25 avril 2014

Congo Inc, laboratoire du futur

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Une fiction ? Allons donc ! Voici un livre dont le lecteur, pour peu qu’il se soit jamais intéressé au Congo, a l’impression de connaître tous les protagonistes. Un roman ? Comment le qualifier ainsi alors que la trame de cet ouvrage se découpe chaque jour dans l’actualité ? Pas plus que le jeu video qui fait l’éducation du jeune Pygmée Isookanga, l’histoire n’est imaginaire que par l’enchaînement des séquences…Le point de départ du récit est tellement évident, que nul, avant In Koli Jean Bofane n’avait osé l’énoncer aussi simplement : le Congo, avec ses guerres, ses cruautés, ses convoitises, n’est pas en retard sur l’époque, il est en avance. Précurseur de désordres futurs, de rapprochements insoupçonnés, annonciateur d’une débrouillardise universelle qui sera la condition de la survie sur une planète privée de repères. Sous la voûte d’une forêt tropicale qu’il voudrait voir disparaître car elle fait obstacle à ses ambitions, Isookanga, futur chef de la tribu pygmée des Ekonda, croit au progrès, à l’internationalisme, il se moque des traditions de ses ancêtres. Le jeu video Raging Trade, découvert sur l’ordinateur volé à une jeune anthropologue, a donné à l’aspirant mondialiste les clés de compréhension qui lui manquaient : par le biais de groupes armés et de compagnies de sécurité, les multinationales se disputent un territoire d’une richesse insolente, le « Gondavanaland ». Le nom des sociétés, à lui seul, annonce le programme et la couleur : Skulls and Bones Mining Fields, Mass Graves Petroleum, Hiroshima-Naga, Blood and Oil, Uranium et Sécurité sans oublier l’ennemi avec lequel il faut toujours compter, Kannibal Dawa, redoutable dans le lobbying et la négociation, toujours prêt à trahir. A la tête de Congo Bololo (Congo amer…) Isookanga se veut un raider vorace. Tout lui est bon à prendre, pétrole, eau, terres mais surtout, oh surtout, ressources minières. A cette fin, à lui comme aux autres, tout est permis, les bombardements, le nettoyage ethnique, les viols massifs, les déplacements de population, la mise en esclavage de villageois obligés de creuser jusqu’au bout de la vie. Autofinancées, ces guerres comportent parfois des désagréments, aisément surmontables d’ailleurs, embargos de l’Onu, gel des comptes bancaires voire tribunaux internationaux… Rien ne réussit cependant à interrompre la lancinante rengaine de Raging Trade, « run nigga run », une chanson qui fait courir le jeune Pygmée jusque Kinshasa et l’aide à se tailler une place au soleil, non plus dans le jeu virtuel, mais dans un monde réel où « run mothafucker run » (cours, violeur de ta mère) n’est plus un couplet mais une réalité.
Isookanga, le fil (fils ?) conducteur croise et recroise des personnages à la fois réalistes, attachants mais qui ont un air de déjà vu : Shasha la Jactance, une fille qui, après avoir échappé à un massacre dans l ’Est s’est réfugiée parmi les shege (enfants des rues ) de Kinshasa, Waldemar Mirnas le Casque bleu lithuanien, Zhang Xia le jeune Chinois abandonné par son patron mais qui se concocte un business plan d’enfer avec son pote le Pygmée. Le récit est dominé par la prestance de Kiro Bizimungu, l’ex commandant Kobra Zulu dont les camions chargés de militaires avaient un jour débarqué dans le territoire de Mwenga (Sud Kivu) « afin de contribuer à réaliser l’utopie des ex hommes d’Etat et des milliardaires réunis à Urugwiro Village (siège de la présidence du Rwanda) : épouvanter les habitants du Kivu qui ne voulaient ni se terrer ni disparaître afin qu’ils finissent par quitter la terre de leur plein gré ». Décrivant le déferlements de la cruauté et du sadisme, Jean Bofane est allé aussi loin que les rapports de Human Right Watch ou de la Cour pénale internationale, mais le talent de l’écrivain l’a emporté sur la prose froide des enquêteurs : son personnage de Kiro Bizimungu est plus réaliste, plus crédible encore que celui de son modèle Bosco Ntaganga…
Kinshasa, lieu de concentration de la fission, laboratoire du futur et accessoirement capitale de la nébuleuse Congo Inc : seul un conteur hors pair pouvait nous y amener, nous faire accepter que dans ce récit monté de toutes pièces, tout pourrait être vrai…

In Koli Jean Bofane, Congo Inc, le testament de Bismarck, Actes Sud

25 avril 2014

Rêver de manono, et y aller…

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Manono ? Un rêve moderniste au cœur de la forêt. Des avenues bien éclairées, sillonnées par des voitures neuves, des villas Art Deco.. Luxe, calme et volupté… C’est par hasard que le jeune chercheur Ben Rawlence, recru de descriptions apocalyptiques du Congo en guerre, est tombé sur de vieilles cartes postales publiées à la veille de l’indépendance par la Géomines, la compagnie minière belge qui avait développé cette localité du Nord Katanga. Mu par une idée saugrenue,- retrouver ce qui reste de Manono- Rawlence se met un jour en route au départ du Nord Kivu, refusant d’emprunter les vols de la Monusco, une solution de facilité… Sac à dos, protégé par son ignorance et sa jeunesse, il emprunte tous les transports locaux, moto, vélo, bateau, pirogue, il loge dans les couvents ou les ruines, se nourrit de haricots ou de petits poissons, se lie d’amitié avec les animateurs des radios locales qui se révéleront des miracles d’hospitalité, de savoir et de bons tuyaux. Au fil du périple, c’est un autre Congo qui apparaît. Pillé certes, dévasté, mais toujours debout, exemple quotidien de débrouillardise et d’humour, un « Congo d’en bas » où Rawlence déniche le scoop auquel nul n’avait jamais pensé : expliquer comment les Congolais réussissent à vivre, au delà des guerres et après les massacres. A leur rythme et avec leurs vérités…

Ben Rawlence, radio Congo, Voyage au cœur du Congo des Africains, éditions Globe

25 avril 2014

Kizito Mihigo, chanteur vedette et accusé en aveux

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Son absence le 7 avril dernier, lors des commémorations du génocide, avait intrigué : Kizito Mihigo était régulièrement invité à chanter lors des cérémonies publiques, il avait participé à la mise en musique de l’hymne national et il depuis son retour au Rwanda en 2011, il était devenu une véritable vedette, non seulement à cause de la popularité de ses chansons, mais aussi à cause de la fondation qu’il avait créée, vouée à la paix et à la réconciliation. L’annonce de son arrestation, le 15 avril dernier fit l’effet d’une bombe : avec trois autres prévenus, Kizito Mihigo, un rescapé du génocide, était accusé d’ « atteinte à la sûreté de l’Etat » de « complicité de terrorisme » et de trahison ! Les quatre hommes étaient aussi accusés d’avoir entretenu des contacts avec les rebelles hutus des FDLR et avec le parti d’opposition en exil, dirigé depuis l’Afrique du Sud par l’ancien chef d’état major de l’armée, le général Kayumba Nyamwasa, le RNC (Congres national rwandais). Plus précisément encore les quatre hommes étaient accusés d’avoir préparé des attaques à la grenade et de vouloir renverser le gouvernement !
L’ opinion n’était pas encore revenue de sa surprise qu’elle était secouée par un nouveau coup de théâtre : Kizito Mihigo était passé aux aveux ! Après une première interview, le chanteur avait accepté de se livrer à une confession fleuve, mise en ligne et largement diffusée à la radio : Kizito plaidait coupable, assurait qu’il aurait nourri le projet d’assassiner le président Kagame et regrettait le contenu de ses dernières chansons. Dans l’une de ses dernières compositions en effet, il avait chanté « même si le génocide m’a rendu orphelin, cela ne m’a pas fait perdre mon empathie pour les autres ». Le chanteur avait cependant nié tout lien avec un éventuel projet d’attaque à la grenade.
Voici quelques années, alors qu’il venait d’arriver à Bruxelles, nous avions rencontré Kizito Mihigo, un jeune homme réservé, hanté par sa passion pour la musique. Virtuose du piano, il s’était inscrit au Conservatoire de Bruxelles et cet orphelin qui avait perdu toute sa famille en 1994 assurait avec fierté que c’était le président Kagame lui-même qui, séduit par son talent, avait accepté de financer ses études de musique en Belgique. Depuis lors, Kizito Mihigo nous invitait régulièrement à chacun de ses concerts et il apparaissait plus comme un jeune prodige de la musique, choyé par l’ambassade du Rwanda, que comme un opposant potentiel.
Ses proches, en Belgique, s’interrogent désormais autant sur les faits qui lui sont reprochés que sur ses aveux et d’aucuns se demandent dans quelles circonstances ils ont été obtenus. Pour un opposant, ancien défenseur des droits de l’homme, c’est le contenu de sa dernière chanson qui a explique la disgrâce du jeune chanteur : « alors qu’une campagne controversée est organisée à travers le pays, sur le thème « je suis Rwandais » où les Hutus sont invités à demander pardon aux Tutsis pour avoir participé au génocide, Kizito a voulu exprimer qu’avant d’être Rwandais, Hutu ou Tutsi, il voulait avant tout être humain, ajoutant que c’est ainsi, en plaçant tous les morts sur pied d’égalité, qu’il répondait à l’appel de Dieu… »
Au Rwanda, un défenseur des droits de l’homme a déclaré que « de telles confessions sont contraires à la présomption d’innocence et n’auraient pas du avoir lieu en l’absence d’un avocat » .
Les jours à venir diront si l’arrestation et les aveux du chanteur vedette ne sont qu’un prélude…

16 avril 2014

Justin-Marie Bomboko, le vieux baobab

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Avant l’hommage national qui lui sera rendu à Kinshasa, Justin- Marie Bomboko, l’un des pères de l’indépendance congolaise, a reçu à la cathédrale Saint Michel et Gudule le dernier hommage de ses compatriotes venus en grand nombre. Etaient présentes aussi plusieurs personnalités belges comme André Flahaux, le président du Parlement, le Vice Premier Ministre Didier Reynders ou Herman de Croo, qui a rappelé 50 années d’une indéfectible amitié, nouée sur les travées de l’Université libre de Bruxelles.
C’est en 1956 que le fils du chef traditionnel de Bosilela, dans la province de l’Equateur, débarque à Bruxelles. Son père l’a initié aux fondements de la culture des Mongo, un grand peuple de l’Ouest congolais, les missionnaires, impressionnés par ses facultés intellectuelles et les bons résultats déjà obtenus à l’Université Lovanium, lui ont décroché une bourse lui permettant de s’inscrire en sciences politiques et diplomatiques. La petite histoire raconte que de Croo, découvrant un jeune Africain grelottant dans les frimas de l’avenue Franklin Roosevelt, lui aurait offert son loden…
Large sourire, regard malicieux, le jeune Bomboko conquiert les cœurs, les titres académiques et les responsabilités : non content d’être le premier étudiant congolais diplômé en Belgique, il préside l’Union générale des étudiants du Congo belge et du Ruanda Urundi et collabore avec l’Institut de sociologie de l’ULB. En 1960, il est l’un des très rares Congolais dotés d’un diplôme universitaire et, passionné par la politique, il participe à la Table ronde économique de 1960. Aux côtés de Patrice Lumumba qui deviendra Premier Ministre, il signe l’acte consacrant l’accession du Congo à l’indépendance.
Dans une brève évocation pleine d’émotion, Mario Cardoso Losembe, qui à l’époque appartenait au parti de Lumumba, a rappelé combien cette indépendance fut précipitée, comment Bomboko, jeune intellectuel sans expérience, fut propulsé aux affaires étrangères du Congo indépendant. Car la fuite des colons belges (que Bomboko protégera personnellement) accélère la promotion des premiers universitaires congolais et après l’assassinat de Lumumba, Bomboko, aux côtés de Mobutu, devient membre du groupe de Binza, puis fondateur du Mouvement populaire de la révolution, le parti unique qui contrôlera le pays durant trois décennies.
En disparaissant sans jamais s’être réellement confié, Justin Marie Bomboko a coupé les racines de la mémoire : on ignorera toujours comment Lumumba fut révoqué par Kasavubu, comment le leader rebelle Pierre Mulele fut assassiné après être revenu d’exil grâce aux efforts diplomatiques de Bomboko…Mais avec les années, les questions et les critiques se sont estompées. Les Congolais se souviennent du « vieux baobab » devenu vice président du Sénat et défendant toujours l’unité de son pays, les Belges saluent avec émotion le plus fidèle de leurs amis, qu’ils hébergèrent même dans les locaux de l’ambassade durant les temps difficiles ; la très grande famille et les nombreuses relations du « Vieux » évoquent son érudition, son humour, sa connaissance de la culture des Anamongo dont il était le leader incontestable…La mèche blanche, qui le rendait si facilement reconnaissable, est passée à l’histoire elle aussi…

16 avril 2014

Un gentleman dans le massif des Virunga

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Emmanuel de Merode, le conservateur du parc national des Virunga, est toujours en soins intensifs à Goma, mais sa vie ne serait plus en danger. Alors qu’il regagnait son bureau, situé à Rumangabo, au cœur du plus ancien parc d’Afrique, le directeur provincial de l’Institut congolais pour la conservation de la nature a échappé de justesse à une embuscade qui aurait pu lui coûter la vie : alors qu’il traversait la localité de Rwaza, située à 30 km de la capitale du Nord Kivu des hommes armés venus de la brousse ont tiré sur sa jeep. Touché à l’abdomen et au thorax, M. de Merode a été sauvé par des militaires congolais qui l’ont amené à l’hôpital Heal Africa, mais les assaillants ont réussi à prendre la fuite.
Cette attaque suscite une vive émotion à Goma : Belge d’origine aristocratique, de Merode a été nommé en 2008 à la tête de l’ex parc Albert qui s’étend sur 800.000 km2 et abrite les derniers gorilles de montagne. Anthropologue formé dans les meilleures universités britanniques, de Merode avait travaillé auparavant dans le parc de la Garamba et surtout au Kenya où il avait été à bonne école : son beau père n’est autre que Richard Leakey, l’homme qui, tout en les protégeant, a réussi à transformer les parcs nationaux du Kenya en véritable manne touristique. Ayant prêté serment devant le drapeau congolais, de Merode a rang de colonel dans l’armée nationale et il est le seul étranger à disposer de pouvoirs judiciaires. Ces attributions lui ont permis de tenter de remettre de l’ordre dans un parc qui, à son arrivée, accueillait des braconniers qui chassaient les hippopotames à la mitrailleuse et des groupes armés de tout calibre, « génocidaires » hutus, rebelles tutsis du M23, Mai Mai congolais.
Short kaki, chemise impeccable, de Merode vit toujours sous la tente et il a réussi à transformer en véritable petite armée les 400 gardes du parc, formés par… d’anciens commandos belges. Même si les touristes commençaient à revenir, que 30% des recettes du parc bénéficiaient aux populations locales et que des projets concrets comme les adductions d’eau ou les centres de santé se multipliaient, le directeur, adulé par les populations locales, n’a cependant jamais manqué d’ennemis. En effet, ses gardes n’hésitent pas à engager le combat avec les groupes qui produisent du charbon de bois, un commerce dirigé vers Goma ou le Rwanda qui rapporte 3 millions de dollars par an mais contribue à la déforestation. Mais surtout, suivant les ordres de leur directeur, les gardes tentent d’empêcher la société pétrolière britannique SOCO de mener des prospections illégales dans le parc. Désormais, le pétrole, découvert sur les rives du lac Edouard, représente un nouveau cauchemar, pire encore que la guerre : Soco a réussi à convaincre les autorités, à Kinshasa comme à Goma, que ses royalties pourraient assurer le relèvement économique de la province sinistrée, bien plus vite qu’une manne touristique qui tarde à venir ou que les subventions versées par l’Unesco ou l’Union européenne à un parc classé « patrimoine de l’humanité ». Or noir contre or vert : la partie apparaît bien inégale… Lorsqu’il tomba dans une embuscade, de Merode venait de déposer sur le bureau du procureur de Goma un dossier dénonçant les activités illicites de Soco…

15 avril 2014

Le conservateur du parc des Virunga victime d’une embuscade

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Alors qu’il revenait de Goma mardi en milieu d’après midi, le Belge Emmanuel de Merode, conservateur du parc des Virunga, célèbre pour ses gorilles de montagne, a été victime d’une embuscade sur la route de Rumangabo, une artère très fréquentée en journée et qui relie à l’Ouganda la capitale du Nord Kivu. Des tirs ont touché son véhicule, qui n’était pas protégé par une escorte et de Merode, touché à l’estomac et aux jambes, a été transporté à l’hôpital Heal Africa de Goma. Ses jours ne seraient pas en danger. Le sénateur François Xavier de Donnea, qui nous a communiqué cette information, relève que de Merode revenait d’un entretien qu’il avait sollicité avec le procureur général de Goma, auquel il avait remis un dossier judiciaire très compromettant pour la société pétrolière britannique Soco. Cette dernière entend mener des prospections dans les limites du plus ancien parc d’Afrique.
Cela étant, de Merode dérange beaucoup de monde : la société SOCO sans doute mais aussi les braconniers et autres groupes armés, dont les rebelles hutus FDLR qui vivent du commerce du charbon de bois et contribuent à la déforestation du massif des Virunga…

14 avril 2014

Toujours pas de solution pour les orphelins adoptés bloqués à Kinshasa

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Longtemps gardée sous le boisseau, dans l’espoir d’une solution à l’amiable, l’odyssée des sept enfants congolais légalement adoptés par des familles belges défraie actuellement la chronique à Kinshasa. La presse locale s’en est emparée depuis que L., l’une des mamans, a tenté de forcer la main des autorités.
Rappelons qu’au terme d’une procédure longue et méticuleuse, vingt enfants congolais ont été adoptés par des familles belges, bénéficiant d’un jugement favorable rendu tant à Kinshasa qu’à Bruxelles. Treize de ces enfants sont déjà arrivés en Belgique, mais les sept derniers se sont vus interdire de quitter le territoire congolais ! En novembre dernier en effet, agacées par des pressions venant, entre autres, des Etats unis et du Canada et outrées par la révélation de plusieurs scandales (des enfants achetés pour 15.000 dollars…) les autorités congolaises décidaient d’imposer un moratoire bloquant jusqu’en septembre 2014 toutes les adoptions internationales. Les parents de sept derniers orphelins déjà détenteurs de la nationalité belge se sont ainsi retrouvés bloqués à Kinshasa et depuis novembre, ils sont hébergés par l’ambassade de Belgique, qui espérait une solution rapide au vu des jugements déjà prononcés.
Au fil des semaines et des médiations infructueuses des ministres Reynders et Labille, les attentes des familles ont fait place à l’angoisse et plusieurs parents, pour des raisons professionnelles, ont été obligés de rentrer seuls en Belgique, laissant derrière eux l’enfant auquel ils s’étaient déjà profondément attachés.Deux d’entre eux, ayant passé trop de temps au Congo, ont perdu leur emploi, un autre, pour “tenir” a du vendre sa voiture… Le week end dernier, en désespoir de cause, l’une des mamans a tenté le tout pour le tout : avec l’aide de parents congolais, elle a essayé d’ « exfiltrer » sa fille et la faisant embarquer, seule et en pleine nuit, sur un vol d’Air Maroc !
La tentative ayant échoué, la fillette a été récupérée par des agents de l’immigration congolaise. La maman s’est alors présentée spontanément aux autorités et elle a été mise en détention dans les locaux de la police ! Cette affaire suscite désormais un certain émoi dans l’opinion kinoise, la télévision y a consacré un reportage et les derniers parents belges demeurés sur place craignent de faire les frais de cette affaire et de voir la solution s’éloigner davantage.
Un peu de réconfort leur a cependant été apporté à l’occasion d’une rencontre avec le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku. Il est apparu que ce dernier, très proche du chef de l’Etat, était très au courant du problème et parfaitement conscient du fait que les sept enfants, ayant bénéficié, à Bruxelles et à Kinshasa, d’un double jugement d’adoption favorable, sont d’ores et déjà citoyens belges et ne peuvent donc être retenus sur le sol congolais où, légalement, ils seraient… apatrides !
M. Minaku s’étant montré positif, à l’instar de plusieurs autres personnalités congolaises, les parents ont gardé l’espoir d’une solution…
Même si juridiquement, la position des Belges est beaucoup plus forte et les garanties plus évidentes, elle risque cependant de souffrir du contexte international.
Du côté français en effet, quelque 200 procédures d’adoption sont en cours, dont 70 ont déjà été jugées favorablement à Kinshasa. Mais la ratification par un tribunal français ne pourra se faire que si… l’enfant se trouve sur le sol français, ce qui est impossible pour le moment ! Du côté italien, sept enfants ont été sortis des orphelinats, présentés à leurs parents et, comme les Belges, ils attendent le feu vert. Quant aux Américains et aux Canadiens, des centaines de procédures d’adoption seraient en cours, mais, selon une source locale, elles présenteraient beaucoup moins de garanties de sérieux que les Belges.
C’est pour tenter d’y voir clair que les Congolais ont promis de mettre à profit le temps du moratoire pour réexaminer chaque dossier cas par cas, mais les ambassades concernées constatent que jusqu’à présent rien n’a encore bougé. Ce qui, dans les temps à venir, risque de susciter davantage de pressions et d’aggraver à la fois le malaise et les passions au sein de l’opinion…

7 avril 2014

Deux rescapés dans un stade envahi par la musique

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« La France et le Rwanda m’ont tout donné/ ils m’ont aussi tout pris…Vos larmes ont rempli tous les lacs de la région… J’ai débarqué à Charles de Gaulle/victime des dégâts collatéraux/du discours de La Baule»
Lorsque le rappeur franco-rwandais Gaël Faye, comme prisonnier d’un rai de lumière, chante sa vie sur le podium dressé dans le grand stade de Kigali, des mains se tendent, des larmes coulent discrètement…Mais les cris qui avaient ponctué la manifestation du matin se sont éteints. Les gens écrivent des messages sur des rubans gris perle, couleur du deuil de cette année et les déposent dans des paniers tressés, messages de chagrin ou d’espoir, adieux personnels aux êtres aimés…
L’atmosphère lourde de la matinée s’est allégée, les discours politiques des invités de marque ont cédé la place à la musique car les meilleurs chanteurs du Rwanda ou même de la diaspora se sont donnés rendez vous à Kigali pour accompagner le deuil.
Théoneste, 25 ans et Félix, 23 ans, sont fascinés par la beauté de la musique traditionnelle et ils adorent Gaël Faye, la vedette parisienne. Mais s’ils consentent à évoquer leurs souvenirs douloureux, ils tiennent aussi à faire savoir qu’ils ont un projet de vie…Dans les premiers jours du génocide, Théoneste était à Gitarama : « J’avais cinq ans à l’époque et j’ai vu les Interhahamwe emmener mon père sous le regard des voisins. Ils le tuèrent et jetèrent son corps dans la rivière Nyabarongo. On ne l’a jamais retrouvé… Pas plus que les autres membres de ma famille, mes tantes paternelles, mes grand parents, ma grande sœur… » Théoneste a grandi sous la protection de son frère aîné, après que les soldats du FPR, ayant conquis Gitarama, aient emmené avec eux les deux jeunes garçons…
Malgré la solitude, la perte de la plupart de siens, Théoneste termine aujourd’hui ses études en sciences de l’éducation à l’Ecole supérieure de Kigali.
Quant à Félix, même s’il n’avait que trois ans en 1994, il explique que « les images lui hantent toujours la tête. » Des images, des rancunes aussi… « Nous habitions Ruhango, près de Kapgayi, un fief de l’église catholique…Lorsque les Interhahamwe ont désigné notre famille comme sympathisante du FPR, nous sommes allés chez les prêtres, espérant trouver du secours. Nous avons pu entrer dans l’église Saint Joseph puis dans le petit séminaire. Mais là, les prêtres ont laissé passer les miliciens, qui ont commencé à tuer. Tout est allé très vite, mon père a été massacré, mon grand frère aussi. Ma mère a accouché dans l’église mais le bébé est mort. Finalement, c’est le FPR qui nous a sauvés… »
La vie n’a pas été facile :« nous avons du vivre dans une maison cassée, pillée, la propriété avait été détruite. Elle a du repartir à zéro… »Aujourd’hui, baigné par la musique nostalgique qui baigne le stade, Félix ose cependant dire : « je suis content…Grâce aux bourses attribuées par le Fonds d’aide aux rescapés, je peux suivre des études de gestion, et j’espère obtenir mon master puis mon doctorat… »
Alors que les années précédentes, la foule en prière laissait éclater un chagrin qui paraissait inextinguible et que des équipes de la protection civile ne cessaient d’évacuer des corps saisis de tremblements, victimes de crises traumatiques, cette fois, pour ce vingtième anniversaire de tous les dangers, la douleur semble canalisée par la musique, apprivoisée par le temps qui a coulé.
Les deux garçons insistent : « écrivez le, c’est important : aujourd’hui grâce à notre président, nous avons l’espoir… »

7 avril 2014

La responsabilité de réparer

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Au Rwanda, l’heure est au chagrin, au souvenir. La mémoire des disparus hante les manifestations officielles et les colloques ; le rappel des responsabilités de ceux qui commirent le génocide ou qui le laissèrent se développer sans intervenir est omniprésente. Cependant, des voix manquent à l’appel. Elles ne s’expriment qu’au stade, lorsque des secouristes emmènent loin des regards des silhouettes hurlantes de chagrin, lorsque des gémissements perturbent les discours officiels. Qu’il s’agisse de la conférence sur le génocide ou de la plupart des autres manifestations de commémoration, les associations qui défendent les droits des survivants sont extraordinairement discrètes. Certes, des témoignages individuels sont présentés, mais presque rien n’est dit sur la souffrance quotidienne de ceux qui se sont retrouvés seuls à se battre pour simplement survivre.
Dans un discours inspiré, dépourvu de reproches et d’acrimonie, le président Kagame a souligné la résilience de son peuple, le fait que malgré tout les Rwandais, qu’ils soient victimes, anciens prisonniers, réfugiés, ont choisi de rester ensemble et de « voir grand », pour construire un meilleur avenir et sortir de la pauvreté.
Quant aux représentants de la communauté internationale, ils ont décliné sur tous les modes la « responsabilité de protéger », l’obligation de ne pas rester insensible face à des tueries massives, présentant cette notion nouvelle comme l’une des leçons tirées du génocide au Rwanda.
Mais nul, qu’il soit Rwandais ou étranger, n’ a évoqué une éventuelle « responsabilité de réparer », le devoir d’apporter aux victimes non seulement des assistances ponctuelles, mais une réelle indemnisation pour les pertes en vies humaines et aussi les dommages matériels et physiques subis durant le génocide. Certes, dans la mesure de leurs moyens, les autorités rwandaises ont créé un fonds d’aide aux rescapés, largement insuffisant et le pays a, d’une manière générale, bénéficié de l’assistance des bailleurs qui assurent près de 50% du budget. Mais ces veuves trop faibles pour cultiver leur champ, ces garçons et filles qui n’ ont personne pour payer leurs études supérieures, les soutient-on vraiment ? Il ne suffit pas de mettre au pied du mur les puissances qui ont abandonné ou trahi le Rwanda, d’espérer des excuses ou des aides macro- économiques. Vingt ans après, il n’est pas trop tard pour mesurer les dommages et, enfin, veiller à indemniser directement, personnellement, les rescapés du génocide qui demeurent les plus seuls, les plus silencieux des Rwandais.

6 avril 2014

Du sel sur les plaies

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Pourquoi jeter du sel sur les plaies ? Deux décennies après le génocide, le peuple rwandais a réalisé des miracles auquel nul n’aurait cru naguère : vivre ensemble sans conflit apparent, reconstruire un pays désormais cité en exemple, participer à des opérations de paix internationales, bâtir une économie prometteuse avec l’ambition d’échapper un jour à la pauvreté. Dans leur pays plus que dans la diaspora, les Rwandais se parlent, travaillent côte à côte, se réconcilient sinon entre eux du moins avec leur avenir…Ce vingtième anniversaire est cependant une date dangereuse, car toutes les émotions refont surface, les douleurs renaissent, les rancoeurs, comme de vieilles blessures, recommencent à sourdre. Si les Rwandais réussissent cependant à maîtriser leur passé et à dominer, non sans mal, leurs sentiments profonds, pourquoi leur chef, qui les a cependant conduits sur les chemins de cette cohabitation pacifique, ne le fait il pas ? Était il vraiment indispensable, pour le président Kagame, de s’en prendre encore une fois à la France et aussi à la Belgique, qui se montre cependant un partenaire loyal et n’a jamais remis en cause sa coopération ? Certes, dans ce qui a été dit, il y a des vérités historiques. Mais toute vérité est elle toujours, en tous temps, bonne à rappeler ? Dans ce pays qui se redresse, avec le soutien , l’admiration et les encouragements de tous, fallait il entretenir une paranoïa héritée du passé, remettre dos au mur les adversaires d’hier comme si la guerre, jamais, ne devait se terminer ? Par ses déclarations, dont il ne peut pas ignorer la portée, M. Kagame se comporte comme le chef d’une forteresse assiégée, il décourage les gestes de bonne volonté qui se multiplient du côté français, -même s’ils sont tardifs ou insuffisants-, il se place en porte à faux avec son pays lui-même, cette population jeune à laquelle il a lui-même donné des raisons d’espérer. Il y a un temps pour le chagrin, pour le ressentiment, pour la vérité. Un temps aussi pour l’espoir. Vingt ans, est ce vraiment trop tôt ?