6 avril 2014

Kicukiro se souvient de l’abandon des casques bleus belges

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Avant d’être déposée, le 7 avril, au Mémorial du génocide, la flamme du souvenir a fait une dernière étape à Kicukiro, un quartier de Kigali sur la route du Bugesera. Un garçon et une fille, âgés, de vingt ans exactement, ont porté en cortège le frêle flambeau. Sous les yeux de la population rassemblée sure les gradins, ils l’ont déposé au cœur de ce qui était à l’époque l’ETO, une école technique où les Tutsis, par milliers, s’étaient rassemblés sous la protection des Casques bleus belges.
Assisse à côté de moi, Speciose, les bras balafrés, se souvient de tout : « le 10 avril, après avoir fui à travers Kigali et marché 8 heures durant en essayant d’échapper aux tueurs, je suis arrivée ici car je savais que les Casques bleus s’y trouvaient et que les premiers détachements du Front patriotique rwandais se trouvaient à Rebero… Rien n’était prévu pour nous accueillir et nous étions plusieurs milliers, les gens arrivaient sans cesse, affolés, demandant de l’aide aux soldats blancs. Nous nous sommes installés tant bien que mal, creusé la terre pour aménager des latrines. La clôture était mince, et derrière les arbres, on voyait les miliciens qui s’agitaient. Mais nous faisions confiance à la Mission de l’ONU au Rwanda… »
Son récit rejoint celui de Vénuste Karasira, qui a accepté de parler à la tribune et brandit son bras unique pour scander ses paroles : «je me souviendrai toujours de cette pluie là…Nous n’avions rien pour nous couvrir, mais ce n’était pas grave, nous nous sentions en sécurité. Nous avons demandé aux soldats belges d’aller prévenir le FPR, pour qu’il vienne nous chercher, mais ils ont refusé. De loin nous avons vu des soldats français venir rechercher des professeurs blancs. Dans l’après midi du 11 avril, nous avons vu les soldats belges rassembler leurs sacs, charger leurs caisses de munitions. Nous les avons suppliés de ne pas partir, mais ils nous ont dit que les gendarmes rwandais allaient nous protéger… Certains d’entre nous se sont couchés devant leurs jeeps pour les empêcher de partir, mais ils ont tiré en l’air pour se dégager… »Speciose, à mi voix, confirme « à peine les Belges étaient ils partis que les miliciens sont entrés dans l’école. Je me suis cachée sous un monceau de cadavres. Couverte de sang, j’ai fait semblant d’être morte… » A la tribune, Vénuste poursuit « sous les coups des miliciens, nous avons marché jusque Nyanza où l’on triait les Hutus et les Tutsis. Cette nuit là, plus de 3500 Tutsis ont été tués, toute ma famille a disparu… Lorsque le FPR est arrivé pour recueillir les survivants, nous n’étions plus qu’une centaine…»
Lorsqu’il prend la parole à son tour, le Belge Jean-Loup Denblyden a la gorge nouée. Colonel de réserve, appelé en renfort pour organiser l’évacuation des Belges, il se trouvait à l’aéroport alors que ses compatriotes quittaient Kicukiro. Il se souvient d’une communication radio qui lui parvint à l’époque : « dans mon rétroviseur », disait un Casque bleu belge, j’ai vu les tueurs qui fonçaient vers l’école »…L’ancien officier rappelle que le deuxième bataillon commando avait perdu dix hommes mais il est formel : avec les hommes de l’opération Silver Back, chargés d’évacuer les expatriés, avec les troupes belges qui avaient été envoyées à Nairobi, nous aurions pu arrêter les massacres à Kigali, stabiliser la situation. Mais cet ordre là ne fut jamais donné… »Denblyden poursuit : « Lorsque les Casques bleus arrivèrent à l’aéroport, revenant de Kicukiro où ils avaient abandonné aux tueurs ceux qu’ils avaient pour mission de protéger, ils étaient écoeurés, révoltés. Un officier répétait cependant : « un ordre est un ordre. Nous devions partir. »
A l’hôpital psychiâtrique de Ndera aussi, ces ordres absurdes furent exécutés à la lettre : les expatriés furent emmenés, le personnel rwandais laissé aux mains des tueurs…
Vingt ans plus tard, l’abandon des Belges brûle encore la mémoire des Rwandais et en France aussi, des langues se délient, des anciens du Rwanda commencent à parler… Tous les soldats de la paix n’avaient cependant pas abandonné le Rwanda. A la tribune de Kicukiro, le major général Henry Kwami Anyidoho, qui commandait à l’époque le bataillon ghanéen, raconte « lorsque les Belges sont partis, mes supérieurs, à Accra, m’ont posé la question et je leur ai dit, sans hésitation « je reste ». Mes hommes sont restés jusqu’à la fin, et en ce moment même, au Ghana, mon bataillon est réuni pour se souvenir du Rwanda. » Lorsque l’officier africain quitte la tribune, la foule l’acclame.