12 juin 2013

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Si le diable se retrouve dans les détails, l’espoir peut quelquefois s’y nicher aussi : à la veille d’un déplacement au Gabon, Louise Mushikiwabo, la ministre rwandaise des Affaires étrangères, a déserté un important Conseil des Ministres pour recevoir, à l’heure initialement prévue, le Ministre belge des entreprises publiques et de la Coopération Jean-Pascal Labille. Cette rencontre représentait le premier contact de haut niveau, sur le terrain, entre le Rwanda et la Belgique, depuis le voyage de Didier Reynders en août 2012. Durant un long entretien, plusieurs sujets litigieux ont été abordés mais à la sortie, devant la presse, la Ministre, que l’on dit très proche du président Kagame, s’en est tenue à l’essentiel : « pour le Rwanda, la Belgique représente un pays important, nous sommes liés par de multiples liens, personnels, historiques, sociaux. « En outre, sans relever que la Belgique est l’un des seuls pays amis du Rwanda à avoir maintenu le niveau de son aide au développement et prévoit de l’augmenter encore, la ministre a délivré un satisfecit très clair à cette même coopération dont Jean-Pascal Labille va, durant deux jours, prendre la mesure.
Mais le ministre belge, dont c’est le premier séjour au Rwanda, n’a pas commencé son séjour à Kigali par le terrain : comme tant d’autres visiteurs officiels, il s’est d’abord rendu sur la colline de Gishozi, visiter le mémorial dédié aux victimes du génocide et y déposer une gerbe de roses blanches et jaunes. Là, cet homme qui connaît et aime l’Afrique a eu du mal à contenir son émotion, devant les panneaux relatant la montée de la division, décrivant les germes de la haine, déjà semés à la fin de l’époque coloniale. Et surtout, il a vu les images de ces corps déchiquetés, de ces enfants privés de leur avenir, il a lu les mises en cause de la passivité internationale… Sans se livrer à des commentaires publics, c’est d’une main ferme qu’il a écrit sur le registre que « malgré les erreurs qu’il faut reconnaître, la Belgique est à vos côtés, en mémoire de toutes ces victimes. » Le texte manuscrit évoque aussi la justice sociale, la solidarité, l’émancipation et se termine par l’expression d’ « amitiés respectueuses et fraternelles ».
Par la suite, le ministre de la Coopération devait s’entretenir avec Mme Mushikiwabo de questions relatives à son domaine, mais aussi, s’étant concerté au préalable avec Didier Reynders, il devait rappeler les fondamentaux de la politique belge dans la région, à savoir, entre autres, favoriser la coopération régionale, notamment au niveau de la CEPGL (Conférence économique sur la région des Grands Lacs réunissant Rwanda, Congo et Burundi), promouvoir des projets revêtant un intérêt commun pour les trois pays et, plus largement, soutenir l’accord cadre d’Addis Abeba, signé par onze chefs d’Etat africains.
Mais comment s’en tenir au souvenir du génocide, aux thèmes de la coopération régionale et internationale ? Les deux ministres furent évidemment interrogés sur la question qui agite Kigali en ce moment, à savoir les déclarations du président tanzanien Jakaya Kikwete, qui a conseillé au Burundi, à l’Ouganda mais aussi au Rwanda, de discuter avec leurs opposants respectifs. Ce qui a été interprété à Kigali comme une invitation à négocier avec les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), ces rebelles hutus toujours actifs dans l’Est du Congo.
Sur ce sujet, Mme Mushikiwabo a été aussi claire que catégorique : « nous ne négocierons jamais avec des individus qui, par leurs actions mais surtout par leur idéologie continuent à prôner l’extermination d’une partie des Rwandais. Une idéologie idéologie qui est toujours présente quel que soit l’âge de ceux qui combattent aujourd’hui… » S’ il refuse le dialogue politique, le Rwanda, dit-elle, « a cependant géré le problème depuis 1995 : plus de 10.000 combattants ont été rapatriés et réintégrés, avec l’aide de l’ONU et de la Banque Mondiale, à deux conditions, rendre les armes et abandonner l’idéologie de mort… » Et d’ajouter que des combattants mais aussi des officiers ayant abandonné les FDLR se sont même retrouvés au sein de l’armée rwandaise actuelle, certains d’entre eux ayant été placés à des postes de responsabilité.
Interrogé sur le même sujet, Jean-Pascal Labille devait d’abord se montrer prudent, veillant à ne pas empiéter sur les prérogatives de son collègue Reynders et devant la presse rwandaise, il préféra se défausser sur les responsabilités de la communauté internationale assurant qu’au lieu d’attiser les divisions, elle devait apporter des solutions structurelles et être un « agent facilitateur » ajoutant cependant qu’il « comprenait très bien le point de vue du Rwanda… »
Quelques instants plus tard, le ministre socialiste décidait cependant d’abandonner ces prudences diplomatiques et, en insistant sur le « caractère personnel » de ses déclarations, il revint sur le sujet : « je trouve qu’il est inacceptable que l’on demande à un peuple qui a été victime d’un génocide de négocier avec un mouvement qui porte encore en lui cette notion de génocide, c’est même aberrant…. » Mais, réaliste, il poursuivait : « Cela étant, que fait on ?Quel est le rôle que peut jouer la communauté internationale ? » Et de revenir sur la coopération belge, en espérant qu’un jour elle soit « biodégradable » : « lorsqu’elle aura atteint ses objectifs, elle devra disparaître… Mais pour l’instant, on n’en est pas là… »