18 juillet 2014

La révolution agricole a commencé dans le Bandundu

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Pour lutter contre la faim et assurer l’ « émergence », le Congo mise sur les parcs agro industriels

Bukanga Lonzo,

Envoyée spéciale,

Jamais une telle concentration de personnalités n’avait foulé la savane herbeuse du Bandundu: presque au complet, le gouvernement congolais avait tenu à accompagner le président Kabila et le Premier Ministre Matata Ponyo dans un coin dont hier encore la plupart ignoraient le nom, Bukanga Lonzo. Jusqu’à présent, tout ce que l’on savait de ce vaste plateau surplombant la rivière Kwango, c’est qu’il était l’une des zones les moins peuplées de la République, traversé par une route rectiligne menant jusqu’à la ville de Kenge, une artère impeccable mais pratiquement vide, fréquentée seulement par les transporteurs de makala, le charbon de bois alimentant les foyers de la capitale.
Pour l’occasion, les divers partis composant la majorité présidentielle avaient battu de rappel de leurs partisans dans tous les villages de la région. Sous les banderoles vantant un Congo « en voie d’émergence », plusieurs centaines de paysans stupéfaits applaudissaient le ballet des jeeps et des bus officiels, l’alignement des huit tracteurs Massey Ferguson, des 12 planteuses géantes qui pratiqueront la culture en ligne, sans labourage préalable, les cabrioles de l’avion jaune qui sera chargé de la pulvérisation des insecticides et fertilisants…
C’est que les 80.000 km2 de Bukanga Lonzo, -une superficie égale à celle du Brabant wallon- incarnent désormais le nouvel espoir de la République : relever le défi agricole et rendre enfin à la RDC la place qui lui revient, parmi les premiers producteurs agricoles du continent.
Chiffres à l’appui, les officiels le répètent : le Congo, avec ses 80 millions d’hectares cultivables, avec ses fleuves et ses pluies régulières, pourrait nourrir tout le continent et même un tiers de la population mondiale. Scandale géologique, on l’a souvent répété, mais aussi scandale agricole, tant le potentiel est colossal.
En réalité, le vrai scandale, c’est que le Congo, au cours du dernier quart de siècle, a perdu la bataille contre la faim : alors que 70% de la population vit, ou plutôt survit, de l’agriculture, gagnant moins de un dollar par jour, la productivité n’a cessé de décroître, reculant de 60% depuis l’indépendance…. La malnutrition gagne du terrain, touchant 64% de la population, et six millions d’enfants souffrent d’un retard de croissance. Pire encore : alors que les paysans vivent à la limite de l’autosubsistance et ne tentent même plus d’écouler leurs produits, le pays consacre chaque année un milliard et demi de dollars aux importations de produits alimentaires !
Sur les marchés de Kinshasa, tout vient d’ailleurs, le maïs produit en Zambie, le riz asiatique, le lait, les yaourts, les œufs et parfois même les confitures, d’origine belge ! Les prix sont prohibitifs et les plus pauvres ne connaissent de la viande que les abattis et autres bas morceaux qui arrivent congelés ! Quant aux poissons, on se contente de « mpiodi » ou de « chinchards », alors que dans les rivières, selon l’expression d’un ami kinois, les poissons « meurent de vieillesse »…
Durant des années, les autorités crurent que la relance du secteur minier sauverait l’économie. Certes, la production minière stimula la croissance, qui atteint aujourd’hui le chiffre insolent de 8,5%, certificat de réussite du Premier Ministre. Mais il n’y eut guère de réelle redistribution et la population ne tira pas profit de ce boom, en partie parce que le code minier fit la part trop belle aux investisseurs mais plus sûrement encore parce que les profits furent détournés et les avoirs systématiquement sous évalués à l’occasion de transactions opaques…
Les mines ayant déçu, le pétrole demeurant controversé (entre autres lorsque des sociétés comme Soco veulent engager des prospection dans les parcs naturels…) reste l’agriculture, qui emploie toujours 80% des Congolais.
Mais si M. Vahamwiti, le ministre en charge de l’agriculture, issu de la société civile du Nord Kivu, tient à insister sur son intérêt à l’égard de l’agriculture familiale, celle des femmes, des groupements villageois, ce n’est pas dans cette direction qu’est dirigé l’effort du gouvernement : « le Congo est un grand pays et il doit oser se lancer dans de grands projets ». Cap donc sur les parcs agro industriels, dont Bukanga Lonzo est le premier exemple. Le concept est simple : sur une terre appartenant à l’Etat, il s’agit de réunir des investisseurs privés, des institutions multilatérales et de petits fermiers. La société des parcs agro industriels, SOPAGRI, sera chargée de gérer les vingt sites identifiés. A Bukanga Lonzo seulement, le gouvernement affectera 83 millions de dollars de fonds propres (53 milliards pour la mise en production du site, 30 pour la production et la distribution d’ électricité)
« Pour notre société, Africom, c’est un privilège, et aussi une responsabilité que d’avoir été choisie pour relever un tel défi » martèle, avec un fort accent afrikaner, le Sud Africain Christo Groher, ADG de la société Africom, qui se fait applaudir lorsqu’il conclut, en citant la Bible « Dieu bénira le travail de vos mains, vous prêterez à plusieurs nations et n’emprunterez plus à aucune… »
Dans un premier temps, lors de la signature du contrat, en février dernier, c’est la société sud africaine Mozfood and Energy Limited qui avait été chargée des études de faisabilité. Les « Boers » insistent sur leur expérience, en Afrique du Sud, au Mozambique, sur la passion que leur inspire la terre d’Afrique…Le Bandundu, même s’il est bien différent de l’Afrique australe, sera-t-il leur nouvelle frontière ?
Tanguant sur des pistes de sable, les visiteurs seront amenés à traverser un paysage lunaire, absolument vide de tout arbre, de toute habitation, une savane doucement ondulée, dont les sols ont été soigneusement analysés. Il apparaît ainsi que les sables filtrants de ce haut plateau ne seront pas labourés, à cause des risques d’érosion, mais seulement semés en ligne et enrichis par des engrais qui, à l’avenir devraient être produits dans le Bas Congo. Tout au bout du plateau cependant, à près d’une heure de piste du point de départ, des lignes d’irrigation sont déjà tracées, au dessus de périmètres au sol plus fertile, qui seront consacrés au maraîchage. Durant plus de deux mois, les techniciens ont arpenté le plateau désert, planté des carottes, envoyé des échantillons pédologiques dans un laboratoire sud africain afin de déterminer la culture la plus appropriée, établi une cartographie par GPS. Alors que l’on songeait au manioc, nourriture de base des Congolais, c’est le maïs jaune qui a été retenu et sa production sera soutenue par des intrants fournis par une autre société sud africaine, Triumf.
Alors que d’aucuns craignent que la production soit destinée à l’exportation, (à l’instar des fermes sud africaines installées au Mozambique) les Congolais s’en défendent : «notre objectif premier, c’est la sécurité alimentaire » assure John Ulimwengu, cheville ouvrière du projet.
Descendant d’une planteuse géante, qui ratissera le sol avec ses dix bras articulés, admirant le balancement lent des pivots d’irrigation, le président Kabila, visiblement enthousiasmé par ce visage rural de sa « révolution de la modernité », nous confirme « qu’avant de songer à exporter, il faut d’abord viser l’énorme marché potentiel que représentent les douze millions de consommateurs de Kinshasa et de Brazzaville réunis. »
Situé à 240 km de Kinshasa, le parc de Bukanga Lonzo devrait approvisionner les marchés de la capitale, les transports se faisant via la route et le fleuve. Dix mille hectares seront ainsi consacrés à la production de légumes et de produits maraîchers. A ceux qui craignent le « land grabing », l’accaparement de terres, le ministre de l’agriculture répond que non seulement la zone était pratiquement déserte mais que surtout les quelques villages qui s’y trouvaient seront désormais encadrés : « nous y construirons des écoles et des centres de santé, les paysans travailleront sur le projet et les jeunes pourront intégrer une plate forme de formation de la main d’œuvre »…
Le temps est compté : en août prochain, les pompages amèneront sur le site l’eau de la rivière Kwango, les semis directs commenceront en septembre et en mars 2015 déjà, des moissonneuses batteuses s’attaqueront aux premières récoltes.
Si l’ «émergence » est visée pour 2030, elle devra s’accompagner de l’autosuffisance alimentaire et dans cet esprit, Bukanga Lonzo n’est qu’une première : une vingtaine de parcs agro industriels devraient être crées sur le même modèle, dont les deux prochains sont envisagés à l’Est, dans la plaine de la Ruzizi, voisine du Burundi, et dans le Maniéma… Assumant les ambitions et les coûts de ces vastes projets, le ministre de l’agriculture répète qu’il « faut donner des rêves au peuple »…