16 mars 2014

Pourquoi la condamnation de Simbikangwa est historique

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En leur âme et conscience, les jurés de la Cour d’Assisses de Paris ont jugé que Pascal Simbikwanga était coupable de crime de génocide et de crime contre l’humanité, et non de simple « complicité » et l’ont condamné à 25 ans de prison.
Vingt ans après le génocide qui a fait près d’un million de morts au Rwanda, un mois avant la commémoration de cet anniversaire, à Kigali et à travers le monde, le procès qui vient de se terminer est historique.
Tout d’abord parce qu’il se déroule en France, un pays dont les autorités, à l’époque, avaient appuyé le pouvoir rwandais avant, pendant et après le génocide. Durant deux décennies, bien plus que la Belgique où la diaspora rwandaise est cependant plus nombreuse, la France ne s’est pas contentée d’offrir l’asile à de nombreux tenants de l’ancien régime, dont la veuve du président Habyarimana, elle a été la caisse de résonance des théories négationnistes et l’un de seuls pays occidentaux à ne pas demander pardon au peuple rwandais pour la trahison internationale dont à l’époque il a été victime, même si le président Sarkozy a tenu à normaliser les relations avec Kigali.
En outre, la France s’est singularisée par l’instruction partielle et partiale menée par le juge Bruguière, qui, inculpant neuf hauts dirigeants rwandais dans l’attentat contre l’avion présidentiel, a démontré que la guerre pouvait être économique, politique mais aussi judiciaire.
Venant après la reprise du dossier Bruguière par son successeur Marc Trevidic, un juge anti terroriste qui, lui, s’est rendu sur le terrain, le procès actuel, qui s’est déroulé dans des conditions de sérieux unanimement reconnues et a démontré l’efficacité du « pôle génocide » instauré au Parquet de Paris, a restauré l’honneur de la justice française.
Mais durant les deux mois du procès de Pascal Simbikwanga, ces considérations là n’ont pas prévalu : il ne s’agissait ni de la mise en cause d’une politique ni d’une éventuelle revanche et encore moins d’un gage donné à la veille des cérémonies du souvenir, mais, seulement, de la comparution d’un homme, du défilé des témoins à charge et à décharge, et de la décision qu’ont du prendre, en leur âme et conscience, six jurés et trois magistrats.
Dans son déroulé même, ce procès, nourri par une instruction sérieuse et l’énoncé de faits multiples et convergents, a contribué à affaiblir le négationnisme qui jusqu’aujourd’hui, tient encore le haut du pavé en France. Il a été démontré, si besoin en était encore, que le génocide des Tutsis n’était pas le fruit d’une « colère spontanée » mais l’aboutissement d’un plan d’extermination soigneusement préparé, dont beaucoup étaient d’ailleurs au courant.
Dans ce cadre, Pascal Simbikwanga n’était pas un simple « acteur » et l’accusation reconnut qu’aucune mort directe ne pouvait lui être imputée, qu’aucune preuve matérielle de son implication ne pouvait être présentée. Son rôle en réalité était bien plus important : selon les termes de l’avocat général, « sa responsabilité est celle, aseptisée, distante, de l’auteur intellectuel et non de l’exécutant qui patauge dans le sang ». La défense, certes, eu beau jeu de démontrer la fragilité des témoignages, leur caractère parcellaire, mais cette lourde évocation de l’absence des victimes finit par produire l’effet inverse : la stratégie du déni se révéla choquante et un silence se fit dans la salle lorsqu’Alain Gauthier, au nom du collectif des parties civiles, rappela cette évidence « la marque du génocide, c’est le silence de nos morts ».
Au terme de douze heures de délibéré, les jurés ont fini par prononcer une sentence claire, reconnaissant la culpabilité de Pascal Simbikwanga. Cette « vérité judiciaire » ne clôt pas le douloureux dossier du génocide des Tutsis sur la scène française, elle marque une première étape dans l’établissement de la vérité. Ainsi que le relève l’association Survie, « ce verdict ouvre une brèche contre l’impunité dont jouissent encore en France des auteurs présumés du génocide résidant dans le pays ».