesquelles le commando qui a tiré sur l’avion aurait été composé de Français…
Les associations françaises qui ont aujourd’hui porté plainte mettent Paul Barril en cause pour un contrat passé le 17 mai 1994 avec le gouvernement intérimaire : il s’était engagé à fournir armes et munitions à l’armée gouvernementale et d’assurer des fonctions d’encadrement, et cela alors que les massacres s’amplifiaient et que le Conseil de Sécurité des Nations unies venait de voter, le 17 mai 1994, un embargo sur les armes et les munitions destinées au Rwanda. Témoin de premier plan, le capitaine Barril a déjà été entendu plusieurs fois par la justice française mais son rôle personnel n’avait jamais été réellement invoqué. La plainte déposée par les ONG va peut-être obliger l’homme de l’ombre à, enfin, étaler toutes ses cartes.

23 juin 2013

Goma tousse, tremble et espère quand même

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Ecrasée de chaleur en cette fin de saison des pluies, Goma tousse, tremble et espère. Seuls quelques grands axes sont de temps en temps aspergés par des camions citernes et la poussière est partout, qui prend à la gorge et s’ajoute à l’action des gaz toxiques d’origine volcanique, les «mazuku ». Pour justifier l’incurie des pouvoirs publics et l’absence de travaux routiers, le gouverneur du Nord Kivu, Justin Paluku, évoque les guerres à répétition et le pillage de la ville par les hommes du M23 lors de leur brève occupation de Goma en novembre 2013, où tous les engins de voirie avaient été emportés. Mais aux yeux des citoyens, cela n’explique pas tout : « les autorités font de la politique, et ne songent pas au développement » explique une assistante sociale. A l’Institut don Bosco, Monica, la directrice italienne, nous montre les pièces supplémentaires allouées aux orphelins ; des gosses fripés comme de petites grenouilles sont recroquevillés dans des lits cages, d’autres bambins courent dans les couloirs. « Ils sont de plus en plus nombreux » dit Monica, « car dans les camps de déplacés, les mères meurent en accouchant. Nous venons de chercher des familles d’accueil pour 25 gosses que nous avons été obligés de refuser, faute de place… »
Envahie par les déplacés, suffoquant dans la poussière, Goma, plus que jamais, subit une atmosphère de guerre. A 18 heures, un couvre feu non déclaré éteint toute activité, les motos taxis cessent de circuler et chacun se presse vers son domicile. Les hommes en uniforme sont partout : plusieurs bataillons de l’armée congolaise gardent les entrées de la ville, les Casques bleus multiplient les patrouilles et surtout, les nouveaux venus de la Brigade d’intervention africaine sont dévisagés avec curiosité.
D’ici quelques semaines en effet, 3000 hommes, fournis par la Tanzanie, l’Afrique du Sud et le Malawi, seront intégrés aux forces de la Monusco (Mission des Nations unies au Congo). Fait nouveau : leur mandat prévoit l’ « intervention », pour imposer la paix, par la force s’il le faut. Mille deux cents soldats tanzaniens sont déjà à pied d’œuvre : ils patrouillent très ostensiblement sur la route reliant Goma à Sake et s’entretiennent en swahili avec les déplacés de guerre toujours parqués dans des camps de fortune. Le nouveau commandant de la Monusco qui dirigera les opérations est un Brésilien, le général Carlo Alberto dos Santos Cruz et il revient d’Haïti où il a rétabli le calme dans le bidonville de Cité Soleil. A Goma, il n’a pas mâché ses mots « s’il le faut, nous ne mobiliserons pas seulement la Brigade d’intervention, mais toutes les forces de la Monusco… »
En principe, une trentaine de groupes armés devraient être pris pour cibles par cette mission qui a pour objectif de pacifier pour de bon le Nord Kivu. Mais en réalité, deux groupes sont visés en priorité : les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) des combattants hutus que tous les observateurs assurent être en perte de vitesse, et le M23, ces militaires mutins qui assurent vouloir protéger la communauté des tutsis congolais et sont en lien avec le Rwanda.
Un fonctionnaire chargé du désarmement nous l’assure : « depuis l’éclatement du mouvement début 2013, où 600 combattants se sont réfugiés au Rwanda, le M23 est en perte de vitesse, les défections sont quotidiennes. » L’un des officiers rebelles, rencontré par hasard alors qu’il se promène en civil, nous confirme cette désaffection : « j’ai quitté le mouvement car je ne comprenais plus les buts de cette guerre, j’allais finir par tuer mes frères dans le camp d’en face, sans savoir pourquoi…Si on combat en affirmant défendre seulement une ethnie, (ndlr. les Tutsis congolais) on met cette dernière en péril… »
Cependant, parallèlement aux défections, les recrutements se poursuivent eux aussi. Le fonctionnaire est formel : « le 16 avril dernier, nous avons ramené à la frontière un jeune Rwandais qui affirmait avoir été recruté de force à Kibumba, pour faire partie du M23. Il est rentré chez lui, et puis il a été renvoyé chez les rebelles …Malgré les accords signés à Addis Abeba, par lesquels les chefs d’Etat de la région se sont engagés à ne plus soutenir les mouvements armés dans les pays voisins, le Rwanda n’a pas cessé d’envoyer de nouvelles recrues au M23 qui les forme pendant un mois dans le camp de Rumangabo… »
Même son de cloche auprès d’un officier des FARDC que nous retrouvons à la sortie nord de la ville, adossé à sa jeep. De récents succès lui ont remonté le moral : « en mai dernier, à la veille de l’arrivée de Ban Ki-moon à Goma, non seulement nous avons bloqué l’offensive du M23, mais à Mutaho, nous lui avons infligé une sérieuse défaite et un officier rwandais a été laissé sur le champ de bataille…» Sûr de lui, il ajoute : « nous aurions pu les poursuivre et les défaire, mais l’ordre d’arrêter est venu de Kinshasa… » Et de conclure : « les succès obtenus s’expliquent aussi par le fait que nos bataillons ne sont pas des « unités intégrées », dans lesquelles se retrouvent d’anciens rebelles qui ont gardé des liens avec le camp d’en face… Il n’y a pas de traîtres parmi nous.».
L’action du M23 n’est pas seulement militaire (un obus est tombé la semaine dernière dans un quartier populaire), l’aéroport de Goma est cerné par les batteries du M23, ce qui inquiète beaucoup les Sud Africains qui doivent déployer des hélicoptères de combat. Elle est aussi psychologique : la ville est envahie par des rumeurs d’arrestations arbitraires, à tout moment des jeunes gens abordent les soldats tanzaniens pour leur promettre un «bain de sang », des lettres sont envoyées en Afrique du Sud, rappelant les 38 soldats sud africains qui ont trouvé la mort en défendant Bangui contre les rebelles de la Seleka…
Face à cette campagne d’intoxication, les Tanzaniens se refusent à toute déclaration, les Sud Africains se préparent à déployer des forces spéciales (dont le matériel devra transiter par Kigali…) et le général Cruz rappelle, à l’instar de l’envoyée spéciale de l’ONU Mary Robinson que » la solution sera d’abord politique ». Mais quelle politique ? A Kampala, les émissaires du M23 et du gouvernement se font toujours face dans une négociation qui ressemble plus à une tentative de gagner du temps, avant le début d’opérations militaires que les habitants de Goma à la fois redoutent et espèrent à la fois…

23 juin 2013

Goma: info ou intox?

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Tout Kigali en parle et de jour en jour les informations se font plus insistantes : des dizaines, voire des centaines de jeunes Tutsis congolais auraient été arrêtés à Goma et transférés à Kinshasa d’où l’on est sans nouvelle d’eux…
Epuration ethnique, chasse au faciès, prémices de pogroms des Tutsis du Nord Kivu ? Ces informations inquiétantes méritaient vérification sur le terrain. Me Joseph Dunia, correspondant d’Amnesty International, défenseur des droits de l’homme depuis de longues années confirme que, d’après ses sources, 22 personnes, effectivement, auraient été arrêtées. Fraîchement élu bâtonnier du barreau de Goma, Me Dunia ne compte pas épargner les autorités : « dans un pays où les paysans n’ont pas accès à leur récolte, où les déplacés de guerre ne savent pas où placer leur tête pour dormir, nous pourrions, au nom des victimes, nous pourrions nous porter partie civile et assigner un Etat qui n’assure pas sa responsabilité de protéger ses citoyens… »
Alors que des représentants de la section « droits de l’homme » de la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) font chaque jour la tournée des prisons, les chargés d’informations revoient le chiffre à la baisse : « nous avons enregistré sept arrestations, parmi lesquelles deux hommes d’affaires libanais et ces suspects ont effectivement été envoyés à Kinshasa mais on ne compte aucun Tutsi congolais parmi eux… »
Des membres éminents de la communauté des Tutsis congolais ne nous font pas état de cette « chasse au faciès » même s’ils déplorent l’échec apparent des négociations de Kampala qui laissaient espérer une solution politique. Quant aux responsables de l’ANR, l’agence nationale de renseignements, ils sont formels : « Kinshasa nous a instruit de protéger tout spécialement les Tutsis du Congo, car il ne faut pas que Kigali puisse invoquer leur protection pour justifier une éventuelle intervention. De la même manière, nos forces armées ne peuvent collaborer ni avec les combattants hutus des FDLR, ni avec les fidèles des généraux Kayumba et Karegeya, des dissidents de l’armée rwandaise… Aucun Tutsi du Nord Kivu n’a été envoyé à Kinshasa…»
D’autres sources, dûment recoupées, nous expliquent cependant le fondement de la colère de Kigali : « sept personnes ont effectivement été arrêtées, deux ressortissants du Sud Kivu, des Bashi, deux ressortissants du Nord Kivu, des Hutus, un originaire du Maniéma et deux Libanais. Ces Libanais appartiennent à la famille Bacri ; ils sont les jeunes frères du dénommé « Héritier ». Ce dernier, après avoir été impliqué en 2001, dans l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila, avait fui au Rwanda. La famille Bacri gère le magasin « Kivu market » qui commerce beaucoup avec le Rwanda. » D’après les enquêtes policières, ces sept suspects feraient partie d’un réseau ayant opéré des recrutements en faveur du M23 et mené des actions tentant de décourager les soldats du bataillon tanzanien. Après leur arrestation, les suspects seraient passés aux aveux. Lors de la brève occupation de la ville par le M23 en novembre dernier, ces suspects auraient participé au pillage de la ville et …on aurait retrouvé chez eux des effets personnels du président Kabila dont la résidence avait été envahie… »
Par ailleurs, le démantèlement de ce réseau a été rendu possible parce que d’anciens membres du M23, appartenant à l’aile dirigée par Bosco Ntaganda et aujourd’hui réfugiés au Rwanda, auraient collaboré avec les services congolais…Cette dénonciation aurait entraîné l’arrestation au Rwanda de certains de ces transfuges dont les portables ont été saisis…
A la veille de l’entrée en action de la Brigade d’intervention africaine, cet imbroglio démontre aussi le degré de nervosité des forces de sécurité de tous les pays de la région…Une telle situation requiert la plus extrême vigilance car tout, y compris le pire, demeure possible…
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13 juin 2013

Le président Kagame et le ministre Labille apaisent les relations Rwanda Belgique

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Costume clair, silhouette détendue et, après une heure vingt d’entretien, un grand geste de la main pour saluer l’hôte sur le départ : c’est le Kagame des bons jours qui a réservé à Jean-Pascal Labille son meilleur visage.
Le Ministre des entreprises publiques et de la coopération considère son séjour au Rwanda comme un succès : non seulement il a visité des projets proches des populations et porteurs, selon ses propres termes, de « cohésion sociale », mais il a le sentiment que les relations entre les deux pays, très bousculées ces derniers mois, entrent dans une phase d’apaisement.
Belges et Rwandais se sont mis d’accord sur une évidence : les deux pays partagent un passé commun, et souhaitent un futur fort. Les Rwandais demeurent parfaitement conscients du fait que la Belgique, en matière de coopération, représente le troisième de leurs partenaires bilatéraux, avec un montant de 160 millions pour la période 2011-2014 et que Labille a signé trois nouvelles conventions dans le domaine de la santé, du renforcement des capacités et de la décentralisation.
Au-delà des chiffres, tous les interlocuteurs du ministre, sans exception, se sont félicités de la qualité de l’aide belge. Jeudi matin, faisant visiter un centre de santé, un marché regorgeant de fruits et légumes rutilants, une « école aux champs » où les paysans, ont acquis la maîtrise de leur production bananière, le gouverneur de la province du Nord n’a pas mesuré ses éloges à l’égard de ses partenaires. Des partenaires… C’est précisément de cela qu’il fut longuement question avec le président Kagame qui reprit devant son hôte l’un des leit motifs de ses discours : les Africains, sous le couvert de l’aide, n’ont reçu que trop de leçons et ils doivent désormais être traités sur une base d’égalité. Souhaitant qu’in fine l’aide devienne « biodégradable » et donc inutile, Labille ne pouvait qu’approuver ces propos et il prit acte aussi, avec satisfaction, du fait que Kagame approuve les « projets transfrontaliers » que la Belgique, avec la Banque Mondiale, souhaite mettre en œuvre dans le domaine de l’énergie.
A propos du Congo, qui fut au cœur de la brouille avec Reynders, l’entretien aborda son versant le plus abrupt. Le président rwandais répéta que la cause des problèmes au Kivu réside essentiellement dans la mauvaise gouvernance et que la solution ne viendra pas de l’extérieur. Autrement dit, à l’heure où la Brigade africaine d’intervention poursuit son déploiement à Goma, Kagame ne croit pas que la solution, c’est-à-dire le désarmement des groupes armés, en particulier le M23, sera imposée par la force. Il faut, dit-il, « trouver des solutions en profondeur » et assure en avoir souvent parlé avec le président Kabila. Pour lui, il faut que les réfugiés congolais se trouvant au Rwanda (65.000 selon le Haut Commissariat aux réfugiés) puissent rentrer chez eux s’ils le souhaitent et il approuve la « feuille de route » proposée par le secrétaire général de l’ONU. M. Labille ne l’ayant pas interrogé sur le soutien que le Rwanda, selon de nombreux rapports, apporterait aux rebelles, la sérénité de l’entretien ne fut pas troublée. Par contre, lorsqu’il fut question des rebelles hutus, et de suggestion tanzanienne de discuter avec eux, le visage de Kagame s’est fermé, et il a répété sa position : oui à un retour de combattants désarmés, ayant abandonné leur idéologie du génocide, mais non, radicalement non, à toute idée de négociation. Comme la veille, Labille se montra compréhensif à l’égard d’un tel refus.
Droit dans ses bottes, rejetant sur d’autres la responsabilité du désastre humain et politique que représente l’Est du Congo, sceptique face à la Brigade d’intervention africaine, le président Kagame, face à son interlocuteur belge, est demeuré fidèle à lui-même. Les deux hommes ont cependant reconnu qu’une « fenêtre d’opportunité » s’était ouverte, que le « momentum » était plus favorable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Dès cette semaine, un Labille relativement optimiste fera rapport à Didier Reynders et début juillet, à l’occasion d’un voyage dans l’Est du Congo, il sera confronté à la réalité des faits.

13 juin 2013

Un général rwandais au Mali: tiens comme on se retrouve

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L’histoire a parfois d’étranges rebondissements : le général rwandais Jean-Bosco Kazura a été nommé à la tête de la Minusa, la force onusienne qui se déploiera prochainement au Mali et devra, entre autres, assurer le bon déroulement des élections prévues pour juillet prochain. Le général rwandais, un militaire expérimenté, a déjà servi au Darfour sous les auspices de l’Union africaine, où le Rwanda a mis 4000 Casques bleus à la disposition des Nations unies.
La nomination de l’officier rwandais froisse le Tchad, un pays qui a, aux côtés des Français, consenti un effort de guerre important au Mali, au prix de 38 morts en opérations.
La nomination du général Kazuba réjouit par contre Kigali, qui y voit la récompense de son engagement croissant au sein des Nations unies, car en plus des troupes présentes au Soudan, des policiers rwandais contribuent à former la police haïtienne.
Au Mali, le général Kazura retrouvera aussi une « vieille connaissance », le général Grégoire de Saint Quentin, qui dirige la force française Serval. Les deux hommes seront obligés de collaborer alors qu’en 1994 tout les opposait : combattant de la première heure du Front patriotique rwandais, Jean-Bosco Kazura se trouvait aux côtés de Paul Kagame tandis que Grégoire de Saint Quentin, qui appartenait à l’époque à la coopération militaire française, résidait dans le camp Kanombe aux côtés de la garde présidentielle rwandaise qu’il avait pour mission de former…
Le témoignage du général de Saint Quentin revêt d’ailleurs une importance cruciale à propos de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 : aux dires de témoins belges, c’est lui qui, quelques instants après le crash de l’avion, se précipita pour recueillir des fragments de l’appareil, et peut-être la boîte noire. Et surtout, résident à proximité du lieu où l’avion s’écrasa, il fut l’un des seuls à entendre clairement le bruit du lancement des missiles et celui de leur impact sur l’appareil. Ce qui lui valut d’être interrogé par le juge français Trevidic, qui a repris l’enquête sur l’attentat contre l’avion.
S’il devait leur arriver de bivouaquer ensemble dans le désert malien, le général Kazura et le général Trevidic auraient sans doute bien des choses à se raconter…

12 juin 2013

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Si le diable se retrouve dans les détails, l’espoir peut quelquefois s’y nicher aussi : à la veille d’un déplacement au Gabon, Louise Mushikiwabo, la ministre rwandaise des Affaires étrangères, a déserté un important Conseil des Ministres pour recevoir, à l’heure initialement prévue, le Ministre belge des entreprises publiques et de la Coopération Jean-Pascal Labille. Cette rencontre représentait le premier contact de haut niveau, sur le terrain, entre le Rwanda et la Belgique, depuis le voyage de Didier Reynders en août 2012. Durant un long entretien, plusieurs sujets litigieux ont été abordés mais à la sortie, devant la presse, la Ministre, que l’on dit très proche du président Kagame, s’en est tenue à l’essentiel : « pour le Rwanda, la Belgique représente un pays important, nous sommes liés par de multiples liens, personnels, historiques, sociaux. « En outre, sans relever que la Belgique est l’un des seuls pays amis du Rwanda à avoir maintenu le niveau de son aide au développement et prévoit de l’augmenter encore, la ministre a délivré un satisfecit très clair à cette même coopération dont Jean-Pascal Labille va, durant deux jours, prendre la mesure.
Mais le ministre belge, dont c’est le premier séjour au Rwanda, n’a pas commencé son séjour à Kigali par le terrain : comme tant d’autres visiteurs officiels, il s’est d’abord rendu sur la colline de Gishozi, visiter le mémorial dédié aux victimes du génocide et y déposer une gerbe de roses blanches et jaunes. Là, cet homme qui connaît et aime l’Afrique a eu du mal à contenir son émotion, devant les panneaux relatant la montée de la division, décrivant les germes de la haine, déjà semés à la fin de l’époque coloniale. Et surtout, il a vu les images de ces corps déchiquetés, de ces enfants privés de leur avenir, il a lu les mises en cause de la passivité internationale… Sans se livrer à des commentaires publics, c’est d’une main ferme qu’il a écrit sur le registre que « malgré les erreurs qu’il faut reconnaître, la Belgique est à vos côtés, en mémoire de toutes ces victimes. » Le texte manuscrit évoque aussi la justice sociale, la solidarité, l’émancipation et se termine par l’expression d’ « amitiés respectueuses et fraternelles ».
Par la suite, le ministre de la Coopération devait s’entretenir avec Mme Mushikiwabo de questions relatives à son domaine, mais aussi, s’étant concerté au préalable avec Didier Reynders, il devait rappeler les fondamentaux de la politique belge dans la région, à savoir, entre autres, favoriser la coopération régionale, notamment au niveau de la CEPGL (Conférence économique sur la région des Grands Lacs réunissant Rwanda, Congo et Burundi), promouvoir des projets revêtant un intérêt commun pour les trois pays et, plus largement, soutenir l’accord cadre d’Addis Abeba, signé par onze chefs d’Etat africains.
Mais comment s’en tenir au souvenir du génocide, aux thèmes de la coopération régionale et internationale ? Les deux ministres furent évidemment interrogés sur la question qui agite Kigali en ce moment, à savoir les déclarations du président tanzanien Jakaya Kikwete, qui a conseillé au Burundi, à l’Ouganda mais aussi au Rwanda, de discuter avec leurs opposants respectifs. Ce qui a été interprété à Kigali comme une invitation à négocier avec les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), ces rebelles hutus toujours actifs dans l’Est du Congo.
Sur ce sujet, Mme Mushikiwabo a été aussi claire que catégorique : « nous ne négocierons jamais avec des individus qui, par leurs actions mais surtout par leur idéologie continuent à prôner l’extermination d’une partie des Rwandais. Une idéologie idéologie qui est toujours présente quel que soit l’âge de ceux qui combattent aujourd’hui… » S’ il refuse le dialogue politique, le Rwanda, dit-elle, « a cependant géré le problème depuis 1995 : plus de 10.000 combattants ont été rapatriés et réintégrés, avec l’aide de l’ONU et de la Banque Mondiale, à deux conditions, rendre les armes et abandonner l’idéologie de mort… » Et d’ajouter que des combattants mais aussi des officiers ayant abandonné les FDLR se sont même retrouvés au sein de l’armée rwandaise actuelle, certains d’entre eux ayant été placés à des postes de responsabilité.
Interrogé sur le même sujet, Jean-Pascal Labille devait d’abord se montrer prudent, veillant à ne pas empiéter sur les prérogatives de son collègue Reynders et devant la presse rwandaise, il préféra se défausser sur les responsabilités de la communauté internationale assurant qu’au lieu d’attiser les divisions, elle devait apporter des solutions structurelles et être un « agent facilitateur » ajoutant cependant qu’il « comprenait très bien le point de vue du Rwanda… »
Quelques instants plus tard, le ministre socialiste décidait cependant d’abandonner ces prudences diplomatiques et, en insistant sur le « caractère personnel » de ses déclarations, il revint sur le sujet : « je trouve qu’il est inacceptable que l’on demande à un peuple qui a été victime d’un génocide de négocier avec un mouvement qui porte encore en lui cette notion de génocide, c’est même aberrant…. » Mais, réaliste, il poursuivait : « Cela étant, que fait on ?Quel est le rôle que peut jouer la communauté internationale ? » Et de revenir sur la coopération belge, en espérant qu’un jour elle soit « biodégradable » : « lorsqu’elle aura atteint ses objectifs, elle devra disparaître… Mais pour l’instant, on n’en est pas là… »

10 juin 2013

Rwanda: Labille etreynders harmonisent leurs positions

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Didier Reynders à la veille du départ de son collègue de la Coopération

A la veille du départ du ministre Jean-Pascal Labille pour Kigali, quels sont vos sentiments ?

Je suis ravi d’avoir un Ministre de la Coopération qui s’intéresse à l’Afrique et souhaite s’y investir. Nous nous sommes concertés avant son départ, avons eu plus de quatre réunions à propos de l’Afrique centrale afin de bien coordonner l’action de la Belgique et ce lundi encore nous nous sommes vus longuement…

Etes vous en froid avec le président Kagame ?

Pas que je sache : à Addis Abeba, lors de l’anniversaire de l’Union africaine et d’une réunion parallèle sur les Grands Lacs nous nous sommes rencontrés et j’ai répété que la Belgique était prête à soutenir, y compris financièrement, des projets transfrontaliers, car il faut que dans la région, tout le monde, y compris le Rwanda, participe à la solution. Le ministre de la Coopération s’inscrit dans cette même logique et nous travaillons en bonne intelligence.
J’ai aussi mené des démarches en faveur de l’Afrique des Grands Lacs à Washington où j’ai rencontré Bill Burns le numero deux du département d’Etat, un adjoint du président Obama, et le président de la Banque Mondiale qui a mis un milliard de dollars sur la table, afin de financer des projets transfrontaliers dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, de la gouvernance…
Un fait nouveau c’est que dans la région, le Burundi et l’Ouganda ont soutenu l’idée lancée à Addis Abeba par le président tanzanien Kikwete selon laquelle il fallait discuter avec les opposants, y compris les groupes armés comme la LRA (Armée de résistance du Seigneur) Le président Kagame n’a rien dit mais sa ministre des Affaires étrangères a repoussé cette perspective la qualifiant d’ « impensable ».

Sur le plan bilatéral, où en sont la Belgique et le Rwanda ?

Nous avons eu de petits litiges mais l’un d’entre eux, à savoir le blocage des comptes de nos ambassades respectives, est réglé. La Belgique, unilatéralement, est intervenue sur le plan juridique pour régler le problème de l’ambassade du Rwanda et à Kigali, la rétorsion a été levée également. C’est une première étape…

10 juin 2013

Jean-Pascal Labille au Rwanda: un terrain miné

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Au Rwanda, Jean-Pascal Labille traversera un champ de mines

Familier du Congo, où il a de la famille, le ministre des Entreprises publiques et de la Coopération Jean-Pascal Labille va découvrir le Rwanda à l’occasion d’une première visite, du 11 au 13 juin. Une visite importante, à plusieurs égards. Tout d’abord parce que la Belgique est le troisième bailleur de fonds du Rwanda et qu’en 2011 encore, la coopération a été renforcée à raison d’une nouvelle enveloppe de 160 millions d’euros destinés à trois secteurs prioritaires, la santé, la décentralisation et l’énergie.
A la différence d’autres pays donateurs, la Belgique n’accorde pas d’aide budgétaire mais affecte directement ses fonds à des projets de développement. Cette approche explique pourquoi, à la différence d’autres partenaires, Bruxelles n’a pas réduit son aide au Rwanda l’an dernier et n’a pas adopté de sanctions concrètes à la suite des rapports de l’ONU faisant état du soutien que Kigali aurait apporté aux rebelles tutsis congolais. Le ministre La bille compte donc se rendre sur le terrain et visiter plusieurs projets liés à la santé et à la décentralisation dans la province du Nord et à Kigali.
Cependant, au-delà de ses aspects techniques, cette visite sera hautement politique. En effet, les relations entre Kigali et Bruxelles se sont fortement dégradées ces derniers mois, qu’il s’agisse de questions administratives ou de divergences politiques et le ministre de la Coopération s’avancera sur un champ de mines.
Des questions mineures en apparence mais hautement symboliques, séparent les deux pays : les Belges, qui doivent attendre 21 jours pour qu’un visa leur soit accordé, estiment être gratifiés d’un « traitement de défaveur ». Du côté rwandais, on a longtemps estimé estime injuste que les comptes de l’ambassade du Rwanda à Bruxelles aient été bloqués, la même mesure étant infligée aux comptes de l’ambassade de Belgique à Kigali. Ces deux questions viennent cependant d’être résolues.
Par ailleurs Kigali est choqué par le fait que des manifestants, plusieurs fois par semaine, soient autorisés à déployer des banderoles et à manifester devant l’ambassade du Rwanda à Woluwe Saint Pierre.
Le climat entre les deux pays, déjà assez froid du côté rwandais, est devenu polaire après l’arrivée de Didier Reynders aux Affaires étrangères. Dans ses propos publics cependant, le ministre s’est montré prudent, se contentant de déclarer, à propos de la situation à l’Est du Congo, que « si le Rwanda ne faisait pas partie du problème il pouvait faire partie de la solution » et rappelant que la Belgique n’envisageait pas de sanction concrète, à l’inverse d’autres « amis » de Kigali comme les Etats Unis ou la Grande Bretagne.
Cependant plusieurs prises de position du ministre ont choqué les Rwandais, très sourcilleux lorsqu’il s’agît de l’ancienne puissance coloniale :le crédit donné au rapport des experts de l’ONU démontrant le soutien apporté par le Rwanda aux rebelles du M23, le fait que les Affaires étrangères aient déconseillé à une mission économique de l’AWEX (agence wallonne à l’exportation) de se rendre au Rwanda après un séjour au Burundi. Mais surtout, l’abstention belge lors du vote sur l’admission du Rwanda comme membre non permanent du Conseil de sécurité a été vécue à Kigali comme un camouflet et lorsqu’à l’occasion d’une séance de travail à New York consacrée aux pays des Grands Lacs Didier Reynders a pris la parole, le président Kagame a quitté la salle au milieu du discours ! A Addis Abeba cependant, en marge de l’anniversaire de l’Union africaine, les deux hommes ont eu l’occasion de se parler à nouveau.
Autrement dit, lors de ses entretiens bilatéraux avec la ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo et le Ministre de l’économie et des Finances Claver Gatete Jean-Pascal Labille ne manquera pas de sujets de conversation. Il sera aussi question de l’Est du Congo, le ministre considérant, tout comme Reynders d’ailleurs, que le Rwanda est un acteur majeur pour la stabilisation de la région. Autrement dit qu’il pourrait contribuer à une solution durable…
Le champ de mines sur lequel s’avancera Labille n’est pas seulement belgo-rwandais, il est aussi belgo-belge. En effet, pour que cette mission puisse avoir lieu et être préparée dans un climat de concertation, il a fallu vaincre les réticences initiales de Didier Reynders et déjouer les manœuvres de ceux qui rêvaient déjà d’enfoncer un coin dans la sacro sainte solidarité gouvernementale.

10 juin 2013

Mandela lemédiateur africain n’était pas infaillible

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Dès sa libération Nelson Mandela fut porté au pinacle, célébré comme un héros par son propre pays, par l’Afrique toute entière et par l’opinion mondiale. De partout il fut sollicité, comme si son intercession, à elle seule, pouvait réussir des miracles comparables à celui de la renaissance de la « nation arc en ciel »
Cependant le fait d’avoir été quasiment sanctifié de son vivant n’était pas pour autant une garantie d’infaillibilité politique. On se souvient de cette surprenante image, prise en 1998 sur le bateau sud africain Outenika, où Nelson Mandela encadrait paternellement Laurent Désiré Kabila et le président Mobutu, déjà très malade et qui allait bientôt être chassé de Kinshasa. Le principal souci du président sud africain était de nouer un contact entre ces deux hommes que tout opposait et d’éviter au président Mobutu un surcroît d’humiliation. Mandela ignorait-il que les jeux étaient déjà faits ? Toujours est il que l’ultime tentative de médiation échoua, ouvrant la voie à l’assaut final sur Kinshasa. Par la suite, lorsqu’un an après la prise de pouvoir de Kabila une nouvelle guerre éclata, on retrouva un Mandela étrangement équanime, qui mettait sur pied les rebelles fortement soutenus par l’armée rwandaise et les nouvelles autorités de Kinshasa qui s’efforçaient de restaurer l’autorité de l’Etat.
Quelque temps plus tard, Nelson Mandela, toujours auréolé d’un extraordinaire prestige, fut sollicité comme médiateur pour le Burundi. A ce titre, il présida les interminables négociations qui, à Arusha, réunirent les partis à dominante hutue et les formations représentant les Tutsis. Il investit toute son énergie dans cette médiation, enseignant l’art du dialogue, la patience, la tolérance. Mais son présupposé de départ était contestable : calquant son expérience sud africaine sur la situation burundaise, il n’hésitait pas à comparer les Tutsis à la minorité blanche d’Afrique du Sud ! Négociations, palabres de coulisses, partage des postes et des prébendes aboutirent cependant à un compromis à la burundaise, bien éloigné de l’exemple sud africain mais dans lequel les signataires reconnurent qu’ils devaient beaucoup à l’énergie constructive et à la patience de Mandela..
L’Afrique tirera-t-elle un enseignement de l’extraordinaire exemple du premier président noir de l’Afrique du Sud ? Sans doute, car son sens du pardon, sa volonté de réconciliation, sa générosité puisent au plus profond de la tradition africaine. Mais par ailleurs le continent change, rapidement, et tourne le dos à l’enseignement du vieil humaniste. L’argent, la violence, le communautarisme érodent son héritage, y compris dans son propre pays.
En ces temps de renaissance africaine, où, lentement, difficilement, se tourne la page du colonialisme et d’un demi siècle de post colonialisme, le continent qui se remet debout se souviendra de cet homme qui, au début du siècle dernier déjà, luttait pour la dignité et l’émancipation non seulement de l’homme noir, mais de tous les humains.