25 février 2014

Le défi de raconter la guerre: trois jours de débats à Berlin

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Qu’est ce que la guerre ? Pourquoi importe-t-il de la raconter ? Comment faire partager cette expérience, que l’on soit cinéaste, écrivain, journaliste, photographe ou cameraman ? Comment capter l’attention du public, créer l’émotion et, peut-être la mobilisation ? Cent ans après la « grande guerre » de 1914-18, de « grands témoins » ont été réunis à Berlin par la « Maison des cultures du monde », au cœur de cette ville tant de fois dépecée par la violence et tant de fois reconstruite, remise debout, à l’instar de ces victimes dont il fut tant question au cours des débats, discussions et autres projections.
Mais qu’ont en commun le journaliste John Lee Anderson du New Yorker, qui a parcouru tous les terrains de conflit de la planète, l’écrivaine Slavenka Draculic qui a brillamment évoqué les menus faits de la vie quotidienne dans les Balkans en feu, le cinéaste Marcel Ophuls qui a lui aussi tourné à Sarajevo et n’a pas hésité à esquisser un pas de danse au rythme d’un Brassens qui chantait » celle que je préfère, c’est la guerre de 14-18 » ?
Ce que tous ces créateurs partagent, avec l’écrivain Philip Gourevitch, observateur passionné du Rwanda ou Lawrence Werchler, qui a osé se souvenir de Vermeer au milieu des bombardements, c’est que décrire la guerre ne se limite pas seulement à évoquer les victimes, les destructions, les absurdités : il faut aller plus loin. Comprendre pourquoi les « perpétrateurs » -les acteurs- qu’ils soient militaires ou civils, agissent de la sorte, pourquoi ils tuent, légalement ou non, pourquoi la guerre représente pour eux une sorte de fête macabre et tragique ? « Restrepo », le documentaire de Sebastian Junger et Tim Heterington (qui devait par la suite trouver la mort en Libye) apporte peut-être une réponse à cette question : d’un réalisme saisissant, il montre des soldats américains en position dans une vallée perdue de l’Afghanistan, l’une des plus exposées aux tirs des talibans. Les hommes se calfeutrent, souffrent, se font tirer dessus par des snipers invisibles, mais ils vivent aussi une extraordinaire camaraderie… Derrière ces sacs de sable, le temps semble suspendu, la vie ordinaire ressemble à une fiction et lorsqu’ils arrivent au bout de leur terme, laissant derrière eux des Afghans enturbannés auxquels ils n’ont rien compris, les GI’S se réjouissent du départ, évidemment, mais savent aussi que derrière ces montagnes bleutées, ils ont abandonné une part d’eux mêmes…Pourquoi tant d’absurdité, pourquoi cette immémoriale fascination pour la guerre ? Parce que chacun y franchit ses limites, aussi bien ceux qui la font que ceux qui la racontent ? Et si la guerre était, in fine, l’état naturel de l’homme, les périodes de paix n’apparaissant que comme des parenthèses éphémères ?
Durant trois jours, un public nombreux, à la fois curieux et informé, a ainsi débattu des principaux conflits de la planète, répété plusieurs fois à quel point il était important de pouvoir traduire en justice les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Comme si, en ces temps de démesure il importait, plus que jamais, de poser des balises face à l’innommable.

18 février 2014

Bike For Africa: pour ceux qui ne pédaleront jamais, 450 km en Ouganda

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Entebbe, envoyée spéciale,

Lorsque les enfants de l’hôpital Corsu, rassemblés sur la pelouse dans les derniers rayons du soleil ont chanté pour accueillir le groupe, et lorsque Bernard Gustin, le directeur de Brussels Airlines, a brandi un grand carton blanc portant le chiffre mythique «100.000 euros » Bianca et Anke ont soupiré d’aise : mission accomplie. Durant neuf mois, les deux jeunes femmes, l’une pilote l’autre hôtesse, se sont investies pour défendre « leur » projet auprès de leurs collègues et ce mercredi, dans le doux crépuscule d’Entebbe, le rêve est devenu réalité : Corsu, (comprehensive rehabilitation services in Ouganda) le seul hôpital du pays à proposer des soins et des appareillages orthopédiques aux enfants handicapés, a enfin reçu une aide substantielle. Entre autres, l’hôpital se dotera de fixateurs permettant de rectifier les malformations d’enfants souvent invalidés par des malformations congénitales dues, parmi d’autres causes, à la polio.
Découvrir les chambres aérées, les murs décorés de joyeux dessins, et surtout côtoyer les enfants aux grands yeux à la fois timides et curieux a représenté la plus belle des récompenses pour les 58 participants de cette deuxième édition de « Bike For Africa », (vélo pour l’Afrique).
Durant cinq jours en effet, 58 membres du personnel de Brussels Airlines, rejoints par un quinzaine de CEO, des PDGs issus du monde belge des affaires, ont parcouru 450 km dans le nord de l’Ouganda, dans le cadre d’un rallye sponsorisé où chaque participant, outre ses frais personnels, avait du s’engager à apporter une contribution de mille euros minimum.

Lorsque le dimanche, quelques grands noms du monde de l’entreprise et de l’économie, parmi lesquels Geert Noels d’Econopolis, Gilles Samyn bras droit d’Albert Frère, Christian van Thillo, le tycoon du Persgroep, Bernard Marchant du groupe Rossel, Jan Dekeyser de Thomas Cook accompagnés par le champion olympique Jacques Borlée, rejoignent les cyclistes de Brussels Airlines à Kasangola, il y a déjà deux jours que le groupe a quitté Jinja, où le Nil prend sa source. Les participants ont déjà cheminé sur des sentiers de brousse, guidés par leur GPS, transpiré par 40 degrés sans ombre, dormi dans de vastes tentes dressées au bord des réserves naturelles, bivouaqué sous le ciel criblé d’étoiles. Mais le plus dur reste à faire, et c’est bien pour cela que les « grands patrons » ont rejoint le groupe: plus de 300 km restent encore à parcourir.
D’emblée, chevauchant des « mountain bike » encore rutilants, les CEOs partent en flèche mais à l’étape de midi, leur éclat initial s’est déjà terni : tout le cortège a pris la couleur des pâtes à la sauce tomate qui doivent sustenter les sportifs, les mollets sont maquillés de latérite, le blanc immaculé des maillots frappés du sigle de Brussels Airlines est zébré de sueur et les poches latérales, abritant GPs et autres portables collent au corps. A Zilwa, aux portes du « sanctuaire » qui abrite une dizaine de rhinocéros étrangement familiers, le ciel plombé, incandescent, libère soudain une averse diluvienne qui dilue la poussière rouge, la fait couler en larges traînées. Le bivouac a des allures de camp scout : chacun fait sécher son maillot sur les clôtures ou les épineux, fait la file devant les douches parcimonieuses. Alors que le fumet d’un immense barbecue se répand entre les tentes, chacun prépare déjà son paquetage pour le lendemain, annoncé comme la journée la plus longue : sur une distance de 115 kilomètres les cyclises seront amenés à longer les rives du Nil blanc.
A l’heure dite, sur le ferry qui traverse le fleuve majestueux au « port » de Masindi, des passagers ougandais regardent avec stupeur ces hommes et ces femmes en maillot blanc, casqués, gantés, qui flattent avec amour et impatience la selle de leur vélo comme s’il s’agissait de la croupe d’un cheval de course.
Dans cette région du Nord de l’Ouganda, il n’y a pas si longtemps que l’Armée de libération du Seigneur de Joseph Kony faisait régner la terreur, mutilant et enlevant les villageois, et aujourd’hui encore, si la paix est revenue, les étrangers représentent une denrée rare. Charles, qui dirige une équipe de cantonniers, nous demande « combien touchent ces Blancs pour pédaler ainsi aux heures les plus chaudes du jour ? » Lorsqu’on lui explique qu’au contraire, chacun a payé sdon voyage et pédale pour son plaisir, l’homme soupire et prend son voisin à témoin « Ay Man, je te l’ai toujours dit, ces Blancs sont crazy, complètement fous.. »
Fous peut-être mais surtout pressés : à peine le vieux ferry a-t-il atteint l’autre rive que les candidats au parcours long, s’élancent sans regarder en arrière. Les « grands patrons » sont tous de la partie, ils se surveillent du coin de l’œil, ne permettent aucune échappée à leurs amis et néanmoins rivaux, impriment un tempo très rapide, à tel point que Jacques Borlée, lâché un moment par ses copains, râle à mi voix «à la course à pied, je les battrais tous, mais ici, ce ne sont pas les mêmes muscles… »Fin comme un lévrier, constant dans l’effort, le champion olympique arrivera cependant au bout du périple sans fatigue apparente. Au moment du déjeuner, alors qu’il est important de se mettre à l’ombre, de boire, de se sustenter, l’équipe de support râle un peu, car les patrons n’attendent pas, ils foncent, galvanisés par la perspective du « lodge » avec piscine qui les attend à Chobe. Certains foncent tout droit sans consulter leur GPS et se permettent quelques détours, d’autres ne prennent guère le temps d’admirer la ligne moirée du Nil qui brille au-delà du marécage.
Seuls les derniers du troupeau, qui n’ont d’autre enjeu que le plaisir du voyage, s’attardent à photographier ces paysages d’une beauté biblique où l’on se prend à rêver d’un Stanley qui ici même recherchait naguère Livingstone. Et lorsqu’un soleil rouge plonge derrière les îles qui ponctuent le Nil, on comprend mieux pourquoi le vieux missionnaire, une fois retrouvé, refusa de suivre l’explorateur et de quitter les rives de l’Afrique…
Nos cyclistes eux, après avoir traversé les pistes surchauffées durant quatre ou deux jours, ne dédaignent pas la civilisation. Sans attendre l’arrivée de leurs bagages, ils se jettent tels quels dans la piscine de Chobe qui surplombe le Nil et leurs maillots souillés de latérite laissent dans l’eau de longues traînées rougeâtres…Un peu plus loin, les hippopotames somnolent sur la rive du fleuve, quelques crocodiles tentent de ressembler à des souches de bois sec, les ibis se dressent sur leurs hautes pattes…
En cet avant dernier jour de périple, chacun croit que le plus dur est passé et les organisateurs s’y engagent : « demain, après une petite montée, il n’y aura plus qu’à descendre ». Une perspective tellement rassurante que la bière elle aussi descend tout au long de la soirée.
Le départ, en direction de la réserve naturelle de Paraa, à 90 km de Chobe, est serein. Les patrons de presse ont mis fin à leur rivalité, les vétérans de Brussels Airlines, qui ont déjà « fait » Kigali-Bujumbura voici deux ans se méfient des surprises, le docteur Tim, qui sait que tout est possible, demeure aux aguets dans son ambulance et assure qu’en cas de besoin, un hélicoptère est en « stand by ».
Dès les premières minutes, on se rappelle Jean de la Fontaine « sur un chemin montant, malaisé, de tous côtés au soleil exposé… »Mais ici, il ne s’agît pas de mules, et si les cadres des mountain bike sont en carbone ou en acier, pneus et chambres à air résistent bien mal aux épines, aux cailloux pointus. A tout moment les élans des chefs sont brisés, Marchant crève trois ou quatre fois, van Thillo doit s’arrêter sans arrêt, une chef de cabine qui a pédalé en tête sur tout le parcours chute lourdement et, genou ouvert, termine le périple dans l’ambulance, Anke se froisse un ligament, seul Bob Verbeek (Golazzo) et Gilles Samain, dans une forme insolente, chevauchent encore en tête du peloton tandis que Bernard Gustin, le patron de Brussels Airlines est obligé de s’emmailloter pour limiter les brûlures du soleil et il soupire que ce parcours n’a rien à voir avec les pistes cyclables de la mer du Nord sur lesquelles il s’était consciencieusement entraîné…Parmi les cyclistes de Brussels Airlines, c’est la solidarité qui prévaut : Herman, le promoteur de Bike for Africa, qui rejoint le groupe in extremis, reçoit une standing ovation, Wim, membre très efficace du groupe de support, délaisse ses réparations de chambre à air pour cheminer durant 40 km aux côtés de Freddy, qui n’en peut plus et ne tient le coup que parce qu’à l’arrivée, sa femme attend son appel ; au fil des heures, les plus jeunes gardent les plus âgés dans leur roue et en fin de journée, alors que les bouteilles d’eau se font rares, chacun contrôle sa soif pour que les autres puissent boire. Au total, ce sont 3700 litres d’eau qui auront été engloutis par ce village itinérant de 70 personnes…
Vers la fin de ce périple de 450 km, alors que la savane a remplacé la forêt des débuts et que les rangers du parc de Paraa surveillent discrètement la caravane, la faune locale semble vouloir prodiguer des encouragements : des troupeaux d’antilopes bondissent au dessus de la piste, des waterbucks s’immobilisent, les yeux ronds, des macaques se grattent de surprise et des girafes, qui traversent la piste avec majesté, obligent le convoi à s’arrêter pour rendre hommage à leur grâce altière.
A l’arrivée, les eaux tièdes de la piscine et les flots glacés de la bière Nile special auront tôt fait de gommer les fatigues, de soigner les écorchures, les courbatures et lors de la soirée de clôture de ce périple exceptionnel, chacun, propre comme un sou neuf, a sorti son dernier T- shirt, sa dernière tenue convenable, les hôtesses rivalisant d’élégance, comme il se doit….
Une dernière fois, Ilse, en charge de la B Foundation, la fondation de Brussels Airlines qui chapeaute tous les projets humanitaires, se transforme en maître de cérémonies : à chacun elle distribue un cycliste de fil de fer qui pérennisera l’expédition, elle remercie les sponsors en généra et chaque participant en particulier. Bernard Gustin ne cache pas sa satisfaction : « ce voyage s’est avéré une extraordinaire occasion de « team building », de développement de l’esprit d’équipe, de la solidarité d’entreprise liant le personnel de Brussels Airlines. Mais une telle expérience peut aussi donner le goût de l’Afrique aux jeunes générations…. » Derrière le passionné de cyclisme, le sportif aux idées généreuses, le grand patron pointe d’oreille : « la vocation, l’avenir de Brussels Airlines, c’est l’Afrique. C’est là que notre savoir faire se distingue des autres, que nous marquons notre différence. Mais avec les années, les anciens « Sabeniens », qui avaient tous des liens particuliers avec le continent et qui développaient des solidarités individuelles, disparaissent inéluctablement. Il faut donc qu’une nouvelle génération prenne la relève, ouverte à son tour sur le continent africain. Un tel voyage doit aussi être une première initiation à l’Afrique… »
Au vu des regards éblouis, des poignées de main chaleureuses, de l’émotion imprégnant la visite à l’hôpital Corsu, des au revoir et des projets pour l’avenir, Gustin peut être rassuré : le virus de l’ Afrique se répand parmi les siens, aussi fort et aussi durable que la passion du vélo…

18 février 2014

L’argent public doit être multicolore

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Président du Parlement bruxellois Fassif Fihri estime que, plus que la religion, la langue, l’origine, l’inégalité économique représente, pour les Belges d’origine marocaine, le cœur du problème et il estime que l’autorité publique doit aborder la question avec volontarisme : à Bruxelles, six partis sont d’accord pour introduire dans les marchés publics une «clause de diversité ». Autrement dit lorsque des entreprises postulent pour obtenir des contrats dans lequel il y aura de l’argent de l’Etat, elle devront s’engager à respecter des critères de diversité dans le recrutement.
Si l’argent public ne peut avoir d’odeur, il ne doit pas avoir de couleur non plus. Il doit être multicolore…

18 février 2014

L’ascenseur social des Marocains s’élève à la force du poignet

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« Bilal, tu n’est toujours pas assis… » « Mariam et Kaima, c’est ma dernière remarque… »Energique, Ahlam Gedouh harangue sa classe d’une voix forte, tient à l’œil chacun de ses 36 enfants de première à l’Athénée Serge Creuz et après quelques instants, le miracle se réalise : les petites têtes bouclées se penchent sur les verbes rangés dans des colonnes, et comprennent parfaitement pourquoi, dans les dialogues, c’est l’indicatif présent qui s’impose et pourquoi la suite des actions doit se dérouler au passé simple. « C’est facile, Madame, j’ai déjà fini » claironne un gamin.. Radoucie, Gedouh insiste « vous voyez, c’est ainsi qu’en français s’écrivent les contes… Demain on continue avec l’histoire de la grenouille … »
Profitant d’une « fourche » la jeune enseignante, démentant son apparence sévère, insiste : elle adore les élèves de cette classe bigarrée, où se mélangent les « primo arrivants » et les enfants d’origine marocaine, en Belgique depuis trois ou quatre générations mais qui doivent encore s’accrocher. Gedouh se rappelle son propre parcours, pas si lointain : « c’est mon grand père qui est arrivé le premier, en 1964. Les Belges sont allés le chercher dans son village du Rif, ils avaient besoin de bras pour construire le métro bruxellois. Aujourd’hui encore, le vieux, à la retraite, ne manque jamais de souligner, lorsqu’il passe à la station Trône ou Brouckère « c’est moi qui ait construit cela… ».
Le père de Gedouh, né deux ans après l’arrivée en Belgique est devenu informaticien et pour la jeune fille, c’était clair, elle voulait à la fois enseigner et étudier la psychologie. Mais dans son école bruxelloise, c’est vers une section technique qu’on voulait l’orienter… » Heureusement mon père a décidé de ne pas écouter le centre PMS… D’autorité, il m’a inscrite en gréco latines…Aujourd’hui, en plus de l’enseignement, je passe un master en sciences de l’éducation… »
A Jette aussi, le parcours de la famille Laarissi se décline comme un parcours du combattant. « J’avais 14 ans lorsque je suis arrivé de Tanger, raconte Bachir, le pater familias, « je me suis fait passer pour un étudiant, afin de rejoindre mon grand frère Mohamed, il avait été embauché d’abord à Haren, puis au dépôt de la STIB. Moi, je n’avais aucune compétence particulière, à part nettoyer. J’aimais cela et je m’y suis mis. »
Sarma, Priba 2000, le Passage 44, le Crédit Communal, le Bon Marché : toutes ces entreprises bruxelloises ont vu passer Bachir, seul d’abord, puis en équipe, puis patron de sa propre boîte, qui avait suivi des formations en management, franchi tous les échelons. « On ne voyait pas beaucoup notre père, » se souvient Najla, la cadette des cinq enfants « mais on avançait.. » La famille est ainsi passée de la rue Rogier à la rue des Palais, jusqu’à cette grande maison de Jette, où deux salons résument à la fois la double appartenance et l’hospitalité : cuisine équipée et fauteuils de cuir blanc au rez de chaussée, et à l’étage, salon marocain avec ses divans profonds et son lustre de cristal, thé et gâteaux en abondance…
Mounir, né en 1985, est le résumé des racines et de l’avenir de la famille : après avoir obtenu son diplôme en sciences politiques à l’ULB, il travaille dans l’entreprise de nettoyage fondée par son père, et est aussi conseiller communal à Jette. » S’ « intégrer » dans la société belge ? La famille ne se pose même plus la question, tant les passerelles ont été nombreuses : « j’ai été scout » dit Mounir ; « j’ai participé pour Noël à la préparation de repas pour les sans abris » dit Najla « et lors de toutes les fêtes de quartier, le couscous de ma mère était très apprécié…Bachir lui, a pratique à l’intégration par le sport : « dans ma boîte, nous avons formé une équipe de foot et Air Maroc nous donnait des billets gratuits… » Quant à Gedouh, elle fait partie d’une association culturelle à Saint Gilles, participe à des actions de solidarité, en faveur des Afghans par exemple « c’est là que les gens se mélangent et se rencontrent »…La réussitte de Bachir n’occulte pas pour autant les moments difficiles : « au début les Marocains, n’étant pas ressortissants européens, ne pouvaient nettoyer la Commission européenne, au contraire des Turcs, dont le pays était membre de l’OTAN… »
La question de l’ « intégration » hérisse Yamila Idrissi, qui a elle aussi du surmonter bien des obstacles avant de devenir avocate, puis journaliste puis parlementaire SPA : « mes parents venant du Rif, s’étaient installés à Machelen ; ma mère voulait faire de moi une bonne ménagère, mon père me soutenait dans mes projets mais je devais trouver l’argent pour payer mes études…Aujourd’hui que les Marocains se trouvent en Belgique depuis trois générations, c’est le regard de l’autre qui décide de leur « intégration », qui fait encore d’eux des « allochtones » alors qu’ils sont nés ici et ne connaissent rien d’autre que la Belgique… » « Nos identités sont multiples » souligne la députée « elles se composent de notre origine, de notre religion, généralement pratiquée dans la liberté, de nos choix de vie… Pourquoi ne nous définit on qu’en faveur de l’une de nos composantes ? » Ce regard sélectif ne surprend guère le comédien Sam Touzani : « en Belgique on ne parle que de communautés…Même les immigrés sont donc renvoyés à leur communauté d’origine. »
« Si je vais à la mosquée, dit Gedouh, c’est pour prier mais nul ne m’y oblige, c’est aussi pour apprendre à lire et à écrire en arabe, car je trouve que préserver ma culture c’est une richesse supplémentaire… »
Bachir, Yamila, Mounir, tous éprouvent un immense respect pour la première génération, celle des parents et grand parents arrivés voici un demi siècle : « imagine-t-on le chemin qu’ils ont parcouru depuis leur village du Rif, où on était allé les chercher huit ans seulement après l’indépendance du Maroc , dans un pays de tradition autoritaire? Ils voulaient donner un avenir à leur famille, et leur seule richesse, c’étaient leurs valeurs… »Mehdad Taghian, réalisateur d’un film consacré à l’immigration marocaine, a retrouvé des images montrant les recruteurs belges écartant les candidats au départ lorsqu’ils savaient lire et écrire « ce dont ils avaient besoin, c’étaient des bras… »
Le gros problème, souligné par tous nos interlocuteurs, c’est celui de la promotion sociale par l’enseignement. Fassif Fikhri, président du Parlement bruxellois, connaît par cœur les chiffres de l’échec scolaire, du chômage des jeunes, à Bruxelles en particulier… Pour lui, c’est simple : « au départ les immigrés marocains n’avaient pas l’intention de rester en Belgique et les Belges n’ont pas réfléchi aux conséquences à long terme de l’immigration familiale, qui ne fut suspendue qu’en 1974 mais qui se poursuivit ensuite par les regroupements… Le vrai problème n’est ni culturel ni identitaire, mais socio économique : autant les premiers arrivants étaient assurés d’avoir du travail, autant leurs descendants sont aujourd’hui victimes de discriminations à l’embauche… A terme c’est une bombe…. Au lieu d’aborder cette question là, c’est le vocabulaire qui change : voici dix ans, dans votre journal, on désignait les Belges d’origine marocaine comme des « Maghrébins » Aujourd’hui on les désigne comme des « Musulmans »… Parmi nos identités multiples, qui a fait le choix ? »
Educateur de rue à Ixelles, puis à Forest, Philippon Toussaint, un observateur de première ligne, a maintes fois fait l’expérience des discriminations dans les écoles : « avant le « décret inscriptions », tout était fait pour éviter les mélanges, comme si, dès le départ, les citoyens d’origine marocaine étaient destinés à travailler dans le bâtiment, dans l’Horeca, à la Stib… Cependant les choses changent : les familles qui accèdent au niveau de la classe moyenne quittent Molenbeek pour aller s’installer à Jette et Koekelberg, et plus encore en périphérie flamande, Machelen, Dilbeek, Drogenbos ; les vacances au Maroc entrent en concurrence avec d’autres destinations, les mariages mixtes se multiplient même si les jeunes femmes sont alors invitées à se convertir à l’Islam, ne serait ce que formellement, afin de ne pas heurter la famille…
Et de conclure : « le mélange s’opère, mais il faut être patient… Cinquante ans, à l’échelle d’un pays, ce n’est rien… »

18 février 2014

La loi sur l’amnistie suscite la controverse

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La loi sur l’amnistie, votée le 3 février par l’Assemblée nationale aura-t-elle pour effet de contribuer à une paix durable ou consacrera-t-elle une fois encore l’impunité ?
Rappelons que cette loi va couvrir les faits insurrectionnels, faits de guerre et infractions politiques commis entre le 1er janvier 2006 et le 31décembre 2013. Alors que la plate forme de soutien au président Kabila voulait restreindre la loi aux faits commis entre 2009 et 2013, ’opposition aurait voulu que soient couverts par l’amnistie toutes les violences commises depuis 2001, y compris donc l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila…. Le fait d’avoir finalement retenu la date de 2006 exonèrera de toutes poursuites les militaires du parti de Jean-Pierre Bemba qui avaient violemment contesté les élections, les membres de la secte Bundu dia Kongo qui avaient tué des agents de l’Etat dans le Bas Congo et même les milices Bakata Katanga qui, plus récemment, avaient incendié des villages dans le nord du Katanga.
Même si la loi exclut de son champ d’application les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, l’amnistie divise l’opinion congolaise et creuse le fossé entre la société civile, le pouvoir politique et la communauté internationale. En effet, trois mois après la victoire militaire remportée contre les rebelles du M23 au Nord Kivu, ce sont les rebelles pro rwandais qui apparaissent comme les principaux bénéficiaires de la loi. Plus de 1500 ex-combattants du M23, toujours cantonnés en Ouganda où ils avaient fui après leur défaite, assurent qu’ils attendent la mise en application de l’accord pour regagner le Congo. Les ex-rebelles nient les accusations de l’ONU, selon lesquelles ils seraient entraînés par l’armée ougandaise et prêts à prendre les armes et ils souhaitent être réintégrés au sein de l’armée congolaise.
Alors que les envoyés spéciaux de la communauté internationale considère que la loi d’amnistie représente un vote « historique », un « pas dans la bonne direction » cette promesse d’impunité provoque un grave malaise au sein de l’opinion congolaise qui se souvient qu’en 2008 déjà, des accords de paix avaient amnistié les partisans de Laurent Nkunda membres du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) et leur chef Bosco Ntaganda. Par la suite, la même communauté internationale avait exigé que Ntaganda soit arrêté et remis à la Cour pénale internationale et ces menaces, ainsi que la volonté de Kinshasa d’écarter du Kivu des militaires considérés comme liés aux intérêts du Rwanda avaient provoqué, en 2012, la rébellion du M23, soutenue par Kigali.
Aujourd’hui, non seulement la société civile congolaise redoute que l’amnistie encourage de nouvelles récidives, mais elle rappelle que la réconciliation, la cohésion nationale passent aussi par le droit des victimes à être dédommagées et l’ONG « La Voix des sans Voix » a demandé au chef de l’Etat de veiller personnellement à ce que les réparations soient accordées. Quant au gouverneur du Sud Kivu Marcellin Cishambo, il s’est adressé à la Ministre de la Justice pour exprimer sa désapprobation à propos de la remise en liberté de certains récidivistes « ayant commis des faits insurrectionnels avec le soutien d’Etats voisins ».
L’amnistie dont bénéficieront une fois de plus des hommes ayant mis le Nord Kivu à feu et à sang contraste cruellement avec le sort réservé à des prisonniers politiques détenus à Kinshasa, qu’il s’agisse de personnes accusées d’avoir comploté contre le président Laurent Désiré Kabila ou d’inculpés plus récents comme l’avocat Firmin Yangambi ou Eric Kikunda.

11 février 2014

Du Rwanda jusque Mayotte, de Mayotte jusqu’à la Cour d’Assisses de Paris: la longue route de Pascal Simbikwanga

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Pascal Simbakwanga endosse depuis le 4 février dernier un rôle sans doute plus grand que lui : il comparaît devant la Cour d’Asisses de Paris, deux mois avant la commémoration du vingtième anniversaire du génocide des Tutsis, ce qui représente le premier procès intenté en France à des personnalités accusées de crime de génocide. Fortement médiatisé, ce procès est l’occasion de rappeler à l’opinion française dans quelles circonstances, avec quelles méthodes et avec quelles complicités furent organisés les massacres qui emportèrent plus de 800.000 Tutsis ainsi que des Hutus qui s’opposaient aux tueries ou représentaient l’opposition.
Lorsque, le 28 octobre 2008, la police de Mayotte, -ce territoire français situé en face des Comores, au milieu de l’Océan Indien- découvrit un trafic de faux papiers, elle était loin de se douter de l’importance de sa prise : celui qui se faisait alors appeler Safari Senyamuhura, un homme qui se déplaçait en chaise roulante, était seulement accusé de fabriquer des faux passeports. Il avait réussi à vendre 3000 documents contrefaits, pour le prix de 100 euros, et, récidiviste, il finit par attirer l’attention du juge Marc Brisset-Foulcault, qui commença à s’intéresser de plus près à son étrange « client ».
Il apparut assez rapidement que « Safari » n’était qu’un nom d’emprunt et le trafic de passeports une lucrative couverture pour un homme recherché tant par la justice rwandaise que par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. La police apprend alors que l’ homme d’apparence chétive, hémiplégique à la suite d’un accident de voiture et qui jure de son innocence, n’est autre que le capitaine Pascal Simbikwanga, un homme qui appartient à la « première catégorie » des personnes accusées non seulement d’avoir exécuté le génocide mais d’avoir contribué à sa préparation.
Le Rwanda ne parvenant pas à obtenir l’extradition du militaire, un ancien membre de l’Akazu (littéralement « petite maison », terme qui désignait l’entourage du président Habyarimana) l’homme est initialement mis en examen et incarcéré à la Réunion. Persuadé de la gravité des faits qui sont reprochés au détenu, le juge Brisset-Foulcault réussit à faire transférer à Paris le détenu qui semble être également l’un des maillons d’une chaîne amenant des Rwandais réfugiés en Afrique de l’Est à pouvoir se réfugier sous les cieux plus cléments de Mayotte, territoire français. Trois mille faux passeports ont ainsi été mis en circulation…
A Paris, le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, une association de pointe dans la traque des génocidaires, entre alors en action, dépose plainte au nom des victimes et Simbikwanga est transféré à Fresnes. La justice française, qui a compétence pour juger les génocidaires se trouvant sur son sol et qui s’est dotée à Paris d’un « pôle génocide » mène alors l’ enquête, se fondant sur l’acte d’accusation dressé à Kigali par le ministère public et sur ses propres recherches, auditionnant, au Rwanda même, une centaine de témoins.
Un dossier de plus de 7000 pages soutiendra le procès en Cour d’Assisse qui devrait durer deux mois. Les jurés seront confrontés à un homme qui était chef des renseignements militaires et de la criminologie à la présidence rwandaise. Il est accusé d’avoir contribué au génocide en mettant en place les milices Interhahamwe sous couvert de défense civile, de leur avoir distribué des armes et organisé des réunions avec les autorité locales en vue d’organiser la dissémination des armes et d’avoir mené un travail de propagande destiné à inciter la population à tuer les Tutsis.
Alors que des procès de génocidaires ont déjà eu lieu en Allemagne, en Suède, aux Pays Bas et surtout, à quatre reprises, en Belgique, c’est la première fois que l’opinion française sera confrontée à la relation directe des crimes commis en 1994 au Rwanda par un pouvoir auquel Paris avait, à l’époque, donné des conseils et livré des armes.
Durant les premières audiences, Simbikangwa, surtout confronté à des témoins de contexte” a volontairement minimisé son rôle, assurant qu’au moment du génocide il avait été écarté de toute fonction de responsabiliité et il a utilisé son handicap pour démontrer son inactivité.
A tout moment, l’humilité, le profil bas de ce “tortionnaire de bureau” sont cependant démentis, peut-être à son insu, par la subtilité de son raisonnement, par l’habileté avec laquelle il détourne les questions et surtout par un naturel qui soudain resurgit lorsqu’il apostrophe l’avocat général et se permet, à son tour et en dépit de sa position, de poser des questions… Tout cela sous le regard attentif et quelquefois médusé des jurés…

11 février 2014

Le festival Amani: trois jours de rap pour la paix à Goma

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Serrée entre le volcan Nyiragongo et le lac Kivu, la ville de Goma eut longtemps des allures de paradis et, après les colons belges, les notables des régimes congolais successifs y passaient volontiers des vacances de rêve. Mais il y a longtemps que ces images édéniques sont reléguées au rayon des souvenirs : depuis deux décennies, bien malgré elle, Goma incarne le concentré des malheurs qui accablent le Congo, les guerres, les rébellions, les massacres. Les agences humanitaires occupent les villas des estivants de jadis et les touristes, attirés par l’escalade du volcan ou la découverte des gorilles de montagne dans le parc des Virunga hésitent encore à entreprendre le voyage…Le malheur n’est cependant pas fatal, et depuis que les forces gouvernementales, assistées par les Casques bleus de la Monusco ont chassé le dernier en date des mouvements rebelles, le M23, Goma a repris goût à la vie, l’espoir reprend racine.
Le week end prochain, 40.000 jeunes sont attendus dans la ville, pour une invasion pacifique et joyeuse : le festival Amani (paix en swahili). Initialement programmée pour août dernier, la rencontre avait du être postposée en dernière minute car les derniers soubresauts de la guerre s’étaient traduits par des bombes lâchées sur la ville et les mouvements militaires avaient remplacé l’afflux des musiciens et des festivaliers. Toujours optimiste, le Belge Eric de Lamotte, le principal promoteur du festival, avait cependant juré qu’il ne s’agissait que d’une partie remise et que les vedettes du rap et du rock retrouveraient bientôt le chemin de Goma. Les faits lui donnent raison : le rappeur kinois Lexxus Legal, le grand musicien Lokwa Kanza, d’autres rappeurs et compositeurs, originaires du Congo, du Burundi et du Rwanda ont confirmé qu’ils seraient présents à Goma trois jours durant. Ils se produiront d ans l’enceinte du centre culturel des jeunes, animeront des ateliers musicaux avec les jeunes de la ville, partageront leurs textes et leurs rythmes avec des artistes locaux, qui s’entraînent depuis des mois à jouer aux côtés des plus grands. Durant les six derniers mois en effet, chaque samedi après midi, le Centre des jeunes, où bat le cœur de la ville, avait accueilli une sorte de « crochet » où les rappeurs du cru étaient venus présenter leurs compositions, des textes souvent émouvants où il était question de jeunesses brisées, d’une paix qui ne cessait jamais de s’éloigner, d’espoirs tellement ténus que seule la musique leur donnait encore un semblant de réalité…
« Danser pour changer, chanter pour la paix » : ce slogan en forme de profession de foi accompagnera les festivaliers durant trois jours. Venus du Burundi et du Rwanda voisin, mais aussi de Bukavu, de Beni et Butembo tout au nord du Kivu, les milliers de jeunes ne communieront pas seulement dans l’amour de la musique : leur présence aura pour but de démontrer que la paix a ses chances, que tous y aspirent, toutes origines, nationalités et groupes e et . Pour Eric de Lamotte, qui associe à ses efforts les Nations unies et de nombreux représentants de la société civile congolaise et qui a obtenu le parrainage de l’épouse du président Kabila, « le fait que ce festival puisse enfin se tenir doit aussi représenter un gage d’espoir pour toute la région… »