26 septembre 2014

Jean-Claude de l’Estrac, un vent du large pour la francophonie

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Tractations de coulisses, jeux d’influence et enfin, décision finale, prise par les chefs d’Etat des pays membres de la francophonie réunis en sommet : durant longtemps, la procédure de nomination du secrétaire général de la francophonie, assez opaque, répondait à une série de non dits et on a longtemps cru que le poste devait revenir à un ancien chef d’Etat (le Sénégalais Abdou Diouf par exemple) ou qu’il fallait respecter une certaine alternance géographique (Afrique de l’Ouest hier, Afrique centrale demain…). Cette année, d’ici le sommet du 28 et 29 novembre à Dakar, le jeu s’est ouvert, le suspense est réel. Plusieurs candidats battent campagne depuis des mois. Parmi eux, l’ancien président du Burundi Pierre Buyoya qui espère pouvoir compter sur l’appui des pays d’Afrique centrale mais se heurte à un veto suisse et canadien, le ministre de la Culture du Congo Brazzaville, l’écrivain Henri Lopes, l’ancienne gouverneure du Canada, Michaëlle Jean, d’origine haïtienne, qui joue sur ses appartenances multiples (Amérique du Nord, Caraïbes, France)…Même le nom de l’ancien maire de Paris, Pierre Delanoë avait été cité !
Mais c’est de l’Océan Indien que vient un souffle véritablement nouveau, une candidature inattendue qui pourrait bien bousculer les petites négociations entre amis : le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, 66 ans, ancien journaliste et patron de presse, longtemps ministre des Affaires étrangères et actuellement secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien (COI) est bien décidé à conquérir le poste de secrétaire général de la francophonie et à imprimer à l’organisation un virage décisif, en direction de l’économie et de la promotion de l’emploi des jeunes.
Même s’il n’a jamais été chef d’Etat et n’est pas issu du « pré carré » cher aux Français, de l’Estrac ne manque pas d’atouts et il présente la réussite de son pays, l’île Maurice, comme le meilleur des arguments : « après avoir dirigé l’Express, le principal quotidien mauricien, j’ai décidé, à 28 ans, de me lancer dans l’action politique et j’ai été élu député du Mouvement militant mauricien, un parti de gauche. Après avoir été en charge des Affaires étrangères, je me suis attelé au décollage de mon pays, à la tête du ministère du développement économique puis de l’Industrie.
Qui se souvient qu’au moment de l’indépendance, l’île Maurice était présentée comme un cas presque désespéré, avec peu de ressources naturelles, une démographie galopante ? Nous avons fait mentir les prévisions catastrophiques en misant sur deux points : l’éducation gratuite pour tous et l’industrialisation. Situé au milieu de l’Océan Indien, notre pays a attiré les capitaux de Hong Kong et de Taïwan qui cherchaient à se délocaliser et nous avons misé à fond sur l’ouverture aux marchés européens que représentaient les accords ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Disposant d’une main d’œuvre abondante et bon marché, nous avons importé du textile indien et nous avons appris à tisser, à confectionner des vêtements. Par la suite nous avons du nous-mêmes importer de la main d’œuvre puis délocaliser, entre autres vers Madagascar. Aujourd’hui, nous produisons des articles hauts de gamme, à forte valeur ajoutée, nous misons sur la technologie et le pays est sorti de la pauvreté. » De l’Estrac insiste : «ce modèle peut être reproduit, en particulier en Afrique et dans l’espace francophone, il est urgent de créer une agence de promotion de l’industrialisation de l’Afrique, en partenariat avec le secteur privé. L’enjeu est vital, il faut donner aux jeunes de l’espoir et du travail. Sinon, ils iront voir ailleurs et, tout naturellement, se détourneront du français… »
Depuis son pays, multilingue (français, anglais, créole, hindi..), membre du Commonwealth et de la francophonie, ce laboratoire ouvert aux vents du large, l’ancien journaliste constate le déclin du français, qui n’est plus que la neuvième langue parlée au monde, venant désormais après le portugais, le russe, le japonais. C’est par le développement économique, industriel, par la création d’un observatoire de la diversité culturelle qu’il entend relancer la vieille langue de Voltaire, lui permettre d’attirer à nouveau les jeunes générations.
A côté de cette inflexion économique, de l’Estrac entend aussi poursuivre les chantiers ouverts par ses prédécesseurs : renforcer la stabilité politique et l’état de droit, défendre le respect des minorités, créer des mécanismes d’alerte précoce afin de prévenir les conflits, tenter de combler la fracture numérique en rendant l’informatique accessible à tous…
Sans nul doute, l’homme est un battant : en quête de soutiens, il fait le tour des capitales africaines, passe de Paris à Bruxelles et sans doute Québec où se trouve sa véritable rivale Michaëlle Jean. Mais l’ex-ministre est aussi un ancien militant de gauche, qui n’hésite pas à sortir d’autres cartes, inédites dans le cénacle francophone : 32.000 intellectuels, dont le prix Nobel de littérature Jean Marie Le Clezio, ont déjà signé une pétition soutenant sa candidature. Grâce à lui, la société civile, les intellectuels s’impliquent dans les choix de la francophonie. Une première…

26 septembre 2014

Elikia M’Bokolo analyse la propagande coloniale belge

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Rencontre avec Elikia M’Bokolo, historien et Commissaire de l’exposition sur la propagande coloniale au Musée Belvue

Comment l’historien de l’Afrique que vous êtes s’est-il intéressé à la propagande coloniale belge ?

Avec mon ami Jean Pierre Jacquemyn, professeur de littérature et amoureux de la parole congolaise, j’avais commencé à travaillé sur l’image des Belges au Congo et celle des Congolais en Belgique. Voici quinze ans, Jean-Pierre avait fait la première version de « notre Congo/onze Congo » en puisant dans les sources disponibles à l’époque… Dans cette démarche, nous insistions surtout sur la manière dont on avait montré le Congo. Cette fois, nous voulons souligner que la propagande coloniale en Belgique a commencé avec le début de la colonisation et qu’elle s’est prolongée longtemps après la fin de celle-ci…A la source de cette propagande, il n’y a pas seulement le roi Léopold II : ce dernier a réussi à impliquer beaucoup de structures qui n’auraient pas eu besoin d’y participer, en particulier à l’Eglise catholique romaine. Or elle va jouer le jeu, au nom du catholicisme et de la Belgique. S’y ajoutent les grandes entreprises financières et industrielles qui avaient besoin du Congo. Contrairement à d’autres pays, comme l’Angleterre, où les grandes banques se font discrètes, ici, tout le monde veut prendre part à la propagande…Autre caractéristique : la propagande léopoldienne et belge a utilisé tous les supports possibles. Rien ne lui a échappé : lorsqu’un gamin mange une glace, ça lui parle du Congo, la famille qui met un calendrier dans sa cuisine voit une image du Congo…Tous les Belges ont entendu parler du Congo, l’ont vu, l’ont imaginé durant toute la période coloniale. J’appelle cela de la propagande car ce qu’on leur racontait n’était pas vrai. Si on leur avait raconté la vérité, d’accord… Mais en réalité, on leur parlait de l’ « œuvre civilisatrice »…. Dans les années 1880, cela pouvait passer, faute d’autres informations. Mais dans les années 1900, Léo Frobenius a produit des pages remarquables sur les civilisations du Congo écrivant qu’au 15e siècle déjà « ces gens étaient civilisés jusqu’à la moëlle des os »…Or en Belgique on a continué à répéter les poncifs : «ces gens ne sont pas civilisés », « ils ne savent pas exploiter leurs ressources », « il faut les mettre au travail »… Par la suite, on va renforcer cette invention des races. Léopold II n’a rien à voir là dedans : les bastions de cette pensée fondée sur les races, dont le meilleur représentant est Gobineau, c’était l’Angleterre, la France, les Etats Unis. Mais la propagande belge va récupérer cette pensée et la figer, avec d’un côté, les Blancs qui n’ont que des qualités, et de l’autre les Noirs. On va aussi relever qu’il y a des « races » parmi les Noirs. Ce démon va empoisonner notre vie jusqu’aujourd’hui : on nous raconte que certaines races sont plus intelligentes, que d’autres, pour qu’elles travaillent, ont besoin d’être frappées à la chicotte (ndlr. longue lanière de cuir dont on se servait comme d’un fouet…) On oublie ainsi que le cuivre du Katanga était exploité depuis des siècles, que les croisettes de cuivre servaient de monnaie dans toute l’Afrique centrale…
Dans cette perception, les Congolais n’existent pas en tant que tels : ils n’ont d’existence que s’ils font ce qu’on leur demande de faire, sous la contrainte.

Y eut-il des résistances à cet état de fait ?

On a négligé ce fait central : toutes les colonisations ont rencontré des résistances, y compris la colonisation belge… Lorsqu’éclatent les premières guerres, on les met sur le compte des Arabes, du fait qu’il y a des tribus guerrières, « arabisées ». Alors qu’au contraire, ces révoltes éclatent dans tout le Congo, dans les années 10,20,30, partout… On nous montre les missionnaires catholiques, en négligeant de dire que les protestants étaient là bas aussi et qu’ils travaillaient. Simon Kimbangu (ndlr. un prophète congolais qui donna naissance à la religion kimbanguiste) est issu des missions protestantes . Sa pensée était une forme de résistance : s’appuyant sur la Bible, il disait que Dieu avait créé tous les hommes égaux…En Belgique, le roi a su très bien jouer, pour démontrer que, grâce à lui, la Belgique devenait un grand pays qui jouait désormais dans la cour des grands et tous les actes de résistance ont été occultés.

Face à une telle propagande, une question se pose, où était la gauche belge ?

Dans une démocratie parlementaire, cela pose question. Certes, il y a eu des missionnaires, pour rompre le silence, mais moins qu’ailleurs. Pourquoi les Belges qui vivaient au Congo et qui voyaient des choses se sont ils tus ?
Cependant, vers la fin des années 20, on constate que des Pères de Scheut, qui vivaient au Congo, dans l’Equateur et dans la région du lac Léopold II commencent à recueillir les témoignages des gens qui décrivent la période léopoldienne. Le père Hulstaert va écrire des pages terribles qui racontent cette période là, vingt ans après. Mais avec des effets pervers, car il va suggérer aux Congolais de se coaliser, de se réunir pour survivre. Là où les gens vivaient épars dans leurs villages il va réussir à coaliser un peuple sous le nom de Anamongo.
Les Belges qui vivaient au Congo n’ignoraient pas ce qui se passait. Lorsque, tout jeune, j’étais invité chez mes condisciples de l’athénée royal de Kalina (eux ne pouvaient pas venir chez nous, dans les familles congolaises) il arrivait qu’ à table, certains parents de mes condisciples disent qu’ils savaient bien ce qui se passait dans le pays, que ce n’était pas toujours bien. Dans les courriers privés des familles, il y a peut –être des témoignages ? Qui sait ? Si oui, il faudrait que ces documents soient déposés aux archives. Si les missionnaires suédois ont écrit à leurs familles, on peut penser que des Belges l’ont fait aussi.

La propagande coloniale qui a marqué les esprits hier influence-t-elle aujourd’hui encore la perception que les Belges ont du Congo ?

Sans aucun doute. Au début des années 60, une sorte de « rideau de silence » est tombé sur tout ce qui concernait le Congo. On ne parle plus de rien sauf pour dire « c’est le désordre ». Du reste, au début des années 70, beaucoup de familles belges se débarrassaient du Congo, au sens propre. Elles revendaient des tabourets, des figurines…Alors que j’étais étudiant à Paris, on faisait des razzias sur Bruxelles pour en ramener ces objets. Par exemple, la bibliothèque de l’Université de Wisconsin, à Madison, s’est constituée en grande partie au départ de ces livres que l’on jetait. Les trois gros volumes publiés sur le Congo en 1956 se trouvaient pour quelques sous sur les brocantes. Il y a eu un temps où les Belges ont vomi le Congo, considérant que « puisque les Congolais sont ingrats, alors que nous on voulait les civiliser, qu’ils se débrouillent ».
Il faut dire aussi que Mobutu est un produit de la propagande coloniale belge….Regardez les premières photos, au début de son règne : Mobutu est un sosie de Baudouin, qu’il imite… A l’époque, pour tous ces gens, la mode au Congo était de s’habiller comme Baudouin, avec les lunettes, la raie…La pensée commune c’était que « sans les Blancs on n’est rien »…On a vu cela dans toutes les anciennes colonies mais en Belgique, c’était plus poussé qu’ailleurs.
En Belgique, on parle souvent des « Noirs », au lieu de dire les Rwandais, les Congolais. On se réfère aussi aux ethnies, en recourant aux clichés en disant, par exemple : « les Balubas sont intelligents , les Bangala sont violents et brutaux, les Swahilis roublards et menteurs, les Bakongo sont obéissants mais portés à se révolter. » Tout cela persiste jusqu’aujourd’hui comme si beaucoup de Belges n’avaient toujours rien compris à ce qui s’est passé au Congo…

Que pensez vous de cette « expertise » belge si souvent mise en avant à propos du Congo ?

Cette expertise est censée découler de l’accumulation des connaissances durant la période coloniale, parmi lesquelles beaucoup de préjugés. Ce qui est grave, c’est qu’au Congo même la propagande coloniale a produit des effets, elle a marqué les esprits. Les Congolais eux-mêmes parlent de « Blancs « et « Noirs ». Un proverbe existe dans toutes les langues du Congo : « on a beau dire, un Blanc restera un Blanc, un Noir restera un Noir… »Lorsqu’un chauffard brûle un feu rouge c’est ce qu’on lui dit, et aussi lorsqu’un politicien vole de l’argent. Jusqu’aujourd’hui, nous sommes dépréciés.
En outre, s’il faut choisir entre deux expertises, congolaise et belge, c’est la belge qui l’emportera, payée en milliers de dollars ou d’euros au contraire du Congolais, payé en centaines…De même, on choisira plutôt un médecin congolais travaillant en Afrique du Sud –et formé par les Blancs-que son collègue resté au Congo.
Voyez la querelle qui persiste au Congo, sur les « originaires ». Beaucoup pensent que l’on pourrait réaménager la Constitution par rapport aux « originaires » : les citoyens d’un territoire seraient les habitants légitimes de ce territoire, à l’exclusion des autres. Mais cela, c’est la classification coloniale ! Or si vous lisez l’histoire du Congo, vous voyez que tous les royaumes ont toujours été fondés par des étrangers, des gens venus d’ailleurs. Une telle ethnicisation de la politique congolaise est dramatique. Aujourd’hui les Congolais, surtout Kinshasa parlent d’une « invasion » des swahilis…Or le swahili c’est une langue, et non un peuple…
Dans l’exposition, nous avons des images montrant la propagande coloniale sur les « Arabisés », qui étaient le premier nom donné aux Swahilis. Or ces gens étaient des habitants du Congo qui parlaient le swahili, certains étaient devenus musulmans et commerçaient avec Zanzibar… Le Congo porte encore des traces de cela.

L’exposition sera-t-elle présentée au Congo ?

Nous l’espérons. Il s’agira de montrer aux Congolais que la colonisation, ce fut autre chose que les mensonges racontés aux Congolais et aussi aux Belges.
La capacité des Congolais à s’autodénigrer est un reflet du regard que les Belges portaient sur eux. Pour beaucoup de Congolais, arriver en Europe c’était arriver au paradis…. L’exposition tente de démonter les mécanismes de propagande, elle tente de déconditionner tout le monde, d’aller à l’histoire, à la vérité. C’est sur cette base là qu’il faut tenter de faire des choses ensemble. Je pense qu’on peut faire des choses avec les Chinois, les Turcs, les Coréens, mais aussi avec les Belges…Il faut se déconditionner pour pouvoir repartir…Je ne crois pas qu’il y ait une haine des Congolais envers les Belges, à l’inverse du Kenya par exemple. Cette histoire d’ « oncle » et de « neveu » qui circule entre Belges et Congolais est elle aussi absurde, car dans notre histoire, c’est toujours par l’ « oncle » que vient le malheur, la relation est malsaine…

Parmi les jeunes générations, il y a-t-il une sorte de « décontamination » ?

Je ne crois pas car s’il n’y a plus de propagande, il n’y a pas de cours d’histoire non plus. On ne sait pas ce qui se dit dans les familles. Dans l’histoire orale congolaise il se dit beaucoup de choses. Sur le plan géographique, sur celui des identités collectives…Les Batetela par exemple disent que eux, ils ont résisté. Et il est vrai qu’ils ont été les empêcheurs de coloniser tranquillement. Les Bakongos aussi disent qu’ils ont toujours résisté, que leur royaume existait avant la Belgique elle-même.
Par contre, au Katanga ou au Kasaï, l’idéal pour une famille c’est que leur fille épouse un « muzungu », un Blanc. Là vous êtes considéré comme sauvé…

Les guerres qui se sont déroulées à l’Est du Congo ont-elles provoqué une résistance, une maturation ?

Il y a toujours eu des résistances à l’Est. Dans ces provinces, les forces armées congolaises n’ont pas vraiment combattu, ce que l’on a vu émerger, c’est la résistance populaire. Déjà pendant la colonisation, cette résistance a été combattue de manière systématique. Dans les archives coloniales, dès les années 20, on voit apparaître le mot « déportation »…La résistance est l’une des caractéristiques des populations congolaises et nous l’avons introduite dans le commentaire de l’exposition.

Pourquoi les historiens, Belges mais surtout Congolais, ne se sont ils jamais focalisés sur ces résistances ?

Nos historiens, jusqu’à l’âge de 40 ans à peu près, ont été formés à l’ancienne, suivant l’école historique belge qui ne considérait comme valables que les documents écrits. Or les seuls documents écrits étaient les documents coloniaux, qui parlaient de l’économie, de la géographie, mais pas de la résistance…On ne voyait, on n’entendait pas la population. Des mots ont été détournés de leur sens: aujourd’hui le terme « Salongo » désigne le travail obligatoire du samedi. Or le chant «Salongo » est important au Congo. C’est le chant des travailleurs du chemin de fer, des entreprises forestières, du travail forcé ; ils chantaient « Salongo » et il s’agissait là d’un chant de dénonciation du travail forcé, qu’ils comparaient à l’esclavage en disant que cela doit se terminer…
Tant qu’on ne prend pas en compte ce que les gens disent, l’histoire que l’on écrit, c’est celle des appareils d’Etat. Or la plupart des discours tournent autour de la gouvernance, de l‘économie. Et aujourd’hui, si le Congo survit, c’est parce que les populations refusent de mourir. Quand il n’y a pas d’Etat, ils organisent des contre Etats. Quand il n’y a pas d’armée, ils s’organisent pour résister autrement. L’espoir du Congo, c’est la continuité de cette résistance.
Les meilleurs de la classe politique congolaise, ce sont des « premiers de classe ». Des diplômés de l’université, qui croient qu’un 19 sur 20 en droit constitutionnel ou en économie politique lui donne la capacité de gérer un Etat. Ils ne savent pas qu’un Etat, ce n’est pas seulement la compétence mais aussi l’obligation de rendre compte de ce que l’on fait et de s’appuyer sur le peuple. Lorsque Kinshasa a été envahie par les troupes rwandaises, ce sont les gens du quartier populaire de Masina qui ont défendu la ville. Même le ministre de la Défense avait fui…
Ce sont ces mêmes gens, qui, le 4 janvier 1959, ont dit «basta » la colonisation, on n’en veut plus. J’étais gamin à l’époque mais du jour au lendemain la colonisation s’est effondrée : les gens voulaient voir le fleuve, dépassaient la barrière du chemin de fer, ils n’obéissaient plus. L’Etat congolais n’a pas la mémoire de son passé. Le pouvoir post colonial joue avec le feu. Quand on vit à Kinshasa, qu’on voit au rond point Victoire passer les 4×4 des tenants du pouvoir, face aux rangées de gens qui font la file pour attendre l’autobus, on se demande quand l’explosion va avoir lieu, quand quelqu’un va lancer la première pierre…
Ce carapaçonnage derrière une soi disant compétence et la reconnaissance de Washington ou d’autres, ça va éclater à la figure des gens. On joue avec le feu…Et en particulier les juristes du pouvoir qui veulent changer la Constitution….

23 septembre 2014

Un nouveau village où les femmes du Congo reprennent espoir

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Panzi,

Traversant les quartiers sud de Bukavu, la route qui mène à l’hôpital de Panzi et au delà, à la frontière burundaise, ressemble plutôt à une piste défoncée par les pluies, jalonnée de boutiques où l’on vend chargeurs, cartes de téléphone, appareils électro ménagers importés de Chine. A tout moment, un camion renverse son chargement de bananes ou de charbon de bois, la circulation se bloque et, par dizaines les badauds s’agglutinent ou font semblant de s’affairer. C’est pour dégorger Bukavu, encombrée sinon paralysée, où il arrivait que des femmes sur le point d’accoucher meurent au bord du chemin, que, voici vingt ans, le docteur Mukwege a fondé l’hôpital de Panzi, avec l’aide des églises norvégienne et suédoise soutenant la 8eme CEPAC (Conférence des églises chrétiennes pour l’Afrique centrale). A l’époque, les églises opérant au Sud Kivu se répartissaient l’espace suivant des critères qui remontent à l’ère coloniale : les catholiques se déployaient dans les villes tandis que les protestants, venus de Tanzanie, devaient rayonner dans les campagnes, depuis les hautes montagnes jusqu’aux rives du lac Tanganyika.
Originaire de Kaziba, d’où son père était parti vers Bukavu pour y fonder la première paroisse protestante, le docteur Mukwege, après la fin de ses études au Burundi, fut d’abord affecté à l’hôpital de Lemera, créé en 1978. Attirées par sa réputation de gynécologue exceptionnel, les femmes de toute la région ne tardèrent pas à affluer dans ce vaste établissement, y compris depuis les pays voisins, le Rwanda et le Burundi. C’est là aussi que Mukwege fonda un institut technique médical. Mais Lemera, où commença la première guerre du Congo en octobre 1996, ne se remit jamais réellement de ces journées tragiques où le personnel médical et les malades furent massacrés par les rebelles qui partaient alors à l’assaut du Congo. Ayant échappé de justesse à la tuerie, le Dr Mukwege, qui porte toujours le titre de chef du département des œuvres médicales de la CEPAC, décida alors de fonder une nouvelle structure plus proche de Bukavu et d’accès plus facile.
PLUSIEURS FOIS PILLE ET RECONSTRUIT PANZI EST DEVENU UN HOPITAL DE REFERENCE

Avec l’aide des églises de Suède et de Norvège, il choisit le quartier de Panzi, pour y installer un nouvel hôpital particulièrement voué aux soins gynécologiques. Pillé puis détruit par les rebelles, Panzi fut chaque fois reconstruit avec l’aide de la solidarité internationale. Aujourd’hui, l’hôpital vaste et bien tenu, est devenu une structure de référence, bénéficiant aussi du soutien de l’Etat congolais.
Au fil des années, l’afflux de patients a permis la création d’un nouveau village. Tout autour de Panzi, les maisons ont surgi du sol, toits de tôle enchevêtrés et murs d’argile qui s’effondrent souvent lors des grosses pluies. Devant l’hôpital, s’alignent des étals où les familles achètent de quoi nourrir leur parent. De petits hôtels se sont ouverts et même une boîte de nuit dont la musique tonitruante retentit jusque dans le bureau du docteur !
Mais l’animation de Panzi a aussi une autre cause : bon nombre de femmes victimes de violences sexuelles, qui étaient arrivées à l’hôpital pour se faire soigner, ont refusé de repartir ! Les unes avaient été rejetées par leur mari resté au village, les autres avaient tout perdu, la santé, leur maison, leur famille. Nombre d’entre elles, systématiquement violées alors qu’elles se rendaient aux champs du côté de Mwenga et de Shabunda, aux abords de la forêt, avaient décidé de ne plus quitter les abords de la ville. Et d’autres enfin ont fini par considérer Panzi et « leur » docteur comme leur véritable famille. C’est le cas d’Alphonsine. Cette jeune fille au doux sourire, soignée et reconstruite par le Dr Mukwege, ne veut plus quitter les lieux. Elle travaille dans l’hôpital, partage souvent les repas familiaux du médecin, n’a guère d’autre horizon.
C’est ainsi qu’au fil des années, Panzi est devenu bien plus qu’un hôpital : les femmes y sont accueillies et, durant le temps des soins, qui peut durer des semaines, sinon des mois, les enfants sont accueillis dans une crèche. Mais lorsque l’opération a réussi, tout reste à faire : puisqu’il s’agît de lutter contre l’impunité et d’apprendre aux femmes à réclamer leurs droits, une clinique juridique a été ouverte. Là, une avocate de renom, Yvette Kobuo, s’est mise à l’écoute des femmes, constitue un dossier, examine les procédures qui pourraient donner lieu à des procédures judiciaires.

NANTIES DU PETIT PECULE QUE PANZI LEUR AVAIT ACCORDE LES FEMMES SE SONT LANCEES DANS LE COMMERCE REUSSISSANT A NOURRIR LEUR ENFANT

Un peu plus loin, Maman Zawadi et plusieurs volontaires « encadrent » des jeunes filles qui poursuivent leur traitement et guérissent lentement de leur traumatisme. Dans la perspective d’une future réinsertion, elles apprennent un métier, la couture, la vannerie, ou, de manière plus sophistiquée, s’initient à la comptabilité, acquièrent la capacité de gérer un petit business. Le Dr Mukwege s’émerveille toujours du courage de ses anciennes patientes : « combien de femmes n’ais je pas vu repartir ainsi ? Nanties du petit pécule que Panzi leur avait accordé, elles se sont lancées dans le commerce, réussissant à nourrir leur enfant… »
Avec le temps, au vu des prix qui se succédaient et des subventions internationales toujours plus importantes, le Docteur Mukwege a décidé d’élargir le rayonnement de son hôpital. C’est ainsi qu’a vu le jour la Fondation Panzi, indépendante de l’hôpital lui même et qui a une activité beaucoup plus large : des cliniques mobiles sont envoyées dans les villages les plus reculés. Les femmes peuvent se faire examiner et y recevoir les premiers soins avant d’être, si nécessaire, acheminées sur Panzi.
En outre la Fondation Panzi se déploie désormais loin du Kivu : au Maniéma, au Katanga, dans les deux Kasaï et dans l’Equateur, elle envoie des spécialistes du traitement des fistules vaginales. Les équipes dirigées par le Dr Tina Amisi y découvrent souvent des femmes invalidées depuis des années par la fistule, résultant de grossesses précoces et mal traitées. Des soins sont prodigués sur place et les cas les plus graves peuvent être renvoyés sur Panzi. Cette extension de son activité a permis au Docteur de découvrir une autre facette des maux qui accablent son pays. Devant la caméra de Thierry Michel, il soupire : « le Kasaï, l’Equateur n’ont pas connu la guerre. Mais le nombre de fistules est parfois aussi élevé qu’au Nord et au Sud Kivu, résultant du manque d’accès aux soins ou de traitements inappropriés… Il reste tant à faire… »

23 septembre 2014

La révolution des femmes naît à Panzi

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Lorsqu’elles arrivent à Panzi, les femmes doivent être réhabilitées physiquement, mais aussi retrouver les moyens de vivre de manière autonome. « Le début de cette entreprise remonte à 2006 » explique Herman Mukwege, le frère du médecin-chef de Panzi . « Cette année là, nous avons loué un petit bâtiment à côté de l’hôpital pour y créer un centre de transit, destiné à héberger une trentaine de femmes. Après avoir été victimes de violences sexuelles, il fallait qu’elles puissent se reconstruire… Nous avons appelé cette maison « Dorcas un ». A partir de là, l’idée a fait son chemin : de 2009 à 2012, nous avons accordé des micro-crédits, distribué des tôles aux mamans qui, autour de Panzi, avaient pu acheter un terrain. Certaines d’entre elles, qui n’avaient que 20 dollars au départ, ont pu acquérir une parcelle… »
D’autres femmes sont retournées au village dotées d’un petit pécule et de capacités nouvelles : «en milieu rural, nous avons pu réinsérer un millier de femmes et scolariser 5000 enfants »…
Au fil des années, « Dorcas » désormais qualifié de « centre de transit et d’autonomisation des femmes », s’est agrandi et voici un mois, Dorcas III a été inauguré en grande pompe, en présence des représentants diplomatiques de la Norvège. Ce bâtiment, doté de vastes auditoires modernes, a les ambitions d’une véritable « université des femmes ». Telle est la vision du Docteur Mukwege : « les femmes, aujourd’hui victimes, ont aussi la capacité, demain, de devenir des leaders. Il faut pour cela les former, leur donner conscience de leur force, de leurs talents… »
Lors de la cérémonie d’inauguration, les femmes ont apporté leur témoignage : « lorsque je suis arrivée à Panzi en 2003 » raconte Louise, j’étais comme morte, sur le plan physique comme psychologique : les rebelles avaient tué ma sœur, obligée à boire le sang de mon frère… Après l’accouchement, mon enfant a été pris en charge. Aujourd’hui, je travaille, je suis une femme debout, autonome… »
Lorsqu’il prend la parole, celui que toutes appellent « papa Mukwege » répète avec conviction : «les femmes n’ont pas seulement droit à la santé. Elles doivent conquérir tous leurs droits. Nous ne pouvons pas tolérer que dans ce pays, 50% de la population soient à l’écart du pouvoir. Et cela alors que c’est vous, les mamans, qui portez le Congo sur vos épaules… Vous devez vous battre, pour votre dignité, pour l’avenir de votre pays…»
Soutenu par ses amis scandinaves, le Dr Mukwege est convaincu du fait qu’au Congo, les femmes seront le ferment du changement social sinon politique. A l’avenir, Dorcas III fonctionnera en symbiose avec la « Cité de la Joie » dirigée par la Belge Christine De Schryver et financée par la dramaturge américaine Eve Enssler, où des femmes venues de toutes les provinces du Congo recoivent durant plusieurs mois une formation destinées à faire d’elles des entrepreneurs économiques, des leaders d’opinion, sinon des militantes politiques…
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19 septembre 2014

Le nom de Denis Mukwege est cité pour le prix Sakharov

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Les débats ont été passionnés, les choix difficiles…Après de longues discussions entre les groupes politiques du Parlement européen, deux candidats au prix Sakharov ont fini par émerger : le mouvement ukrainien Euromaidan et le gynécologue congolais Denis Mukwege. Ce dernier fut vivement défendu au nom du groupe libéral par le belge Louis Michel appuyé par le socialiste Marc Tarabella. L’accord politique conclu entre le groupe libéral et le groupe socialiste du PE devra encore être ratifié en commission le 23 septembre prochain et c’est vers le 16 octobre que sera connue la décision définitive. Mais il est d’ores et déjà certain que le Dr Mukwege, déjà par ailleurs lauréat du Prix Roi Baudouin pour le développement et, plus récemment, du prix Solidaris, figure dans le peloton de tête.
Rappelons que le « prix Sakharov pour la liberté de l’esprit », décerné chaque année par le Parlement européen est destiné à récompenser des personnalités exceptionnelles, connues pour leur lutte contre l’intolérance, le fanatisme et l’oppression, à l’instar du physicien russe Andrei Sakharov, prix Nobel de la paix en 1975. Ce dernier, après avoir été l’inventeur de la bombe à hydrogène, est devenu le plus célèbre, le plus offensif des dissidents russes, luttant contre l’armement nucléaire et fondant un Comité pour la défense des droits de l’homme et des victimes politiques.
Vu le caractère assez politique du prix Sakharov, la candidature du Dr Mukwege eut affaire à une forte concurrence, celle d’Euromaidan, celle aussi d’un candidat originaire d’Azerbaïdjan. Il apparut cependant que le gynécologue congolais, qui a consacré toute sa vie à tenter de reconstruire physiquement et moralement les femmes détruites par la violence sexuelle, était aussi, à l’instar d’autres prestigieux lauréats, un militant pour les droits de l’homme et la tolérance, comme Nelson Mandela, les Mères de la place de Mai, Taslima Nasreen du Bangla desh ou la Birmane Aung San Suu Kyi.
En effet, en plus de prodiguer aux femmes du Kivu les meilleurs des soins gynécologiques, le Dr Mukwege, voici une quinzaine d’années, a décidé d’ajouter à son action médicale une démarche de plaidoyer et de témoignage. Invité aux quatre coins du monde, le médecin chef de Panzi a réussi à briser l’indifférence de la communauté internationale et à attirer, enfin, l’attention, sur un scandale majeur : au Kivu, de manière particulièrement atroce, le viol, pratiqué à l’encontre des femmes adultes mais aussi des fillettes et des femmes âgées, a été utilisé comme arme de guerre et de terreur. Se répandant comme une métastase de la violence guerrière, cette pratique a été utilisée par la plupart des groupes armés se disputant, dans les campagnes de l’Est du Congo, l’accès aux terres et aux ressources naturelles.
Cependant, le Dr Mukwege, par son exemple et son témoignage est aussi un militant des droits de l’homme et de la tolérance : dans son hôpital, il a toujours refusé l’exclusion, prêché pour que vivent en bonne intelligence toutes les communautés du Kivu et il n’a jamais hésité à prendre à partie les hommes politiques de son pays afin que, eux aussi, veillent à mettre fin aux souffrances des femmes de l’Est du Congo. Ce plaidoyer passionné, éloquent qui amené Denis Mukwege jusqu’à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies n’a pas été sans risque : en novembre 2012, le médecin de Panzi, qui revenait d’une longue tournée à l’étranger, a échappé de justesse à une tentative d’assassinat et depuis lors, craignant de nouvelles menaces sur sa vie, cet homme qui est l’un des plus célèbres et des plus respectés des Congolais, vit en reclus dans son hôpital, qu’il ne quitte plus que sous la protection des Nations unies…

19 septembre 2014

Les excombattants hutus sont indésirables à Walungu

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Walungu,
Pour être certain de nous rencontrer, Donatien, porte parole de la « nouvelle société civile », a manqué la messe du dimanche. Dès l’aube, alors qu’au cœur des collines du Bushi, épicentre de la violence dans les années 2000, Walungu dort encore, il tient à nous apostropher : « lorsque les Nations unies ont décidé d’installer ici les ex-combattants hutus, au cœur même de cette région où ils ont commis tant de crimes, nous avons voulu barrer la route, élever des barricades. Un jour, nous brûlerons ce camp, nous forcerons ces gens à partir, à rentrer chez eux, au Rwanda… »Autour de lui, les villageois assurent même avoir reconnu, parmi les femmes se trouvant dans le camp, une fille enlevée voici sept ans et qui est devenue l’ « épouse » ou l’otage d’un militaire hutu, qui lui a fait deux enfants. Donatien précise : « Cette fille de notre village, Marie, fait désormais partie de ceux que la Monusco appelle les « dépendants »… »
Le seul fait de savoir que des ex-rebelles hutus, arrivés au Kivu au lendemain du génocide au Rwanda en 1994 et qui ont commis les pires atrocités à l’encontre des civils congolais sont aujourd’hui cantonnés dans un camp surveillé par des Casques bleus égyptiens suffit à réveiller craintes et cauchemars.
Cependant, lorsqu’après avoir du surmonter une cascade de refus successifs, Thierry Michel et moi pénétrons dans ce petit campement ceint de barbelés, nous avons du mal à comprendre la peur qu’inspirent encore ces 83 ex-combattants entourés de quelque 220 femmes et enfants, qui campent sous des bâches blanches et cuisinent sur des pierres.
Dimanche oblige, tout le monde est à l’office ou à la messe : sous des tentes un peu plus hautes, la foule répond en chœur aux prières des officiants. Des calendriers onusiens, découpés en fines lamelles ont été transformés en guirlandes de fortune ou plantés dans des pots pour rappeler les bouquets de fleurs qui ornent les autels.
« Ce dénuement est délibéré » reconnaissent les responsables des Nations unies : « ici, il n’y a pas d’école, pas de matériel de cuisine, peu de sanitaires. Comme Walungu n’est qu’un camp de transit, des installations « quatre étoiles » attendent ces gens à Kisangani, mais ils refusent de s’y rendre. »
Alors qu’un homme, qui se fait appeler « Chance », réussit à nous dire que lui, il serait d’accord pour être ramené à Gisenyi au Rwanda, dont il est originaire, l’un de ses supérieurs lui coupe la parole : « certes, nous nous sommes rendus volontairement, nous avons déposé les armes. Mais nous refusons d’être déplacés à Kisangani, dans l’Equateur ou dans un pays tiers. C’est au Rwanda que nous voulons aller, mais après un « dialogue politique » avec le régime de Kagame. Ce que ce dernier refuse jusqu’à présent… »
Comme s’il répétait une leçon bien apprise, le major Joseph Birindiro confirme que les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) représentent toujours un mouvement structuré, répondant aux ordres d’une hiérarchie politique : «nos chefs se trouvent en Europe, entre autres en Allemagne et nous exécutons leurs ordres… »
Autrement dit, le plan de désarmement volontaire des ex- rebelles hutus, mis en œuvre par la Monusco s’avère être un échec sur le terrain et ces réfugiés indésirables, dont la seule présence réveille tous les traumatismes des victimes congolaises, se trouvent déjà depuis trois mois à Walungu, alors que leur transit n’aurait du durer que quelques jours…
« Ces gens ne répondront jamais des crimes commis au Congo » dénonce Donatien, « et c’est de justesse que nous avons réussi à dissuader l’ONU d’acheter des terres afin de réinstaller définivement ces gens chez nous…Vingt ans après, c’est toujours le Congo qui subit les séquelles du génocide au Rwanda…»
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19 septembre 2014

Les femmes de Kaniola n’ont rien oublié

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Kaniola,

Elles n’oublieront jamais…Tout au bout de la piste, à l’orée du village, les femmes de Kaniola se sont cotisées, à raison d’un dollar chacune, pour édifier un mausolée, petite butte de briques surplombant une crypte tapissée de noms et de photos. Sitôt qu’arrivent des visiteurs, elles se regroupent en cortège, se rassemblent sur les marches et chantent en regardant fixement les noms des victimes. Le curé de Kaniola, l’abbé Bisimwa, ne se fait pas prier pour traduite la mélopée : « par ce chant, les femmes racontent comment elles ont été massacrées, emportées dans la forêt, utilisées comme esclaves sexuelles… »A côté des morts, les noms de 4000 femmes victimes de viols s’inscrivent en lettres de sang sur la brique chaulée.
Montrant la forêt dense qui ferme l’horizon et la barre des montagnes, les femmes expliquent que, durant des années, les Hutus venus du Rwanda étaient installés là bas, dans des repaires inexpugnables, d’où ils menaient des expéditions meurtrières vers les villages voisins, pour voler les récoltes, emporter le bétail (16.000 vaches ont ainsi disparu…) et surtout faire régner la terreur par le viol, le meurtre, les enlèvements… « Dans le village, ils choisissaient des filles et les emmenaient en forêt, comme « épouses », comme esclaves sexuelles, traduit l’abbé. « Voici trois semaines encore, trois femmes, qui avaient été captives durant sept années, sont revenues au village avec leurs enfants. »
Alors que leurs voisines chantent, marchent, expriment leurs craintes et leurs désirs, ces trois filles là, un peu à l’écart du groupe, gardent le regard apeuré, elles dissimulent leur bébé dans les plis de leur pagne et refusent le contact. Le curé soupire : « nous avons ici 32 enfants nés du viol, ils campent dans un hangar près de l’école. Personne ne veut les aider, la communauté les rejette car leur seule présence rappelle des souvenirs atroces. On les appelle les « enfants du serpent », car ils sont les fils des violeurs. Bien souvent, lorsqu’un homme du village acceptait d’épouser leur mère après son retour, il exigeait qu’elle abandonne l’enfant qui rappelait trop de souvenirs…»
Au cours des dernières années, certes, la situation s’est améliorée : la plupart des Hutus rwandais ont été chassés de la forêt, moins par l’armée que par des milices congolaises, les Raia Mutomboki, les Casques bleus de la Monusco ont établi une base à proximité. La plupart des femmes assurent qu’à Panzi, le Docteur Mukwege et son équipe leur ont prodigué des soins médicaux gratuits et que beaucoup d’entre elles, qui souffraient de fistule, ont pu séjourner à l’hôpital jusqu’à guérison complète. Mais certaines femmes ne sont jamais rentrées au village, préférant vivre à Bukavu dans l’anonymat et une relative sécurité ; d’autres ont utilisé le petit pécule que leur ont distribué des ONG locales (35 dollars…) pour relancer leurs activités et la plupart assurent qu’à part les soins médicaux, elles n’ont jamais rien reçu, ni aidées matériellement ni indemnisées après le viol et les tortures sexuelles. Pire encore, certaines familles sont toujours endettées car il est arrivé que les ravisseurs, pour accepter de libérer la fille enlevée, exigent une rançon de 200 dollars, une somme que les parents n’ont pas fini de rembourser à leurs voisins.
L’épouse du Mwami de Ngweshe, (le chef traditionnel de Kaniola) Mme Makanba, qui a elle même vécu cachée durant ces années de terreur et qui a du accoucher en brousse confirme que, « si le pire est passé, les séquelles persistent : la peur est toujours là, les enfants nés du viol et les orphelins sont nombreux, les paysans sont ruinés. Et depuis qu’à Walungu, les Nations unies hébergent dans un camp de transit les Hutus qui ont rendu les armes, tous les cauchemars sont revenus… »

19 septembre 2014

TRois questions au directeur de MSF Belgique

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Vous rentrez de Monrovia, êtes vous à présent satisfait de la réponse internationale suite à vos appels ?

La mobilisation se manifeste enfin, mais les chiffres restent inférieurs à ce que nous souhaitons : les Britanniques vont soutenir la Sierra Leone, les Français vont aider la Guinée, mais envoyer chaque fois 40 à 50 lits, c’est beaucoup trop peu. MSF seulement, une ONG, a envoyé 530 lits sur le terrain…
Par contre nous sommes encouragés par la réponse américaine : 700 lits vont être envoyés afin d’isoler les malades.

Que pensez vous du déploiement de 3000 soldats américains ?

Ici aussi, il s’agît d’une réponse encourageante. Cependant le calendrier nous inquiète : les militaires n’arriveront que dans un délai de trois à quatre semaines. Or nous savons que le nombre de victimes double toutes les quatre semaines à peu près, une course de vitesse est engagée, qui peut encore être perdue. Heureusement, peu à peu la prévention gagne du terrain, les pratiques changent, les gens sont de plus en plus conscients du danger et cela aussi peut faire ralentir le rythme de propagation sinon faire reculer l’épidémie.

La rigueur, les capacités d’organisation des militaires ne vont-elles pas améliorer la qualité de la réponse internationale ?

Vous savez, nous sommes une ONG, mais je puis vous assurer que nous, comme structure civile, avec des volontaires bien formés, nous appliquons une discipline draconienne, une grande rigueur afin de minimiser les risques, aussi bien que si nous étions des militaires. Par contre les armées peuvent apporter une aide réelle en termes de logistique.
Maintenant on se focalise beaucoup sur le Liberia ; mais la prochaine urgence c’est la Sierra Léone, l’aide est encore insuffisante et Freetown, la capitale pourrait devenir un deuxième Monrovia.
En résumé, je peux dire que la réponse internationale à Ebola est certes tardive, insuffisante mais que nous avons enfin été entendus et c’est encourageant. Mais nous demeurons tous à la merci d’une évolution de l’épidémie, c’est impossible à prévoir…

19 septembre 2014

Ebola: le monde à la recherche du temps perdu

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Durant neuf mois, les 3000 volontaires de MSF ont été laissés pratiquement seuls face à l’épidémie d’Ebola qui dévaste le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée. Les grandes ONG internationales étaient aux abonnés absents, les agences de l’ONU se contentaient de proposer leur aide en termes de plaidoyer, de planification, de dossiers… Mais pour affronter le fléau maison par maison, afin d’y découvrir des malades ou d’en extraire des cadavres, d’y distribuer du chlore, des gants, d’y prescrire des consignes strictes de prévention, il n’y avait que MSF, qui a déjà perdu trois soignants africains et rapatrié une volontaire française, récemment contaminée.
Cette fois cependant, à mesure que l’épidémie se révèle incontrôlable, la mobilisation a sonné : l’Union européenne a organisé cette semaine une réunion d’urgence, en coordination avec l’Organisation Mondiale de la santé, les ONG concernées et les 28 pays membres afin de mieux planifier les efforts déployés. 170 millions d’euros ont été débloqués pour améliorer les soins de santé et fournir des laboratoires mobiles.
Mais surtout, répondant enfin aux appels au secours de MSF, et sensibles au fait que de nombreux citoyens du Liberia jouissaient de la double nationalité et possédaient un passeport américain, les Etats unis ont décidé d’entrer dans la danse : le président Obama a décidé d’envoyer 3000 militaires sur le terrain. Au Liberia principalement, ils seront chargés de mettre en place des centres de traitement de cent lits chacun et des camps de quarantaine. Les Etats-Unis souhaitent aussi former 500 travailleurs sanitaires par semaine, afin de généraliser la prévention.
Désireux de rattraper, enfin, le temps perdu, Américains et Européens veulent aller plus loin encore : l’Union européenne souhaite multiplier les hôpitaux de campagne, améliorer les services publics et renforcer la stabilité économique des pays concernés. De son côté, l’Union africaine, bien impuissante sur le terrain, a tout de même plaidé pour que les moyens de communication soient maintenus avec les pays concernés, non seulement pour permettre les évacuations sanitaires mais aussi pour éviter qu’au drame de la maladie ne s’ajoutent les conséquences d’un embargo de fait sur l’Afrique de l’Ouest. En effet, aujourd’hui déjà, un pays comme la Côte d’Ivoire, si elle ne déplore pas de cas de contamination, est affectée par le fléau : la cacao, principale ressource du pays, produit dans les régions voisines de la Guinée, est boudé par les acheteurs et son cours est en baisse. Quant au Sénégal, il a fermé sa frontière avec la Guinée, un pays qui exporte vers son voisin du nord de nombreux produits agricoles, dont 60% de sa récolte de pommes de terre qui aujourd’hui pourrit sur place.
Quant à Cuba, qui a une longue expérience médicale en Afrique, elle a aussi décidé d’envoyer 165 médecins dans les régions concernées, des experts en santé publique et en épidémiologie qui se déploieront sur le terrain, sans craindre, à l’instar des volontaires de MSF, d’ « aller au contact ».
Aujourd’hui que la mobilisation s’intensifie et que les grandes puissances prennent enfin conscience des risques globaux de propagation de l’épidémie, il n’est pas trop tard pour réfléchir, en amont, aux conditions qui ont favorisé l’explosion du fléau.
Alors que la Guinée a traversé une crise politique profonde, la Sierra Leone et le Liberia sont deux pays qui ont connu voici dix ans des guerres civiles particulièrement atroces, où les milices de Charles Taylor et de Prince Johnson terrorisaient les populations, se livraient à de lucratifs trafics de diamant et…bénéficiaient de complicités dans les pays voisins. Le rétablissement, au Liberia entre autres, de la paix et d’un système démocratique qui a porté au pouvoir Mme Eileen Johnson Sirleaf ne s’est pas accompagné, en temps utile, de la reconstruction des infrastructures civiles et de la mobilisation des élites. C’est ainsi que la présidente a menacé de licenciement ministres et fonctionnaires qui, très peu courageusement, tentent de prolonger indûment leurs missions à l’étranger. Par ailleurs à Monrovia, MSF constate que toutes les structures hospitalières existantes, déjà très insuffisantes, ont fermé leurs portes : « le système de santé s’est effondré » constate Brice Delevigne, directeur des opérations pour MSF Belgique, « à Monrovia, une ville qui compte 1.300.000 habitants, plus aucun hôpital ne fonctionne. C’est pourquoi, outre Ebola, toutes les autres affections, y compris des grossesses difficiles, peuvent tuer. Un médecin privé demande 100 dollars pour pratiquer un accouchement… Nous constatons une rupture totale de la confiance à l’égard des professionnels de la santé… »Au-delà des mesures d’urgence, la lutte contre Ebola-et autres fléaux- devra donc passer aussi par la reconstruction des systèmes de santé publique…

11 septembre 2014

Comment martin Kobler, représentant de l’ONU, veut créer des ilôts de stabilité au Congo

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Entretien avec Martin Kobler, représentant du secrétaire général de l’ONU en RDC

Depuis son entrée en fonction, voici un an, l’Allemand Martin Kobler, a donné un autre visage à la Monusco. Ce diplomate de carrière n’hésite pas à se rendre dans les coins les plus reculés, où il discute avec les officiers locaux, rencontre la société civile et prend note de ses doléances… C’est ainsi qu’on le vit récemment à Walungu, (Sud Kivu), à l’écoute des craintes de la population qui voit d’un mauvais œil le cantonnement, dans un camp gardé par des militaires congolais et des casques bleus égyptiens, de quelque 300 Hutus membres du groupe armé des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) qui refusent toujours de regagner leur pays d’origine. D’où vient à Martin Kobler ce goût de l’Afrique des profondeurs, cet engagement aux côtés de la population ?
« En fait, mes dernières fonctions m’avaient conduit en Afghanistan puis en Irak et j’ai fait toute ma carrière au Moyen Orient. Mais avec mon fils, j’ai un jour mené un projet inoubliable, durant plusieurs semaines : traverser l’Afrique du Nord au Sud en utilisant uniquement les transports publics et terrestres. Comment voulez vous qu’après une telle expérience, on ne soit pas « accroché » ? »
Placez vous le Congo dans la catégorie des pays « post conflit », ou des « pays difficiles » comme l’Irak ou l’Afghanistan ?
« Je vous assure que l’an dernier, lorsque nous avons combattu le M23, c’était un vrai conflit…Depuis lors nous avons restructuré la mission, et tout concentré sur nos activités à l’Est. Depuis le 31 août, notre quartier général reste à Kinshasa, mais nous avons redéployé nos forces à l’Est. Un tiers du staff civil est demeuré dans la capitale, les deux tiers sont à l’Est, dans ce que nous appelons des «îlots de stabilité ».
Le concept de ces « îlôts de stabilité » est qu’en des lieux reculés, qui ont connu la guerre, comme Shabunda au Sud Kivu ou Rutshuru et Kiwanja au Nord, nous aidons, avec nos civils et nos militaires, à rétablir l’autorité de l’Etat.
Sur le plan militaire, 96% de notre force se trouve à l’Est.
A Kinshasa bien sûr, nous traitons de la mise en œuvre de l’accord cadre d’Addis Abeba, nous suivons les préparatifs électoraux, nous traitons de sujets politiques avec le gouvernement. Mais sur le plan militaire, l’un de mes adjoints le général Wafy, a été transféré à Goma d’où il suit les opérations.
La troisième composante de notre effort, c’est la région : le Congo a neuf voisins, des pays qui ne sont pas toujours très faciles comme la République centrafricaine ! C’est une situation géostratégique que, comme Allemand, je comprends très bien. Il y a des tensions régionales en Centrafrique, dans les Grands Lacs, mais pour aborder tout cela, nous ne sommes pas seuls. Nous pouvons compter sur les divers « envoyés spéciaux » Said Djinnit qui remplace Mary Robinson pour l’ONU, l’Américain Russ Feingold…

Sur le plan militaire, l’Est mis à part, avez-vous dégarni toutes les frontières ?
Pratiquement, oui…Quatre cent Ghanéens sont restés à Kinshasa mais c’est tout. Ailleurs qu’à l’Est, nous n’avons pas de forces capables de combattre…
Revenons sur ce concept d’îlôt de stabilité. De quoi s’agît il exactement ?
Des territoires doivent encore être stabilisés, comme Shabunda, où se trouvait le groupe des combattants Raia Mutomboki, (ndlr.des groupes d’autodéfense congolais) ou les anciennes zones qui étaient contrôlées par le M23, (ndlr. un mouvement composé de rebelles tutsis soutenus par le Rwanda) Rutshuru, Kiwanja…
Les territoires sous contrôle du M23 connaissaient un double système d’administration. Pour se rendre d’un village à l’autre il fallait payer des taxes, acheter des laissez passer mais l’argent n’était pas réinvesti dans des écoles ou des projets de développement.
Après la chute du M23 ce système a disparu et l’infrastructure était totalement détruite. Lorsqu’il regagna ses bureaux, l’administrateur du territoire n’avait même plus une chaise ! Face à cette situation, nous avons décidé, avec le gouvernement et les autres partenaires civils des Nations unies, d’élargir peu à peu la stabilité à partir de certains îlots. Voici trois semaines, je me trouvais à Rutshuru (Nord Kivu): désormais l’administrateur du territoire a un bureau, des chaises, un téléphone… Graduellement, l’autorité de l’Etat a été rétablie. Mais il faut des programmes à long terme…Les militaires ont su, rapidement, libérer les territoires. Mais tout reste à faire, il faut des écoles, des professeurs, rétablir la sécurité. Au Nord Kivu, mille policiers venus de Kinshasa ont été déployés. Mais ils sont arrivés sans rien, sans transport, sans arme… Après un mois, la situation s’est améliorée, et maintenant, cela marche. Le soutien des capacités locales, au niveau provincial c’est le début du rétablissement de l’autorité de l’Etat.
Voyez les cartes : par rapport à septembre 2013 on voit que les axes ont été libérés, qu’on peut circuler… Certes, de la criminalité subsiste, il y a encore des bandits mais la résistance organisée a disparu. Dans le Grand Nord du Kivu, l’ADF- Nalu (des rebelles ougandais se présentant comme islamistes) ont été réduits, même s’ils n’ont pas encore totalement disparu. On va continuer à sécuriser ce qui reste…La structure de commandement de l’ADF a pratiquement disparu. Mais ce n’est pas facile à gérer, il faut rester vigilant, même si on ne peut pas dire que les ADF, qui ont une idéologie islamiste, sont en contact avec les shebabs de Somalie.

Le prochain groupe armé qui doit être réduit est celui des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) ces rebelles hutus qui se trouvent au Congo depuis 1994…

Dans le camp de regroupement de Walungu (Sud Kivu) nous avons une centaine de combattants, plus leurs dépendants. Mais les hommes sont relativement vieux et malades. J’ai même vu un aveugle parmi eux…Le plan du gouvernement, c’est de transporter ces gens à Kisangani, mais eux ne veulent pas bouger. En réalité, d’après le plan DDR (désarmement et démobilisation) tous ceux qui veulent rentrer au Rwanda peuvent le faire, Kigali est d’accord et eux, ils le savent. Les détails ont été discutés au Rwanda et tous ceux qui veulent y aller, avec leur famille, y compris des femmes congolaises, peuvent le faire. Pour répondre à leurs craintes (ils disent que dans leur pays ils seront tués…) nous avons offert à des petits groupes de faire le voyage au Rwanda, de rencontrer d’autres ex-combattants et au retour ici, de raconter leur histoire.
Depuis 2002, nous avons rapatrié 11.117 combattants et le reste, 1500 à 2000 personnes peuvent eux aussi être rapatriés mais il doit s’agir d’un processus volontaire. Quant à ceux qui ne veulent pas rentrer, ils peuvent se rendre à Kisangani où un camp quatre étoiles a été construit à leur intention et de là, ils peuvent gagner un pays tiers, si on en trouve un…
Le plan du gouvernement, conçu avec l’appui de la SADC (les pays d’Afrique australe) et de la CIRGL (conférence sur la sécurité dans les pays des Grands Lacs), c’est de préconiser le désarmement volontaire, dans un délai de six mois, qui court depuis le 1er juillet et se termine début janvier. Nous allons évaluer la situation début octobre, mais déjà nous constatons qu’il n’y a pas de progrès…

La population congolaise, elle, est très hostile à cette présence des FDLR à Walungu…

C’est exact. Et pour ne pas que les FDLR s’installent à Walungu, c’est volontairement que nous maintenons ce camp dans des conditions précaires. L’idée est que ces gens quittent pour Kisangani puis cèdent la place à d’autres groupes. Mais comme toujours, les plans sont des plans, la réalité, c’est autre chose…Sur le terrain, cela ne marche pas… Après la recherche d’une solution pacifique, il faudra recourir à la force. Je le répète, l’option militaire est toujours sur la table : nous avons soutenu l’armée congolaise contre le M23, contre les ADF, maintenant va venir le tour des FDLR.
Mais nous ne pouvons combattre seuls dans des territoires aussi vastes, il nous faut l’appui et le feu vert des forces gouvernementales.
Notre mandat est de neutraliser les FDLR, mais le délai de six mois relève d’une décision prise par les ministres des pays alliés du Congo, nous ne pouvons pas nous y opposer. Il faut toujours donner une chance aux solutions pacifiques. Cela dit nous disposons de moyens très modernes, des hélicoptères de combat, des drônes, des moyens de renseignement, une Brigade africaine forte de 3000 hommes…Le président Kabila qui voulait d’abord donner à ces hommes l’occasion d’être désarmés de manière pacifique a confirmé que l’option militaire restait sur la table…Kigali a récupéré 11.000 hommes, il leur faut maintenant attendre un peu que s’organise le retour des derniers groupes, qui ne sont pas plus que 1500 hommes, 2000 au maximum…Certes, ils ne représentent plus une menace militaire, mais psychologiquement, le Rwanda ne le supporte pas, ce que je comprends très bien, au vu du traumatisme du génocide.

La Monusco est-elle prête, techniquement, à soutenir le processus électoral qui doit avoir lieu l’année prochaine?
Non. Nous n’avons pas d’argent. Nous avons des contacts très étroits avec l’abbé Malu Malu, président de la Commission électorale indépendante et nous pouvons assister le Congo de trois manières : la première, ce sont les bons offices. Cela ne coûte pas grand-chose et je parle avec tout le monde, la majorité et l’opposition, entre autres des projets de révision de la Constitution. Le deuxième point, c’est le soutien logistique à apporter aux élections locales. Mais sans argent, on ne peut rien planifier. Le troisième, c’est, via le PNUD, l’assistance technique. Le document de travail existe mais il faut de l’argent. Or la communauté internationale n’accorde pas le financement parce qu’on n’a pas encore un calendrier électoral complet, allant jusqu’en 2016 (ndlr. année où se termine le mandat du président Kabila…)La loi sur les élections locales est votée, quant aux élections provinciales, on ne sait pas encore si elles se dérouleront au suffrage direct ou indirect, et enfin on ne sait encore rien à propos des élections présidentielles. Y aura-t-il un referendum, fera-t-on sauter l’article 220 de la Constitution qui limite à deux les mandats du président ? Sans interférer dans leurs affaires, nous attendons que les Congolais aient pris leur décision. Mais s’ils veulent avoir notre assistance, nous posons des conditions. La communauté internationale veut que tout le calendrier électoral, y compris la hauteur du financement par les Congolais, soit sur la table.

Le Congo a-t-il encore besoin d’une longue présence de la Monusco ?

Déjà maintenant, on est en train de planifier notre départ… Nous n’avons pas vocation à rester ici pour l’éternité et le gouvernement congolais nous dit que nous devons réduire la force. D’ici la fin de cette année, le secrétaire général de l’ONU opèrera une « revue stratégique », prévoyant la stratégie de départ de la Monusco. Attention, nous n’allons pas abandonner un pays fragile, mais nous allons prévoir la réduction de notre présence.
Après les succès militaires déjà obtenus, nous pouvons nous demander si nous avons encore besoin d’une force militaire de 19.000 hommes. Nous représentons toujours l’opération de maintien de la paix la plus coûteuse au monde, 1, 38 milliards de dollars, c’est beaucoup d’argent. Et cela alors que l’ONU doit aussi se déployer au Mali, en Centrafrique…Nous devons commencer à planifier une retraite graduelle…

Au bout du compte, pourra-t-on dire que, pour les Nations unies, le Congo aura été une « histoire à succès » ?

Posez moi cette question dans cinq ans… Aujourd’hui c’est trop tôt. Certes, nous avons eu des succès militaires et le gouvernement a repris le contrôle de la partie du pays qui avait été dominée par les groupes armés. Mais ce succès est éphémère, la situation demeure fragile, la victoire contre le M23 remonte à moins d’un an, ce n’est pas beaucoup. La pacification est elle durable ou pas ? Il est trop tôt pour le dire. Avant-hier encore nous avons reçu une nouvelle liste de 230 ex-M23 qui ont été amnistiés pour les actes de rébellion. Après un passage dans les camps de DDR (désarmement et démobilisation) ils seront réintégrés dans la société. Ceux qui ont signé un acte d’engagement sont 1600 en Ouganda et presque 500 au Rwanda : sur une base individuelle ils ont signifié qu’ils souhaitent bénéficier de l’amnistie. C’est un processus assez long et lourd, mais qui marche plutôt bien. Graduellement, on progresse…

A part les deux Kivu, voyez vous d’autres foyers de tension potentiels ?
En Ituri, nous ne sommes pas tellement actifs, ni au Nord Katanga. Un nouveau conflit est apparu au Katanga, entre les Pygmées et les Luba, ce qui a généré 50.000 nouveaux réfugiés. Dans le pays, nous comptons 2.600.000 déplacés internes…
D’un côté on calme un conflit et d’un autre, cela recommence : la Monusco a encore du pain sur la planche…

Propos recueillis à Kinshasa