30 juin 2014

Matata Ponyo a remis “un pays en ordre de marche”

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I
Invité à Bruxelles à l’occasion d’une conférence internationale sur l‘éducation, le Premier ministre congolais Matata Mponyo a expliqué en quoi consistait le « modèle congolais » : « sur base de ressources monétaires propres, nous avons mis 100 millions de dollars à disposition du Ministre de l’Education pour lui permettre de construire des écoles, d’améliorer l’enseignement, d’augmenter la fréquentation scolaire des filles, d’acheter des livres et de former des enseignants. Nous travaillons pour améliorer à la fois la qualité et la quantité de l’éducation. En grande partie l’enseignement est encore payant, mais la prise en charge de l’éducation par l’Etat sera progressive, déjà certaines catégories, jusqu’en 5eme année primaire, ont été délestées de la charge. En outre, sur 1000 écoles que nous projetons de construire chaque année, nous en avons déjà construit et livré 500 et ce sont des écoles de qualité, les standards sont parfois meilleurs que ceux de nos partenaires…

Quelles sont les retombées sociales de la croissance enregistrée au Congo ?
Il faut éviter de tomber dans le piège de l’opposition non constructive… La redistribution des richesses, ce n’est pas de distribuer l’argent individuellement. C’est la capacité des pouvoirs publics de créer des emplois pour permettre à la plupart des Congolais d’accéder à un revenu plus ou moins régulier, de créer des écoles, de pouvoir prendre en charge l’éducation, de financer des routes qui permettront aux citoyens d’écouler leurs produits agricoles. Nous réhabilitons 1000 centres de santé et 200 hôpitaux, avec des équipements de standard européen, dignes du modèle que le colonisateur a laissé en 1960, nous n’achetons pas du matériel de moindre qualité…
Nous voulons affecter aux secteurs sociaux, la santé, l’agriculture les revenus nouvellement créés : le 15 juillet, nous allons lancer le premier parc agro-industriel de la République démocratique du Congo à Bukangalonso, dans le Bandundu qui s’étendra sur 80.000 hectares, dont 10.000 hectares de légumes. Il y aura irrigation mécanisée, piste d’aviation afin de permettre d’écouler les produits vers les villes… Le gouvernement congolais veut renforcer l’agriculture afin de permettre au citoyen d’accéder à des denrées alimentaires à des prix acceptables.

Continuez vous à vanter les performances économiques du Congo ?
Sur cette question, c’est le Fonds monétaire qui, lors de sa dernière évaluation, a prononcé le terme d’ « historique »…
Nous atteignons en effet une croissance de 8,5%, contre 7,5% l’année d’avant et pour cette année, nous projetons 9%…Le taux d’inflation, l’an dernier, a été de 1 %, le plus bas depuis 1974, l’un des plus bas du continent…La dépréciation monétaire n’existe plus car le taux de change est fixe depuis quatre ans et les gens, désormais, veulent qu’on les paie dans la monnaie nationale. C’est pourquoi nous avons mis en circulation des coupures de 1000, 5000, 10.000 francs congolais et nul n’a répondfu à l’appel de boycoitter ces coupures et il n’y a pas eu d’inflation. Quant à la bancarisation, elle se poursuit tellement bien que nous avons maintenant des spécialistes internationaux qui viennent examiner de plus près comment nous avons réussi à ce que les salaires d’un million de fonctionnaires soient payés par voie bancaires sans aucune possibilité de détournement ou de fonction. Le temps où les fonctionnaires recevaient des billets abîmés, appelés « blessés de guerre » est bien terminé…
Désormais, militaires, policiers, enseignants se rendent dans les banques, dans les machines de retrait d’argent : c’est une véritable révolution technologique, même s’il y a encore des coins reculés où les banques n’opèrent pas.

Malgré ces progrès, les opérateurs se plaignent beaucoup de la multiplication des taxes, certains en ont recensé plus que 35. Des vraies et aussi des fausses taxes…
Les réformes, c’est une entreprise laborieuse. Comme ministre des finances, j’ai travaillé sur cette question et supprimé beaucoup de niveaux d’impôts. Mais assainir cet environnement c’est priver beaucoup d’opérateurs de leur rente régulière, il y a donc des résistances…Voici trois jours encore, le chef de l’Etat, qui venait d’être saisi du problème lors de l’un de ses déplacements, a insisté sur cette question et nous travaillons sur le sujet.

Comme Premier Ministre en affaires courantes, il semble que vous travaillez autant qu’avant…
Pour moi, avoir été nommé Premier Ministre dans ce pays de 70 millions d’habitants, c’était un défi historique et j’ai essayé de « mettre tout le paquet » pour essayer de faire avancer l’agenda, jusqu’au dernier jour de ma charge je travaillerai au maximum. Nous attendons incessamment la formation du nouveau gouvernement, qui sera décidée par le président de la République…Lorsque j’aurai quitté ma fonction, je resterai au Congo car il y a plusieurs façons de travailler pour son pays, qu’il s’agisse du secteur privé, social ou même humanitaire… En tous cas, je transmets un pays en ordre de marche.
Des institutions reconnues en matière d’économie comme le FMI, ou de développement comme la Banque Mondiale ou la Banque africaine de développement n’ont pas hésité à nous féliciter alors que passé, elles n’avaient jamais hésité à nous critiquer.

Cette bonne santé économique permet sans doute d’envisager avec sérénité l’agenda électoral de l’abbé Malu Malu, alors que des bailleurs et partenaires vous donnent des conseils pressants…
Vous savez, en 2011 , alors que j’étais ministre des Finances, j’ai déboursé 450 millions de dollars, sortis du Trésor public, pour financer les élections, car les promesses des bailleurs ne s’étaient pas réalisées. Aujourd’hui, alors que le coût des futurs scrutins est estimé à 750 millions de dollars, certains nous donnent des injonctions en ne nous promettant tout au plus que 30 millions de dollars…
Chez nous, un adage dit « un pied qui a été mordu par un serpent craint même un simple fil »…N’ayant pas reçu les soutiens promis en 2011, nous nous demandons si nous les obtiendrons en 2016…
La CENI, (Commission électorale) est une structure indépendante où se retrouvent la majorité, l’opposition, la société civile et l’agenda électoral du Congo ne peut être établi que par des Congolais, c’est une question de souveraineté nationale. Les analyses faites par les envoyés spéciaux de la communauté internationale doivent être examinées avec froideur et professionnalisme. En outre, des élections similaires doivent avoir lieu dans plusieurs pays voisins. Il ne faudrait pas que nous soyons les seuls à recevoir des injonctions. Je souhaite un traitement équilibré et objectif.

Au Sud Kivu, l’opinion est choquée par le fait que les ex-rebelles hutus rwandais soient cantonnés dans les villages où ils ont commis de nombreux crimes. Que faut-il penser de cela ?
Il faut savoir ce que l’on cherche. Nous, nous souhaitons que les FDLR quittent la forêt et le Président de la République est favorable à un processus de démobilisation volontaire même si certains partenaires internationaux croyaient qu’il fallait attaquer. Aujourd’hui que les FDLR sortent de la forêt on réalise qu’il y a parmi eux des femmes, des enfants… Si on avait laissé ces armes crépiter il y aurait eu de nombreuses victimes parmi eux…Le choix correct et humainement acceptable privilégie la paix et la sécurité et il faut examiner la question de manière progressive. De toutes façons le cantonnement au Kivu est transitoire, ces réfugiés vont être transportés dans d’autres endroits…

24 juin 2014

Kivu: les ex-rebelles hutus cantonnés sur les lieux de leurs crimes

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Menacés par une offensive militaire qui devrait être menée par les forces armées congolaises et la Monusco, les combattants hutus rwandais FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Congo) ont commencé à rendre leurs armes et à accepter d’être cantonnés dans des centres de transit. Plusieurs centaines d’hommes se sont ainsi rassemblés au Nord et au Sud Kivu, mais ils n’ont remis qu’une quantité négligeable d’armes et de munitions. Après avoir visité le centre de cantonnement de Walungu, à une centaine de kilomètres de Bukavu, Martin Kobler, le chef de la Monusco, a déclaré « les conditions sont bonnes et on a un médecin ici pour les traiter…Il est important que la RDC les amène en dehors du camp pour laisser place à d’autres combattants… »Le représentant de l’ONU a cependant déclaré « comprendre totalement les préoccupations de la population, pour laquelle la présence de ces rebelles rwandais représente un « lourd fardeau ».
Voici un mois, alors que nous nous trouvions à Kaniola, près de Walungu, des femmes, le visage serein, nous assuraient que des combattants congolais Mai Mai, originaires des villages environnants, avaient réussi à forcer au départ les rebelles hutus qui terrorisaient la région depuis 1994. Après avoir décrit les violences sexuelles dont elles avaient été victimes durant des années (viols, empalement avec des objets contondants, tortures infligées en présence de leur mari et de leurs enfants, enlèvements…) ces femmes nous expliquaient qu’elles osaient enfin retourner travailler dans leurs champs car la paix était revenue. Mais elles ajoutaient aussi que « les coupables de ces atrocités n’avaient jamais été châtiés, qu’aucune indemnisation ne leur avait jamais été proposée, à part des soins médicaux gratuits dispensés à l’hôpital de Panzi. »
Le répit aura été de courte durée. Un message vient de nous parvenir de Kaniola, qui tempère singulièrement l’optimisme de Martin Kobler : « depuis une semaine, nous assistons au cantonnement des Interhahamwe dans notre milieu. Cette opération ne tient pas compte de toutes les exactions que ces derniers ont commis chez nous, on crache sur la mémoire de nos victimes encore vivantes, il n’y a eu ni justice, ni enquête, ni réparation. Comme si mes frères et sœurs étaient des cobayes qui ne méritaient pas la justice… »
Marie Masson, directrice du centre Olame, très actif auprès des femmes de Walungu victimes de violences sexuelles, nous confirme ce cri d’alarme : « il est question de délocaliser ces combattants dans la province de l’Equateur, mais on a dit à la population qu’elle devait se préparer à céder des terres à ceux qui refuseraient de bouger. Or dans le Kivu montagneux aussi, il y a pénurie de terres cultivables… »
Dans l’esprit des autorités congolaises cependant, le séjour des FDLR dans des centres de cantonnement installés sur les lieux mêmes de leurs pires forfaits, ne serait qu’une mesure provisoire. Selon le ministre de l’Information Lambert Mende, « ces combattants se voient d’abord proposer de rentrer volontairement au Rwanda et ceux qui refusent cette perspective seront relocalisés dans d’autres provinces, dans l’Equateur entre autres. A terme, ils seront dirigés vers des pays tiers car il est exclu que ces gens demeurent en territoire congolais. » Conscient des protestations qui se multiplient dans l’ouest du pays, où la population craint l’arrivée de ces hommes précédés d’une réputation de tueurs et de violeurs, le ministre Mende précise : « ils seront logés dans la base navale d’Irebu, dans un camp entouré de barbelés, gardé et sécurisé par la Monusco et l’armée congolaise, d’où il leur sera impossible de fuir… »
Aux yeux des Congolais, une seule solution s’impose :ramener dans leur pays d’origine ces citoyens rwandais… Officiellement, Kigali assure être prêt, comme par le passé, à accueillir ces combattants hutus désarmés, qui passeront par le même processus de réintégration que des milliers d’autres avant eux : séjour dans un camp de transit, débriefing, initiation aux valeurs du « nouveau Rwanda »,réinsertion dans les lieux d’origines et comparution éventuelle devant la justice pour les crimes commis en 1994 durant le génocide.
Par contre, les autorités rwandaises refusent, aujourd’hui comme hier, toute perspective de dialogue avec ces groupes qualifiés de génocidaires et elles balaient les suggestions en ce sens qui avaient été formulées, entre autres, par le président tanzanien Kikwete et d’autres chefs d’Etat de la région.
En réalité, ce regroupement au Kivu de combattants aguerris et très imparfaitement désarmés inquiète Kigali, qui a souvent dénoncé la collusion entre ces hommes et certains éléments de l’armée congolaise. Le Rwanda, qui multiplie les escarmouches sur la frontière et a renforcé ses mesures de sécurité, craint manifestement un « coup tordu ».
Sur le terrain, des spécialistes en désarmement qui avaient prôné des mesures d’accompagnement bénéficiant aussi à la population locale (création de centres de santé accessibles à tous, d’écoles ou d’instituts professionnels, achat de vivres aux cultivateurs congolais) constatent que rien de tout cela n’a été fait : « la seule chose qui intéresse les envoyés spéciaux de la communauté internationale, c’est de ne pas contraindre le Rwanda à entamer une négociation politique. Comme si l’on voulait faire porter le problème, une fois encore, sur le seul Congo… »

23 juin 2014

Les FDLR cantonnés à Kaniola c’est Dutroux chez les Dames de Marie

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Depuis vingt ans, les métastases du génocide rwandais empoisonnent le Congo : dans la foulée de l’Opération Turquoise, en juillet août 1994, c’est une véritable armée de soldats et de miliciens qui, après avoir exterminé les Tutsis du Rwanda, se sont transportés dans la province frontalière du Kivu. Leur présence a provoqué deux guerres, menées directement par le Rwanda, suscité la création de plusieurs groupes armés (dont le dernier en date, vaincu en novembre dernier était le M23) des groupes dont l’une des vocations, outre le pillage des ressources, était aussi de surveiller la frontière pour empêcher les infiltrations des rebelles hutus des FDLR (Forces armées pour la libération du Rwanda). La présence de ces hommes empreints de l’idéologie du génocide (quel que soit leur âge…) s’est aussi traduite par des violences sexuelles d’une cruauté sans précédent dont des dizaines de milliers de femmes congolaises ont été victimes, une violence qui a fini par se répandre dans le milieu comme une épidémie…
Depuis des années, tous s’accordent pour reconnaître que la présence des FDLR est le principal défi à la paix dans la région et depuis novembre dernier, leur mise hors d’état de nuire est présentée comme le premier objectif d’une Monusco renforcée, venant en appui des forces congolaises.
Mais au lieu d’affronter le problème avec des moyens appropriés, on assiste à bien des manœuvres dilatoires : alors que Kigali considérait la lutte contre les FDLR comme une priorité, les premières offensives contre les groupes armés ont visé les rebelles d’origine ougandaise dans le Nord du pays et aujourd’hui, tout est mis en œuvre pour convaincre ces groupes d’accepter d’être désarmés pacifiquement.
Comme ces hommes au lourd passé refusent d’être rapatriés au Rwanda où la justice les attend et où le dialogue politique exigé par leurs chefs est refusé, c’est le cantonnement au Congo qui est envisagé. Temporaire, sous haute surveillance, assurent les autorités qui jurent que d’autres provinces du Congo et des pays tiers seront sollicités pour accueillir définitivement ces indésirables. Comment les croire ? Qui, au Congo, ignore la menace que ces gens représentent ? Qui, dans les pays voisins, peut souhaiter les voir s’installer à proximité des populations locales ? Et comment imaginer que ces hommes habitués aux régions montagneuses du Rwanda ou du Kivu, dotées de ressources minières abondantes et faciles à extraire, surtout quand on n’hésite pas à faire usage de la force, accepteront jamais de refaire leur vie dans des zones désertiques ou tropicales?
La seule solution durable, c’est de ramener ces gens, de gré ou de force, dans leur pays d’origine, le Rwanda, qui en a déjà accueilli bien d’autres, les a réinsérés, parfois même les a laissés repartir au Congo et doit être définitivement privé d’arguments pour intervenir encore et toujours dans le pays voisin.
Certes, des réfugiés doivent avoir le droit de choisir entre le rapatriement ou l’exil dans un pays tiers. Mais après tant de crimes, peut-on encore parler de réfugiés au sens strict? Et comment croire que ces cantonnements provisoires au Kivu ne deviendront pas définitifs pour les plus récalcitrants ? Dans ce cas, la population fera les frais, une fois de plus, d’une solution trouvée au bénéfice du pays voisin. Aurait on l’idée d’installer Marc Dutroux, au terme de sa peine, dans le pensionnat des Dames de Marie ? Il n’y a qu’au Congo que de telles injures aux victimes sont envisageables.

19 juin 2014

Deux médecins, Cadière et Mukwege à la tête du combat moral et médical

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Grand entretien :

« Dans quel monde vivons nous ? A chaque fois que je vais en Afrique, dans ce Kivu en proie aux violences sexuelles, je me pose la question… Et chaque fois que je reviens en Europe, je me repose la même question : dans notre société, les services publics régressent, on se demande si l’hôpital Saint Pierre, cette institution universitaire bruxelloise qui soigne tout le monde sans distinction, est rentable ou non, on réduit le quota de nos infirmières…Tout en songeant à mettre des robots dans les homes pour personnes âgées…Et je me redemande alors : « dans quel monde voulons nous vivre ? Quel monde voulons nous pour nos petits enfants ? C’est pour répondre à de telles questions que la communauté de l’hôpital saint Pierre a créé le « Prix de la Solidarité », dont le gynécologue congolais Denis Mukwege sera le lauréat en octobre prochain. »
Le docteur Guy Bernard Cadière, Guiber pour ceux qui le connaissent, est un enthousiaste, et surtout un homme à plusieurs facettes : hier musicien réputé, saxophoniste de Viktor Lazlo avec laquelle il fit de nombreuses tournées, il est aujourd’hui chef du service de chirurgie digestive à l’hôpital Saint Pierre et professeur à l’ULB et surtout il est un pionnier de la laparoscopie. Mais surtout, « Guiber », homme de cœur et de terrain est un familier de l’Afrique, ancien urgentiste pour MSF et Médecins du Monde, au Vietnam et au Cambodge entre autres.
Voici trois ans, lorsqu’à l’occasion de la remise du prix de la Fondation Roi Baudouin au Docteur Mukwege il a rencontré le médecin-chef de l’hôpital Panzi, au Sud Kivu, son cœur a littéralement craqué pour cet homme exceptionnel, confronté à « l’arme de destruction massive » que sont les violences sexuelles au Kivu, des viols qui détruisent les femmes mais aussi, ces derniers temps, les petites filles et qui demeurent largement impunis.
Depuis cette rencontre, Cadière, tous les trois mois, se rend au Sud Kivu avec toute son équipe, dont son fils de 28 ans, Benjamin, chirurgien lui aussi. A l’hôpital de Panzi, de 7 heures 30 du matin jusque 19 heures, il opère sans discontinuer. A l’instar du Dr Mukwege qui, de 1999 à 2014, a vu passer 53.000 femmes dans la section gynécologique de son hôpital, dont, ces dix dernières années, 165 fillettes de moins de cinq ans, violées, détruites…
Alors que le Dr Mukwege est l’un des principaux intervenants du sommet mondial consacré aux violences sexuelles qui se tient durant toute cette semaine à Londres, avec pour objectif « d’éveiller les consciences » le Dr Cadière présente à Bruxelles un ouvrage qui, comme les opérations menées conjointement avec le médecin congolais, a été écrit à quatre mains, dans l’urgence, la concentration, la passion…(1)
Ce livre relate le parcours du Dr Mukwege, un gynécologue obstétricien confronté, dès le début des années 2000 à des viols dont la finalité n’était pas le plaisir ou l’abus de pouvoir, mais la volonté de détruire l’appareil génital des victimes avec, comme but ultime, l’anéantissement du tissu social et des solidarités.
L’ouvrage évoque aussi l’itinéraire peu banal de Cadière lui-même, qui, atteint de leucémie, dut passer deux mois dans une bulle stérile, totalement isolée. Coupé de sa famille et du monde, seul avec lui-même, confronté à un avenir plus qu’incertain, il ne pouvait que repenser sa vie, réfléchir, cogiter aussi. C’est ainsi qu’à l’aide d’un petit ordinateur dont le chanteur Maxime Le Forestier lui avait fait cadeau avant son entrée en solitude, il mit au point, de manière extrêmement précise, le dispositif technique de la laparoscopie, cette méthode par laquelle, grâce à quelques petites incisions, le médecin introduit de fins tubes appelés trocars, par lesquels il glisse dans le corps du malade une mini
camera et des instruments de chirurgie.
Dès la première rencontre, une amitié profonde se crée entre les deux médecins, Mukwege et Cadière, sur fond de complémentarité professionnelle. Aujourd’hui, à chaque fois qu’il revient de Panzi, le médecin bruxellois se dit heureux de ce qu’il a pu faire là bas, bouleversé par les rencontres qu’il a faites. Il se souviendra toujours de la première victime opérée avec son collègue congolais : « une jeune femme de 24 ans, qui avait été kidnappée hors du village par les bandes armées, puis utilisée comme esclave sexuelle jusqu’à ce qu’un soldat ivre lui introduise un pieu dans le vagin. Les blessures ainsi provoquées dégageaient une odeur atroce : le bout de bois utilisé par l’agresseur avait totalement arraché le tissu qui sépare le vagin du rectum, il ne restait plus qu’un cloaque. Des infections atroces, l’adhésion des organes les uns aux autres…La jeune femme avait été abandonnée au bord de la route, à titre d’exemple… »
Après six heures d’opération, les deux médecins imaginent une solution inédite, saisir quelques centimètres du colon pour remplacer le rectum… Autrement dit, recréer un nouveau tube « sain ». …Ouvrant son portable, Cadière fait défiler les images du « cloaque » et celles de l’opération. Découvrir ainsi les conséquences de la bestialité humaine soulève le cœur. Mais le médecin montre aussi la cicatrisation de la blessure, fier, après six heures d’opération, d’avoir pu rendre à cette femme un corps tout neuf. Cette capacité d’empathie, dès le départ, avait conquis le médecin congolais : «Guiber pense qu’il faut aimer le patient pour bien faire son travail ! »
Au fil des visites de Cadière à Panzi, les deux médecins finissent par mettre au point une sorte de « nomenclature de l’horreur », les cinq échelons d’une échelle de gravité des blessures et le Dr Mukwege prépare aujourd’hui une publication scientifique sur le sujet, encore atrocement inédit.
Lors de son dernier séjour, le chirurgien de Saint Pierre, révolté, dut attribuer le « grade » cinq, le plus élevé, à une petite fille de quatre ans qui fut amenée à Panzi quelques heures avant le départ de son équipe : le viol avait été tellement violent et profond que le fond du vagin avait été perforé !
Comment expliquer de tels actes ? « Nous sommes bien au-delà des pulsions sexuelles » dit Cadière, « il s’agît de terroriser la population, de la dominer… Le mari qui a été témoin du supplice de sa femme perd l’estime de lui-même, la femme se trouve isolée du village, elle donne naissance à l’enfant de la honte… Aujourd’hui, en plus, des superstitions sont apparues, selon lesquelles violer une fillette âgée de moins de cinq ans permettrait l’accès à la richesse, ou protégerait du Sida… »
Doter l’hôpital congolais d’un matériel approprié, permettant la laparoscopie, financer le déplacement à intervalles réguliers des équipes de Saint Pierre coûte cher, mais pour les deux médecins, l’argent n’est pas un souci : Cadière a obtenu le soutien de la société Storz qui a offert à Panzi deux « colonnes » dotées de caméras, de lampes, de matériel chirurgical, la Fondation Forrest intervient également, ainsi que le budget du Ministère des Affaires étrangères et des donateurs privés. Le chirurgien belge se réjouit de la qualité des traitements qui peuvent être dispensés à Panzi : « il s’agît d’une médecine de pointe, qui justifie une thèse, d’une innovation technique qui s’avère efficace dans les pays en développement… C’est au Sud que s’élabore le progrès et cela aussi me réjouit… »
Le livre, écrit à quatre mains, n’évite pas une question essentielle, qu’à Bukavu les proches du Docteur Mukwege n’osent même pas évoquer de vive voix : l’ « homme qui répare les femmes » pourrait il être tenté par la politique ? Depuis Bruxelles, n’étant pas soumis aux mêmes règles de précaution, son ami a envie de répondre par l’affirmative, mais il nuance sa position : « si Denis se sent porté par son peuple, en particulier par les femmes, s’il se sent poussé, soutenu, il répondra présent. N’est ce pas conforme à ce qu’il prêche, une émancipation libératrice ? »
Pourquoi ce bonheur ramené à chaque séjour au Sud Kivu, un bonheur que le chirurgien chef partage avec toute son équipe ? La réponse jaillit, simple, sans fioritures : « je suis heureux de revoir Denis, parce que je l’aime. Heureux parce que ce que nous faisons est bien, est juste et que notre travail là bas, tous ensemble, nous le faisons le mieux possible…N’est ce pas la plus grande des satisfactions ? »

Dr Denis Mukwege, Dr Guy-Bernard Cadière, Panzi, un ilôt en enfer, Editions du Moment

19 juin 2014

Rwanda: au tour de la communauté internationale de faire sa ” gaçaça”

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Une « Conversation sur le Rwanda » à La Haye

Que savions nous avant avril 1994 ? Et lorsque nous savions, qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous dit ? Où étions nous ?
Vingt années après le génocide des Tutsis au Rwanda, les questions se bousculent encore au sein de la « communauté internationale », un terme générique qui désigne les ambassadeurs présents au Rwanda à l’époque, les pays membres, permanents ou non, du Conseil de sécurité, les Etats qui contribuèrent à la Mission des Nations unies au Rwanda, des fonctionnaires internationaux, des humanitaires, des journalistes. Jamais encore une cinquantaine de représentants de ladite « communauté internationale » n’avaient été invités durant deux jours à se réunir à huis clos pour pratiquer une sorte d’exercice tenant à la fois de la relecture des faits, de la thérapie collective, de la recherche de la vérité par la confrontation des témoins…
A l’initiative de la fondation américaine « United States Holocaust Memorial Museum » sis à Washington et l’ « Institut for Global Justice » installé à La Haye, s’est tenue aux Pays Bas une réunion exceptionnelle, qui pourrait, sur un plan international, être comparée aux tribunaux gaçaça du Rwanda, où victimes et génocidaires ont pu confronter leurs témoignages sous le regard de toute la communauté.
Comment se dérober face à ceux qui étaient sur place, en même temps que vous ? A La Haye, les premiers échanges ont tourné autour des promesses et des périls de l’accord de paix d’Arusha, conclu en août 1993 « Nous avons toujours voulu avoir une attitude équilibrée, nous misions sur les « modérés », expliqua l’ambassadeur de Belgique à Kigali Johann Swinnen, « nous pensions qu’il n’y avait pas d’alternative aux accords de paix d’Arusha, nous étions des « croyants »… »
« Nous aussi, nous avons cru aux chances de l’accord d’Arusha » rappelle l’un des principaux négociateurs du Front patriotique rwandais, Patrick Mazimhaka « parce que la situation au Rwanda était devenue insoutenable et que la population n’en pouvait plus… »
L’ancien ministre de la Défense rwandais James Gasana relève cependant que « ces discussions ne concernaient que les élites des directoires des partis et de leurs factions ; la paysannerie et la jeunesse qui constituaient la majeure partie de la population du pays n’y étaient pas représentées… »
Quant à l’ambassadeur Jean-Christophe Belliard, qui représentait la France à Arusha, il insiste : «nous voulions ouvrir, faire place à la démocratisation, et obliger le président à partager le pouvoir… »
Une belle unanimité donc, mais les moyens d’appliquer cette paix à laquelle tous voulaient croire faisaient singulièrement défaut : « c’était une paix bon marché, «on the cheap » rappelle le général Dallaire, chef des opérations militaires de la Minuar : « alors que j’exigeais 5000 hommes, je n’en reçus que 2500 et New York souhaitait qu’à la première occasion, cet effectif diminue encore… »Iqbal Riza, qui, à l’époque, dirigeait le DKPO (département des opérations de paix de l’ONU, créé en 1992) souligne que le Rwanda n’était pas seul à l’agenda « à cette époque, nous n’étions que 45 professionnels…Chargés de gérer 16 ou 17 opérations de paix en même temps, Bosnie, Angola, Mozambique, Cambodge, nous travaillions 16 heures par jour… N’ayant pas d’accès direct au Conseil de Sécurité, il nous fallait, impérativement, passer par le secrétaire général Boutros Boutros Ghali, qui centralisait l’information… Et en avril 94 M. Boutros Ghali, en voyage, était injoignable…»
Aux yeux de l’administration Clinton, échaudée par la désastreuse intervention en Somalie, le Rwanda se situait tout en bas de l’agenda. «Ce qui comptait, c’était de faire passer la réforme du système de santé et d’éviter tout nouvel engagement outremer, en particulier en Afrique » précise l’ancien diplomate américain au Rwanda Michaël Barnett, qui ajoute «de plus, les Etats Unis de l’époque souhaitaient affaiblir les Nations unies » Et Prudence Bushnell, qui géra la crise rwandaise au sein du Département d’Etat confirme : « Clinton n’était pas intéressé par l’Afrique et il voulait diminuer le nombre des opérations de paix sur le continent, surtout après la débâcle subie en Somalie… »
L’ambassadeur néo zélandais Colin Keating, qui dirigeait à l’époque le Conseil de Sécurité, répète: «les Etats Unis ne cessaient de rappeler que la Minuar était fragile, qu’elle pouvait être supprimée à tout moment et ils s’opposaient à toute modification du mandat… »
Dans un tel climat, alors que le Rwanda figurait « tout en bas de la liste des priorités », comment les décideurs auraient ils pu tirer les conséquences du fax envoyé en janvier à New York par le général Dallaire, relayant les révélations de l’informateur « Jean-Pierre » qui décrivait les stocks d’armes destinés aux miliciens Interhahamwe ?
Le rappel des souvenirs ressemble à une partie de ping pong : « je n’ai même pas été autorisé à sortir mon informateur du pays » accuse Dallaire, « nous avons passé des heures à discuter du chapitre 6, qui ne nous permettait même pas de protéger des gens » rappelle Iqbal Riza et « face à nos 2500 Casques bleus, nous avions une armée disposant de 40 à 50.000 hommes… » Avec le recul, il reconnaît que « nous aurions peut-être du nous adresser directement au Conseil de sécurité, contourner le « 38e étage », celui du secrétaire général… »
Face à cet assaut d’ ignorance avouée, Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, explique que « le président Mitterrand avait compris dès le début, c’est-à-dire dès l’attaque du FPR en 1990, le risque de guerre civile et de massacres qui en découlaient. Il pensait donc qu’il fallait arrêter l’engrenage…Pour moi, il est également évident que, sans les pressions, et pas seulement le soutien, de la France, les protagonistes ne se seraient pas pliés aux accords d’Arusha (en réalité personne ne voulait le partage du pouvoir et pour le FPR, les perspectives électorales étaient incertaines). La France a fait pression sur le président Habyarimana pour qu’il partage le pouvoir, elle a encouragé un gouvernement intérimaire dans lequel il y avait aussi des opposants et finalement elle a quasiment imposé Arusha. En tous cas elle n’a pas « soutenu » le régime, c’est plus compliqué…» L’ancien secrétaire général de l’Elysée poursuit : « Lorsque nous avons été informés de l’attentat du 6 avril, le président Mitterrand est venu dans mon bureau en disant « c’est épouvantable, ils vont se massacrer. Tout ce que nous avons fait depuis 1990 est par terre… » La seule à se soucier du Rwanda, à s’y engager, à convaincre les Nations unies de s’impliquer, à y retourner en juin 1994 pour tenter de « faire quelque chose », après avoir longuement et vainement tenté de convaincre le président Habyarimana de partager le pouvoir, c’est donc la France, qui, selon Hubert Védrine, « n’a donc rien à se reprocher… sauf d’avoir échoué. »
Sûr de lui, droit dans ses bottes, il réfute en bloc les livraisons de munitions à l’armée gouvernementale, constatées en avril 94 par le colonel Marchal (adjoint de Dallaire), il minimise le témoignage du journaliste Patrick de Saint Exupéry, témoin du massacre des Tutsis à Bisesero. « Je suis sûr qu’il a vu des choses insoutenables et je respecte sa réaction bouleversée. Mais je réfute totalement ce qu’il écrit sur la politique française ; je crois qu’il se trompe totalement et que son acharnement haineux envers l’armée française ou François Mitterrand n’est pas rationnel… » De la même manière, M. Vedrine refuse de commenter la réunion qui eut lieu le 9 mai à Paris, entre un émissaire rwandais, le colonel Rwabalinda et le général Huchon qui dirigeait à l’époque la mission militaire de coopération, réunion où fut discutée, entre autres, la livraison d’armes et de matériel de communication.
Polie, l’assistance observe un silence diplomatique. Seule Prudence Bushnell ose s’interroger sur les « amitiés personnelles » et les « intérêts » de la famille Mitterrand au Rwanda tandis que le général Dalllaire met les pieds dans le plat : « je connaissais Kouchner depuis sa première visite en mai, où il voulait nous donner un coup de main pour évacuer les orphelins. Mais lors de sa deuxième visite, il m’a expliqué qu’il était dans mon bureau au nom du président Mitterrand afin de préparer l’opération Turquoise. Cela m’a beaucoup surpris…Déjà en avril, les troupes françaises avaient emporté les véhicules de ma mission afin d’évacuer les ressortissants blancs…»
Si la France est titillée, la Belgique se voit reprocher d’avoir non seulement retiré son contingent de 50 Casques bleus mais aussi d’avoir fait du lobbying pour que les autres pays en fassent autant. Le major-général ghanéen Henry Anyidoho, chef d’état major de la Minuar, rappelle que son pays, lui, n’a pas failli : « malgré la décision du Conseil de sécurité, notre bataillon de 700 hommes n’était pas prêt à quitter le Rwanda… » L’ambassadeur du Nigeria Ibrahim Gambari confirme : «opposés à la réduction des effectifs, les Ghanéens, en restant au Rwanda, ont réussi à sauver 5000 personnes….»Soucieux de la réalité des faits, le général Dallaire tient cependant à rappeler qu’en mai 1994, alors que le Conseil de sécurité commençait à parler de renforts pour une nouvelle mission, le FPR s’y opposa. Les officiers du Pentagon, eux aussi, refusaient obstinément mes plans… »
Au milieu de ces échanges à fleurets mouchetés, Jean-Hervé Bradol, qui dirigeait en 1994 la mission de MSF au Rwanda et le journaliste Jean-Philippe Ceppi, à l’époque envoyé spécial de Libération et qui circulait en brandissant son passeport suisse, firent soudain passer le souffle du réel : « le 9 avril » dit Bradol, « nous recevions les blessés au Centre hospitalier de Kigali mais le 10, nous avons compris que l’hôpital était aussi utilisé comme un abattoir. Tous les Tutsis étaient achevés…Les ambulances de la Croix Rouge étaient attaquées et les miliciens tuaient les blessés qui s’y trouvaient. » Ceppi confirme : « la morgue débordait, j’ai compté plus de 400 cadavres. » Bradol poursuit : « si l’hôpital de campagne du CICR où travaillait MSF à Kigali a pu fonctionner, à Butare, le 24 avril, tout le personnel de l’hôpital, tous les blessés qui s’y trouvaient ont été tués, sans exception. En Tanzanie, nous avons retrouvé 200.00 Hutus en fuite, encadrés par ceux là même qui avaient commis le génocide. Ils reconstituaient leurs forces et c’est aux miliciens que le HCR avait confié la responsabilité des camps… »
« Alors que les massacres avaient commencé le mercredi, dès le dimanche soir » se souvient Ceppi, « je n’ai pas hésité à utiliser le mot génocide, tel qu’il est perçu par nous, journalistes, au-delà de toute considération juridique ou politique. A un certain moment, j’ai appelé un journaliste rwandais piégé chez lui, avec sa famille, par les Interhahamwe. Je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour lui. Il m’a répondu que je ne pouvais que témoigner du fait qu’ils allaient mourir parce qu’ils étaient Tutsis…»
Après avoir entendu l’humanitaire et le journaliste, l’américaine Joyce Leader, chef de mission adjointe à Kigali à l’époque, est au bord des larmes et renonce à ajouter un mot. Le Rwanda c’était il y a vingt ans. C’est aujourd’hui. La «conversation sur le Rwanda » initiée à La Haye ne devrait être que le début d’un exercice de vérité au plus haut niveau…

14 juin 2014

Le viol est aussi une gangrène de la société

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Le viol est une gangrène de toute la société

Qui oserait dire que les violences sexuelles n’ont jamais existé ? Elles ont toujours accompagné les guerres, les pillages, été le corollaire d’une volonté de conquête et de pouvoir. Mais l’ambitieuse conférence de Londres, le plus vaste sommet jamais organisé sur ce thème, a soudain brisé un tabou : non seulement la parole s’est libérée, mais cet avilissement de la femme est apparu comme insupportable. Longtemps occultée sous couvert de coutumes et de tabous, la plaie a soudain été débridée. Au fil des témoignages, elle est enfin apparue dans toute son horreur, une horreur que dénonce depuis longtemps Denis Mukwege, le médecin chef de Panzi, désormais épaulé et relayé par son collègue et ami le chirurgien belge Guy Bernard Cadière : le viol, c’est la destruction du corps de la femme, l’annihilation des capacités de résistance d’une société, la négation de cette part d’humanité que tous et toutes portons en nous.
On a beaucoup parlé à Londres, des conflits, des enjeux, de l’impunité, des réparations dues aux victimes et le viol a enfin été reconnu comme un crime majeur….
Mais il faudra aller plus loin encore : même lorsque les conflits s’achèvent, les métastases demeurent, la société toute entière demeure gangrenée. Comment expliquer autrement le viol, dans l’est du Congo, de gamines de moins de cinq ans, sinon par un effondrement de toutes les barrières morales, par la plongée dans une sorte d’anomie de la société où tout devient possible parce que tout, trop longtemps, a été sinon permis, du moins exempté de sanctions ?
Aller plus loin, c’est aider les victimes à se reconstruire, les indemniser, mais c’est aussi guérir la société toute entière en rétablissant le droit, les valeurs morales et, pourquoi pas, l’autorité d’un Etat impartial qui sanctionne les coupables et protège victimes et témoins. Aller plus loin, c’est aussi s’interroger sur le sort réservé à la femme partout dans le monde : certes, les guerres représentent une circonstance aggravante, mais le mépris, la dévalorisation des femmes, le machisme ambiant sont le terreau dans lequel la brutalité peut prendre racine. Colombie, Afghanistan, Congo ont offert des exemples terrifiants, mais ailleurs dans le monde, il y a tant d’autres exemples de violence domestique, d’appropriation du corps des femmes, de discriminations à l’école, au travail… Pour mettre fin à tout cela, la parole et les promesses des hommes, fussent ils réunis à Londres, ne suffiront pas : il faudra aussi que les femmes accèdent au pouvoir, apprennent à se défendre et à se battre.

11 juin 2014

Violents échanges de tirs entre les armées du Congo et du Rwanda

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Alors que la situation était stabilisée au Nord et au Sud Kivu depuis novembre dernier, de nouvelles violences viennent de rappeler la fragilité de la paix. Dans le territoire de Nyiragongo, au nord de Goma, des tirs ont été échangés jeudi matin entre des militaires congolais et leurs voisins rwandais. Selon le lieutenant-colonel Olivier Hamuli, porte parole de l’armée congolaise au Nord Kivu, « des soldats rwandais ont franchi la frontière vers 5 heures du matin et enlevé un de nos militaires. Nos troupes ont réagi avec force et les Rwandais ont été repoussés chez eux. »
Selon un observateur militaire présent sur les lieux, dès les premiers coups de feu, une délégation militaire congolaise a pris contact avec les forces de défense rwandaise mais ces dernières, au lieu de reculer, auraient envoyé des renforts et occuperaient une localité du côté de Kibumba, en territoire congolais. Ce témoignage est confirmé par la société civile de Goma, dont un membre a été blessé d’une balle dans l’épaule.
Dans le contexte actuel de tels incidents ne peuvent être pris à la légère. En ce moment en, effet, au Nord comme au Sud Kivu, on assiste à la reddition de centaines de combattants hutus membres des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), présents dans la région depuis 1994. Talonnés et menacés tant par l’armée congolaise que par la Brigade d’intervention spéciale de la Monusco, ces hommes, des combattants aguerris, ont choisi d’autres tactiques : les uns ont publiquement rendu leurs armes, entre autres au cours d’une cérémonie qui a eu lieu au Sud Kivu, à 110 km au sud de Bukavu, d’autres ont accepté d’être relocalisés dans d’autres provinces du Congo, d’autres encore auraient entamé un mouvement de repli en direction du Katanga. Cette relocalisation à Irebu, dans l’Equateur, de combattants aguerris, réputés pour les massacres commis contre les Congolais, est très mal acceptée par la société civile locale : des députés originaires de la province de l’Equateur redoutent que la présence de ces hommes, même désarmés, n’accentue l’insécurité. A Goma, un défenseur des droits de l’homme a été blessé par la police alors qu’il soutenait une manifestation de femmes congolaises, qui exigeaient que les FDLR soient désarmés et ramenés au Rwanda.
Du côté du Rwanda, on soutient officiellement que tous les opposants, armés ou non, se trouvant à l’extérieur du pays devraient rentrer au pays, affronter éventuellement la justice puis être réinsérés. Mais il est évident que de tels retours, s’ils se confirment, représentent des risques à la fois sécuritaires et politiques. La situation sur la frontière congolaise suscite la nervosité de Kigali où l’on redoute des infiltrations et la perspective d’un « dialogue politique » avec les FDLR, suggérée par certains pays africains comme la Tanzanie, est catégoriquement écartée. En outre, Kigali accuse souvent les forces congolaises et même la Brigade d’intervention africaine (Tanzanie, Afrique du Sud, Malawi) d’avoir enrôlé des combattants hutus et redoute manifestement un coup fourré…
Par ailleurs l’émotion est toujours vive au Sud Kivu, dans la localité de Mutarule, où une attaque d’hommes non identifiés, mais soupçonnés d’être des Tutsis Banyamulenge, a fait 36 morts et 24 blessés parmi les civils. Ici aussi des rivalités entre autorités coutumières ou des conflits portant sur le bétail ou la terre ont été évoqués mais cette tuerie s’inscrit également dans un contexte politique tendu.

10 juin 2014

Merci Albert, merci Pascal

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Sous d’autres cieux, un tel entretien que celui qui réunit, deux soirs d’affilée, l’ex roi Albert II et son épouse Paola avec l’interviewer vedette de RTL Pascal Vrebos eut été inimaginable. Où donc, ailleurs qu’en Belgique, aurait on pu voir un journaliste plonger gaillardement sa cuiller en argent dans un dessert moëlleux à souhait, sous le regard complice d’un couple que l’on aimerait inviter un jour chez soi tant ils sont sympathiques, liés par une très ancienne complicité ? A plusieurs égards, l’interview de l’ex roi Albert II et son épouse Paola, obtenue et réalisée par Pascal Vrebos est un grand moment.
Un grand moment de télévision certes, par la simplicité bonhomme du journaliste, aussi à l’aise dans les jardins du Belvédère que sur ses plateaux habituels et par son incroyable talent à ressembler à n’importe lequel d’entre nous, avec son regard expressif, ses questions faussement naïves, cette connivence spontanée qui est avant tout la résultante d’un immense talent, d’une remarquable faculté d’empathie…
Un grand moment d’histoire aussi, où le fils du roi Léopold III raconte, sans fioritures, une jeunesse difficile, la guerre, la séparation avec son père, les bombes sur Bruxelles «qui ne tombaient pas très loin de Laeken », où il évoque l’ombre immense de son frère Baudouin, qui, dans les premières années de son règne, après l’abdication de son père « ne souriait jamais » mais demeurait tellement affectueux, voire taquin avec son jeune frère qui reconnaît, au soir de sa vie, « nous étions faits du même bois… »
Mais ce que l’on retiendra surtout, c’est que cette interview est un grand, un très grand moment de tendresse, de complicité entre un homme et une femme qui se sont retrouvés après des années d’errance sentimentale, qui se sont même, en toute discrétion « mariés une seconde fois », la bonne, pour toujours…. Durant des décennies, à part les images fulgurantes de ses débuts qui ne retenaient que sa beauté de star, la reine Paola était demeurée relativement effacée : que savait on d’elle au fond, à part quelques ragots, quelques doutes, quelques photos de famille dont on ne retenait que son élégance ? Voilà que cette interview nous la restitue, lui donne, enfin, sa juste place : elle est bien plus que la « ravissante créature « qui séduisit un jeune prince lors d’une réception romaine , elle apparaît comme une compagne présente durant les vingt années de règne, dépositaire unique des moments de découragement, des confidences exclusives, rempart contre le doute, les incertitudes, maîtresse, comme tant d’autres femmes de l’ombre, des agendas, des programmes, et inspiratrice, peut-être, de certaines décisions. Il lui aura fallu attendre la retraite, l’effacement relatif de son époux pour accepter enfin de s’exprimer dans la lumière et laisser apparaître ses émotions, ses jugements et surtout la formidable complicité qui la lie à Albert, le prince perdu et retrouvé…
Comment a-t-on pu imaginer qu’une telle interview aurait pu nuire à l’institution monarchique, porter ombrage au roi Philippe, révéler d’inavouables secrets ? Il est évident que Vrebos s’était engagé à respecter la règle du jeu et a limité au maximum son devoir d’irrévérence, édulcorant les questions qui auraient pu fâcher, glissant sur Delphine et sa mère, slalomant sur les années de séparation, ne relevant pas les lourds regards qui accompagnaient la seule mention du nom de la reine Fabiola…
Certes, l’interviewer aurait pu pousser plus loin, jouer son petit « strip tease », provoquer, regarder si sous le royal tapis ne se cachait pas un peu de vieille poussière. Certes. Dans d’autres pays, d’autres ne s’en seraient pas privés. Mais n’important n’était il pas ailleurs ? Dans ce portrait d’un couple si pareil à tant d’autres, avec ses déchirures et ses merveilleux ravaudages, avec sa philosophie du possible et cet humour toujours prêt à jaillir comme une source, cet humour qui f aisait pétiller les yeux du roi et crépiter les courts cheveux de Vrebos…. Et puis l’essentiel n’était il pas cette incroyable affection à l’égard de notre population, cette compréhension intime et modeste de ces Belges difficiles à vivre, obstinés, chicaneurs, parfois médiocres mais bourrés de talent et dissimulant mal une réelle générosité…
Merci Albert, merci Pascal, pour ce jeu de la vérité qui avait ses parts d’ombre, merci pour ce jeu de la connivence et du respect mutuel, pour cette image que vous nous avez donnée de vous et aussi de nous, une image aussi proche que distancée, parce que tout ne doit pas se raconter et que l’essentiel, pour un Petit Prince comme pour un grand Roi, c’est ce qui se dit avec le cœur…
Et demain, aura-t-on droit « voor de Vlamingen hetselfde ? « Pour les Flamands, la même chose ?

10 juin 2014

Terreur à Kavumu: des fillettes aussi sont violées

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Kavumu, Sud Kivu,

Recroquevillée dans les bras de sa maman, la petite Nema, 4 ans, ne sourit même pas à sa poupée préférée. Le regard vide, elle ne réagit pas lorsque les infirmières de l’hôpital Panzi l’emmènent puis la plongent dans l’anesthésie. Quelques instants plus tard, elle n’est plus qu’un corps minuscule dissimulé sous une toile verte, tandis qu’une mince échancrure laisse apparaître des chairs déchirées, informes, qui s’échappent par le vagin, ou par l’anus, on ne sait plus, puisque tout se confond dans un orifice sanguinolent. Le docteur Mukwege, médecin chef de l’hôpital Panzi, au sud de Bukavu, en a vu d’autres, et son ami belge, le Docteur Guy-Bernard Cadière, qui a passé une semaine à ses côtés avec toute son équipe de l’hôpital Saint Pierre, ne sont pas des novices. Mais avant de promener la mince caméra de la laparoscopie entre les chairs tuméfiées, avant de tenter d’opérer, de recoudre, avec le soutien d’images qui se reproduiront sur un écran placé en face d’eux, les chirurgiens de l’extrême s’accordent quelques instants de fureur. « Y a-t-il encore des hommes dans ce pays, capables d’empêcher de telles horreurs ? » laisse échapper Mukwege tandis que Cadière insiste : « j’ai promis une photo à la maman, elle croit que l’uterus de sa fille a été arraché… »
Alors qu’avec des gestes tendres et précis, les deux médecins mesurent la profondeur de la plaie, la rage les reprend :les violeurs ont pénétré la gamine avec une telle violence que le bassin apparaît, que des points d’infection ont détruit les tissus… Avec une précision de dentellière, les deux hommes se relaieront pour nettoyer, suturer, recoudre mais, les larmes aux yeux, ils seront forcés de conclure que si la petite vivra, elle ne donnera jamais la vie.
Indigné, le Docteur Mukwege avait prévu de se rendre le lendemain à Kavumu, à 35 km de Bukavu, à la tête d’une délégation de « V Men », des hommes portant vêtements noirs et T shirts cerclés de rouge, bien décidés à protester contre l’incompréhensible épidémie qui ravage la paisible localité voisine de l’aéroport, d’un camp militaire et d’une base onusienne : depuis le début de cette année, quinze fillettes de moins de cinq ans ont été emportées durant la nuit, violées et laissées pantelantes dans les champs de manioc ou même dans le jardin de leurs parents !
Lorsque le petit cortège venu de Panzi atteint la salle communale, déjà remplie d’hommes et de femmes très agités, un homme portant une parka verte se porte au devant des visiteurs. Les mains en avant, sur un ton presque atone, M. Kasigwa raconte que chez lui aussi, cette nuit même, le malheur a frappé : « alors que je dormais profondément, j’ai entendu, vers 5 heures du matin, ma cadette de 7 ans qui pleurait dans la cour. Je me suis aperçu que la porte des parents avait été bloquée par une pierre, et les autres enfants sont alors venus nous ouvrir. La petite Cikuru, du sang entre les jambes, m’a raconté qu’au milieu de la nuit, alors qu’elle dormait dans la même pièce que ses quatre aînés, un inconnu l’avait emportée dans ses bras et, dans un champ voisin, l’avait pénétrée violemment. Après qu’il ait disparu, elle se traîna jusqu’à la maison, où tout le monde dormait encore… »
Couchée en chien de fusil sur un lit du centre de santé de Kavumu, attendant l’ambulance qui l’emmènera à Panzi, la nouvelle victime des violeurs a le même regard vide que Nema, tourné vers un cauchemar intérieur qui risque de la hanter sa vie durant. Et voilà une autre vie détruite, une de plus…
C’est plus que ce que les habitants de Kavumu ne peuvent supporter. Alors que les « V men » dont de nombreux médecins de Panzi, venus avec le Dr Mukwege, ainsi que les notables-le procureur, le chef de la police, le chef de la zone- assurent qu’ils n’ont pas d’explication et exhortent les habitants à dénoncer les suspects, à refuser les éventuels arrangements à l’amiable (une vache pour prix du silence…), à ne pas faire justice eux-mêmes, hommes et femmes se pressent pour prendre la parole au micro.
Personne ne comprend : se trouve –t-on en présence d’un rite fétichiste, qui dicterait de violer des gamines de moins de cinq ans pour s’assurer argent ou pouvoir sexuel ? Le village serait- il visé par des dépravés sexuels, des hommes rendus fous par l’abus de ces alcools frelatés venus d’Ouganda, assailli par des démobilisés qui campent autour du camp militaire et qui, après avoir connu et commis les horreurs de la guerre, ne savent plus que faire de leur vie ?
Alors que le procureur plaide sa propre cause et implore ceux qui savent quelque chose de livrer leur témoignage, les femmes se font menaçantes : elles crient qu’ici, en payant cent dollars on peut être acquitté de tout. Mais surtout, elles interpellent les hommes, dénoncent leur impuissance et menacent de faire la grève du sexe.
Lorsque le Dr Mukwege prend la parole, il demande, ne fois encore : « où sont les hommes, où sont les Congolais, où sont les valeurs de ce pays ? L’objectif de ceux qui vous frappent est l’anéantissement de toute une communauté… »
Il est vêtu de noir, il fait de grands gestes de pasteur, mais sa voix tremble lorsqu’il avoue :« je suis gynécologue depuis plus de trente ans, mais ça, je ne l’avais jamais vu… » Pratique, concret malgré son désespoir, il harangue ses compatriotes en swahili : « mettez vous ensemble, organisez vous, faites des rondes. Chacun d’entre nous a la responsabilité de protéger les enfants de tous.. » Et il promet : «nous n’allons pas nous taire, il faut que cela cesse… »
Au nom des militaires, le colonel Beker adjure la foule de ne pas se diviser, de respecter le droit, de ne pas se lancer dans les vengeances individuelles mais il s’engage à la vigilance et promet que des patrouilles mixtes seront organisées, mêlant civils et forces de l’ordre, que des sifflets seront distribués…
Le Sud Kivu a connu les guerres à répétition, les invasions, les combats, le pillage de ses ressources. Aujourd’hui que les Interhahamwe rwandais ont reculé vers l’extrême sud de la province et que les groupes armés rendent les armes les uns après les autres, ce qui s’installe à Kavumu et peut-être ailleurs, c’est une terreur de proximité, magique et effroyable, qui frappe systématiquement des gamines de moins de cinq ans. Les limites de l’horreur auraient elles à nouveau reculé ?

10 juin 2014

La peur gagne du terrain au Burundi

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Restrictions à la liberté de la presse, arrestation du plus connu des défenseurs des droits de l’homme, Pierre Claver Mbonimpa, accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat, mandats d’arrêt contre des opposants politiques, rumeurs d’exécutions extrajudiciaires… Le climat politique au Burundi s’alourdit dangereusement et la fuite d’un document confidentiel émanant de la BINUB (Mission des Nations unies au Burundi) a rappelé de mauvais souvenirs, vingt ans après le génocide au Rwanda : reprenant plusieurs sources convergentes, ce rapport accusait le parti au pouvoir, CNDD-FDD, (Conseil national pour la défense de la démocratie) d’avoir distribué des armes aux « Imbonerakure », des groupes de jeunes « sportifs » organisés en milices et de les avoir entraînés dans des camps situés en territoire congolais. Selon de nombreux témoignages, les « Imbonerakure » règnent en maîtres sur les collines et ils inspirent une peur telle que bien des citoyens n’osent plus circuler dès la tombée de la nuit.
Après la publication du rapport cependant, les Nations unies, depuis New York, ont fait marche arrière et refusé de confirmer les accusations. Mais le mal était fait : la crainte d’un deuxième génocide plane désormais sur le Burundi.
La comparaison avec le Rwanda de 1994 ne résiste cependant pas à l’analyse, pour une raison essentielle : les fractures d’aujourd’hui n’épousent pas le clivage ethnique. Certes, le parti Uprona, qui représente les Tutsis et participe aux institutions et au gouvernement en vertu des accords de paix d’Arusha, s’est récemment opposé au gouvernement et il a refusé une modification de la Constitution. Mais il est loin d’être le principal adversaire du parti au pouvoir.
En effet, arrivant au terme de deux mandats présidentiels, le CNDD-FDD se comporte de plus en plus comme un parti unique. Les autres formations recrutant parmi les Hutus, le FRODEBU, (Front pour la démocratie au Burundi) et surtout le FNL (Front national de libération),le dernier des mouvements rebelles à être rentré d’exil, dénoncent la main mise sur les institutions, la corruption d’une nouvelle élite, plus « gourmande « encore que les précédentes. Autrement dit, le cliché selon lequel les Tutsis seraient les seuls oppresseurs a depuis longtemps volé en éclats : la majorité hutue a aujourd’hui découvert qu’un pouvoir hutu pouvait lui aussi accaparer les richesses et pratiquer le clientélisme !
D’autres facteurs encore infirment la comparaison avec le Rwanda de 1994 : formée par des années de combat démocratique et par d’interminables négociations de paix, modelée par deux décennies de présence internationale, la société civile burundaise est demeurée active et vigilante. Disposant de nombreux relais dans le pays et à l’étranger, s’appuyant sur une presse dont la liberté de ton étonne dans la région, c’est sans arrêt qu’elle dénonce scandales et malversations et elle représente, malgré les intimidations, -comme l’arrestation de Pierre-Claver Mbonimpa- un véritable contre pouvoir.
Par ailleurs, malgré la corruption et les tendances policières de certains de ses dirigeants, le parti au pouvoir lui-même n’est pas homogène. De nombreux militants sont en désaccord avec l’aile dure, qui souhaiterait à tout prix modifier la Constitution (malgré l’échec d’une première tentative) et permettre au président Nkurunziza de se présenter en vue d’obtenir un troisième mandat.
En outre, selon des observateurs familiers d’un milieu rural où se retrouve l’écrasante majorité de la population, le parti au pouvoir demeure crédité de réelles avancées sociales : la gratuité de l’enseignement primaire et la multiplication des nouvelles écoles, l’accès aux soins gratuits pour les jeunes mères et les femmes enceintes. Même si les détracteurs assurent que ces bénéfices sociaux sont des coquilles vides et que la qualité des services publics est en chute libre, les plus pauvres des Burundais gardent le sentiment que les anciens rebelles du CNDD sont les premiers à s’être réellement souciés de leur sort. « Si le président sortant, Pierre Nkurunziza, se présente pour un troisième mandat, violant ainsi la Constitution et l’esprit des accords de paix d’Arusha, il sera réélu grâce au vote massif des campagnes » nous assure un agronome…

La bombe foncière

A Bujumbura par contre, outre la question électorale, un autre sujet, moins médiatisé, est tout aussi crucial : le problème foncier. Rappelons que les accords de paix, dans la perspective du retour d’exil de centaines de milliers de Hutus réfugiés essentiellement en Tanzanie avaient prévu la mise en place de la CNTB, Commission nationale des terres et autres biens, chargée d’examiner les titres de propriété de personnes qui, à la suite des grands massacres de Hutus en 1972, avaient été chassées du pays. Le nouveau président de cette commission, l’abbé Sarapion, est accusé de partialité et, si dans les campagnes, des arbitrages au sujet des terres réclamées ont mené à des solutions à l’amiable, à Bujumbura, les revendications ont pris un tour beaucoup plus aigu.
Non seulement la CNTB est accusée de corruption, de jugements arbitraires, d’expropriations non fondées, mais on assiste à des chocs frontaux entre d’une part la petite et moyenne bourgeoisie de la capitale, qui compte de nombreuses familles tutsies redoutant d’être expropriées, et de l’autre des exilés hutus de 1972 qui reviennent en brandissant d’anciens titres de propriété…Or en 40 ans, les maisons ont eu le temps de changer plusieurs fois de propriétaires et les occupants les plus récents exhibent eux aussi des documents parfaitement légaux !
L’inquiétude des citadins, parmi lesquels de nombreux Tutsis, pourrait susciter la renaissance des milices « Sans Echec » et autres groupes paramilitaires…
Incertitude sur les perspectives électorales, emprise croissante du parti au pouvoir, problèmes fonciers : même si les autorités souhaitent son départ, la Mission des Nations unies au Burundi estime que sa présence est plus nécessaire que jamais …