4 avril 2014

En Belgique les Rwandais vivent séparés

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Polis, brillants. Lisses comme la banquise. En Belgique, les Rwandais, Hutus et Tutsis, se croisent depuis vingt ans. Ensemble, mais séparés. Jamais un mot plus haut que l’autre. Parfois un regard étincelle, une larme s’écrase. Pas plus. Cependant, il arrive que des colloques, des conférences (qui se multiplient ces jours ci…)provoquent de brusques dégels. Sous la glace, des abîmes se révèlent alors, dans lesquels dérivent des souvenirs, des images, des reproches…Des phrases sont lâchées à l’intention des intervenants : « vous ne connaissez rien à l’histoire du Rwanda », « que faites vous de ces morts dont on ne parle pas », « n’oubliez jamais de rappeler qui a commencé la guerre, qui a tiré sur l’avion, qui a été obligé de se défendre… ». Des soupirs montent alors de la salle « comment osent ils ? » « n’ont-ils rien compris ? ». Et lorsque circule le «verre de l’amitié » nombreux sont ceux qui, discrètement, préfèrent se servir eux-mêmes… On ne sait jamais…
Si la plupart de nos interlocuteurs préfèrent que leur nom ne soit pas cité ou transformé, le psychologue Tite Mugerefya lui, assume. « Chaque année, début avril, je vois arriver de nouveaux patients… Les histoires qu’ils me racontent n’ont rien perdu de leur charge émotionnelle. Ici comme au Rwanda, tout le monde sait toujours qui est qui… » Et d’évoquer, pèle mèle, le cas de cette jeune fille retrouvée évanouie garde du Nord à Bruxelles, qui lui racontera qu’au volant d’un bus, elle avait soudain reconnu l’homme qui avait tué ses parents, ou le cas de cette veuve rescapée, installée à Koekelberg, dont le fils reçut des coups de couteau en pleine rue, ou encore cette angoisse de Tutsis qui, entre avril et juin, les trois mois du génocide, « refusent de se rendre à Derdermonde… Ils assurent que les Hutus, très nombreux, y mènent des rondes et qu’il n’est pas bon de s’y trouver seul le soir… »
« Les plus atteints » raconte Mugerefya, « sont les rescapés qui, arrivant en Belgique, doivent convaincre le CGRA (Commissariat général aux réfugiés) de leur qualité de demandeurs d’asile. Au Rwanda, beaucoup de rescapés, ayant perdu toute leur famille, se retrouvent totalement isolés. Lorsque sur les collines, ils croisent leurs agresseurs d’hier sortis de prison ou revenus du Congo, la peur remonte, intacte. Il y a encore des agressions, comme celui de cette fille de rescapés, violée par deux garçons qui passaient en moto. Lorsqu’elle arriva en Belgique, meurtrie, traumatisée, sa demande d’asile fut déboutée en ces termes : « maintenant que vos frères sont au pouvoir, vous ne risquez plus rien… ».
Hutus d’un coté, Tutsis de l’autre. Une cérémonie le 6 avril pour les uns, commémorant l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, une cérémonie officielle le 7 avril pour les autres, en souvenir du génocide des Tutsis. Des mémoires parallèles, parfois antagonistes, qui s’expriment dans une importante production éditoriale, sur Internet entre autres, mais aussi dans des récits douloureux, paradoxaux, illustrant toute la complexité de la « question ethnique » au Rwanda, un pays où les autorités, ayant biffé toute mention ethnique des cartes d’identité, interdisent même qu’on en parle.
« Nous sommes des Hutus originaires du Sud du Rwanda » explique Marie. « Mon mari m’a toujours dit que son arrière grand père était Tutsi et que, pour une raison inconnue, il avait été « déclassé » et était devenu Hutu…En 1994, il était un homme connu, important. Bien éduqué, diplômé en Belgique, il occupait une position en vue et enviée. Notre opposition aux Hutus extrémistes, souvent originaires du Nord du pays, était connue de tous. Lorsqu’après le crash de l’avion, les hommes du FPR commencèrent à circuler en ville, nous n’avons pas pris la fuite comme nos voisins, car nous n’éprouvions aucune crainte. Ce qui n’a pas empêché mon mari d’être arrêté par les Inkontanyi (nom donné aux soldats du FPR). Ils l’ont molesté puis devant le stade Amahoro, ils l’ont abattu et son corps a été jeté dans un caniveau. Je n’ai jamais reçu d’explication, et surtout, je n’ai jamais pu retrouver sa dépouille ou organiser un deuil décent. Après avoir lutté pendant plusieurs années et tenté de connaître la vérité, j’ai fini par quitter le Rwanda, où seuls les morts du génocide peuvent être pleurés ouvertement… »
En Belgique, les relations sociales de la famille n’ont pas été plus faciles : « les Hutus savent qu’en 1994 nous étions des modérés et ils se méfient de nous. De leur côté, lorsque les garçons tutsis apprennent que ma fille, en dépit de ses traits, est une Hutue, ils cessent de la fréquenter… »Marie songe cependant à retourner au pays : « c’est peut-être plus facile là bas… J’ai appris que le gouvernement avait restitué à ma famille nos terres et nos maisons et l’une de mes filles qui est déjà rentrée, assure qu’elle est bien intégrée, que c’est moins tendu qu’en Belgique… »
Désiré, un musicien hutu qui chante dans les cérémonies religieuses, témoigne lui aussi de ces clivages persistants : « mon épouse est une rescapée tutsie. Lorsque je me suis marié, ma famille a eu peur que les siens se moquent de nous, nous traitent d’animaux….Et par ailleurs, les proches de ma femme ont refusé d’assister au mariage… » Et il cite un cas, loin d’être unique, de « Roméo et Juliette » rwandais : « lorsqu’une fille, Tutsie, s’est retrouvée enceinte d’un jeune Hutu, les parents de la fille ont exigé l’avortement en disant « qu’ils ne voulaient pas d’un Interhahamwe dans la famille… »
Désiré se veut cependant optimiste : « en Belgique, Hutus et Tutsis finissent par se rencontrer à l’occasion des mariages. Les couples « mixtes » commencent à se multiplier, les jeunes veulent dépasser ces histoires du passé. Au contraire du Canada, où la séparation demeure radicale. Au contraire aussi des aînés, qui refusent de se fréquenter : il est rare que l’on se mélange à l’occasion des deuils… »
Entre les groupes, des passerelles existent cependant. Pascal, un universitaire tutsi, rescapé, assure qu’il entretient d’excellentes relations avec de nombreux Hutus : «ce qui nous unit, c’est notre hostilité commune à l’égard du régime. Nous avons des réunions, où nous préparons ensemble nos manifestations, nous nous réunissons dans certains cafés, en prenant bien garde à ne pas être écoutés, voire empoisonnés ! » Pascal explique aussi « qu’entre Rwandais, Hutus et Tutsis, nous avons appris à nous parler. Ce qui nous rapproche désormais, c’est la mémoire des souffrances vécues par les uns et les autres. Nous les Tutsis, nous évoquons le génocide, mais nous ne sommes plus seuls à égrener des souvenirs douloureux. Les Hutus aussi ont souffert, ils nous parlent de leur exil au Congo, des massacres dans les camps de réfugiés, des difficultés de l’exil. Tous, nous sommes humiliés, meurtris et sur cette base là, on commence à se parler… »
S’ils sont quelquefois unis dans une hostilité commune aux autorités actuelles et plus particulièrement au FPR et s’ils dénoncent ensemble les assassinats d’opposants en exil, Hutus et Tutsis de Belgique sont aussi étroitement « travaillés » par l’ambassade de leur pays d’origine.
« Come and see » Venez et voyez : depuis plusieurs années, une intense campagne de séduction a été menée à l’intention de la diaspora rwandaise. Elle s’est traduite par des réunions à l’ambassade, des rencontres avec d’importantes personnalités venues de Kigali (la défunte Aloysia Inyumba, l’une des fondatrices du FPR et militante féministe, était particulièrement appréciée parmi les femmes), des activités culturelles et surtout des invitations à revenir au Rwanda, afin que les exilés puissent prendre connaissance des changements opérés dans le pays.
Ce geste d’ouverture rend Pascal particulièrement amer : « des personnalités en vue dans la communauté des Hutus rwandais, commerçants, patrons de café, propriétaires de taxis, parfois connus pour leurs idées extrémistes, ont été les premiers à être invités. Billet d’avion payé, ils se sont rendus au Rwanda, ont constaté que leurs proches, parfois sortis de prison, n’étaient pas inquiétés. Ils sont revenus très coopératifs… Désormais, ils sont les premiers à verser de l’argent pour le fonds de solidarité Agaciro (mis sur pied par Kigali pour compenser la perte de certaines aides internationales…), ils n’hésitent pas à espionner les vrais opposants, Hutus et Tutsis. Ils assurent qu’au pays leurs biens leur ont été restitués… Et pour cause… »
A Bruxelles, parfois ensemble, parfois séparément, Hutus et Tutsis se sont organisés pour saluer le président Kagame, venu à Bruxelles à l’occasion du sommet Europe Afrique.
Avec une crainte commune : « les Congolais conspuent le chef de l’Etat, considéré comme responsable des guerres au Congo. Le problème, avec les Bana Congo (opposants congolais) c’est que, lorsque cela dégénère, ils s’en prennent à tous les Rwandais, sans distinction. Nous avons déjà eu des blessés, parmi des compatriotes qui manifestaient à leurs côtés… »
Une nouvelle initiative menée par Kigali suscite beaucoup de commentaires au sein de la diaspora, le programme « Ndi Umunyarwanda », « je suis Rwandais », ou « esprit rwandais ».
Il s’agit, dans l’esprit des autorités, de promouvoir, dans le pays et dans la diaspora, les valeurs liées à l’ «esprit rwandais » et de dépasser, à l’issue de réunions et séminaires, la haine développée au lendemain du génocide. Mais cette initiative louable s’accompagne aussi de séances de demandes de pardon de la part des Hutus, comme si le crime avait été collectif…Même des Tutsis s’offusquent de ce déni de responsabilité individuelle tandis que les Hutus de l’opposition en exil, comme l’ex Premier Ministre Faustin Twagiramungu, s’obstine à réclamer un « dialogue interrwandais » qui inclurait les « génocidaires » qui vivent toujours au Congo…
« Méfiez vous des apparences » répète Twagiramungu, ce Hutu modéré qui perdit une partie de sa famille durant le génocide « les séparations sont plus profondes que jamais, au pays et à l’étranger. Hutus et Tutsis se côtoient mais ne se fréquentent pas. Ils sont plus divisés qu’ils ne l’ont jamais été, à un point que je n’ai jamais constaté jusqu’à présent… » Et il répète : « jusqu’à la fin des années 80, Hutus et Tutsis, au Rwanda, se fréquentaient, les mariages étaient fréquents. Depuis la guerre de 90, depuis le génocide, tout cela n’existe plus. Ni au Rwanda, ni en Belgique… »