23 septembre 2014

Un nouveau village où les femmes du Congo reprennent espoir

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Panzi,

Traversant les quartiers sud de Bukavu, la route qui mène à l’hôpital de Panzi et au delà, à la frontière burundaise, ressemble plutôt à une piste défoncée par les pluies, jalonnée de boutiques où l’on vend chargeurs, cartes de téléphone, appareils électro ménagers importés de Chine. A tout moment, un camion renverse son chargement de bananes ou de charbon de bois, la circulation se bloque et, par dizaines les badauds s’agglutinent ou font semblant de s’affairer. C’est pour dégorger Bukavu, encombrée sinon paralysée, où il arrivait que des femmes sur le point d’accoucher meurent au bord du chemin, que, voici vingt ans, le docteur Mukwege a fondé l’hôpital de Panzi, avec l’aide des églises norvégienne et suédoise soutenant la 8eme CEPAC (Conférence des églises chrétiennes pour l’Afrique centrale). A l’époque, les églises opérant au Sud Kivu se répartissaient l’espace suivant des critères qui remontent à l’ère coloniale : les catholiques se déployaient dans les villes tandis que les protestants, venus de Tanzanie, devaient rayonner dans les campagnes, depuis les hautes montagnes jusqu’aux rives du lac Tanganyika.
Originaire de Kaziba, d’où son père était parti vers Bukavu pour y fonder la première paroisse protestante, le docteur Mukwege, après la fin de ses études au Burundi, fut d’abord affecté à l’hôpital de Lemera, créé en 1978. Attirées par sa réputation de gynécologue exceptionnel, les femmes de toute la région ne tardèrent pas à affluer dans ce vaste établissement, y compris depuis les pays voisins, le Rwanda et le Burundi. C’est là aussi que Mukwege fonda un institut technique médical. Mais Lemera, où commença la première guerre du Congo en octobre 1996, ne se remit jamais réellement de ces journées tragiques où le personnel médical et les malades furent massacrés par les rebelles qui partaient alors à l’assaut du Congo. Ayant échappé de justesse à la tuerie, le Dr Mukwege, qui porte toujours le titre de chef du département des œuvres médicales de la CEPAC, décida alors de fonder une nouvelle structure plus proche de Bukavu et d’accès plus facile.
PLUSIEURS FOIS PILLE ET RECONSTRUIT PANZI EST DEVENU UN HOPITAL DE REFERENCE

Avec l’aide des églises de Suède et de Norvège, il choisit le quartier de Panzi, pour y installer un nouvel hôpital particulièrement voué aux soins gynécologiques. Pillé puis détruit par les rebelles, Panzi fut chaque fois reconstruit avec l’aide de la solidarité internationale. Aujourd’hui, l’hôpital vaste et bien tenu, est devenu une structure de référence, bénéficiant aussi du soutien de l’Etat congolais.
Au fil des années, l’afflux de patients a permis la création d’un nouveau village. Tout autour de Panzi, les maisons ont surgi du sol, toits de tôle enchevêtrés et murs d’argile qui s’effondrent souvent lors des grosses pluies. Devant l’hôpital, s’alignent des étals où les familles achètent de quoi nourrir leur parent. De petits hôtels se sont ouverts et même une boîte de nuit dont la musique tonitruante retentit jusque dans le bureau du docteur !
Mais l’animation de Panzi a aussi une autre cause : bon nombre de femmes victimes de violences sexuelles, qui étaient arrivées à l’hôpital pour se faire soigner, ont refusé de repartir ! Les unes avaient été rejetées par leur mari resté au village, les autres avaient tout perdu, la santé, leur maison, leur famille. Nombre d’entre elles, systématiquement violées alors qu’elles se rendaient aux champs du côté de Mwenga et de Shabunda, aux abords de la forêt, avaient décidé de ne plus quitter les abords de la ville. Et d’autres enfin ont fini par considérer Panzi et « leur » docteur comme leur véritable famille. C’est le cas d’Alphonsine. Cette jeune fille au doux sourire, soignée et reconstruite par le Dr Mukwege, ne veut plus quitter les lieux. Elle travaille dans l’hôpital, partage souvent les repas familiaux du médecin, n’a guère d’autre horizon.
C’est ainsi qu’au fil des années, Panzi est devenu bien plus qu’un hôpital : les femmes y sont accueillies et, durant le temps des soins, qui peut durer des semaines, sinon des mois, les enfants sont accueillis dans une crèche. Mais lorsque l’opération a réussi, tout reste à faire : puisqu’il s’agît de lutter contre l’impunité et d’apprendre aux femmes à réclamer leurs droits, une clinique juridique a été ouverte. Là, une avocate de renom, Yvette Kobuo, s’est mise à l’écoute des femmes, constitue un dossier, examine les procédures qui pourraient donner lieu à des procédures judiciaires.

NANTIES DU PETIT PECULE QUE PANZI LEUR AVAIT ACCORDE LES FEMMES SE SONT LANCEES DANS LE COMMERCE REUSSISSANT A NOURRIR LEUR ENFANT

Un peu plus loin, Maman Zawadi et plusieurs volontaires « encadrent » des jeunes filles qui poursuivent leur traitement et guérissent lentement de leur traumatisme. Dans la perspective d’une future réinsertion, elles apprennent un métier, la couture, la vannerie, ou, de manière plus sophistiquée, s’initient à la comptabilité, acquièrent la capacité de gérer un petit business. Le Dr Mukwege s’émerveille toujours du courage de ses anciennes patientes : « combien de femmes n’ais je pas vu repartir ainsi ? Nanties du petit pécule que Panzi leur avait accordé, elles se sont lancées dans le commerce, réussissant à nourrir leur enfant… »
Avec le temps, au vu des prix qui se succédaient et des subventions internationales toujours plus importantes, le Docteur Mukwege a décidé d’élargir le rayonnement de son hôpital. C’est ainsi qu’a vu le jour la Fondation Panzi, indépendante de l’hôpital lui même et qui a une activité beaucoup plus large : des cliniques mobiles sont envoyées dans les villages les plus reculés. Les femmes peuvent se faire examiner et y recevoir les premiers soins avant d’être, si nécessaire, acheminées sur Panzi.
En outre la Fondation Panzi se déploie désormais loin du Kivu : au Maniéma, au Katanga, dans les deux Kasaï et dans l’Equateur, elle envoie des spécialistes du traitement des fistules vaginales. Les équipes dirigées par le Dr Tina Amisi y découvrent souvent des femmes invalidées depuis des années par la fistule, résultant de grossesses précoces et mal traitées. Des soins sont prodigués sur place et les cas les plus graves peuvent être renvoyés sur Panzi. Cette extension de son activité a permis au Docteur de découvrir une autre facette des maux qui accablent son pays. Devant la caméra de Thierry Michel, il soupire : « le Kasaï, l’Equateur n’ont pas connu la guerre. Mais le nombre de fistules est parfois aussi élevé qu’au Nord et au Sud Kivu, résultant du manque d’accès aux soins ou de traitements inappropriés… Il reste tant à faire… »