12 janvier 2015

Dans les rues de Paris, un seul mot ” liberté”

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Chapeau

Peau contre peau. Visage après visage. Banderoles, pancartes, slogans. Tous Charlie. Tous Français. Juifs, chrétiens, musulmans. Athées. Tous libres et décidés à le rester. A se battre. Cette foule là, c’est un bouclier humain. Un rempart contre la folie. Elle mêle toutes les générations, toutes les couleurs, parle toutes les langues, mais c’est en français qu’elle clame sa liberté, dit une chose et son contraire mais sans jamais oublier l’essentiel : tous ensemble. Tous présents. Le nom de Charlie fait crépiter les mains et les applaudissements font trembler Paris. La Marseillaise passe comme une houle, le chant des partisans donne des frissons.
Sur toutes les lèvres, un seul mot « liberté »…

Le « Charlot » des Gabonais

Bien avant le début de la manifestation, Loyola Millet et ses camarades se sont installés place de la République et haranguent la foule avant l’arrivée, bien plus tardive, des personnalités officielles.
En cause, non pas Charlie, mais leur « Charlot » à eux, Ali Bongo, le président du Gabon, qui s’est invité aux côtés de François Hollande. Etudiante en sciences de la santé, Loyola brandit bien haut une pancarte rappelant que le « Charlie » du Gabon s’appelle Mboulou Beka, un journaliste tué par balles le 20 décembre dernier. « Chez nous, il n’y a pas de liberté de presse, et la France se tait, elle qui a mis en place Ali Bongo et le soutient sans désemparer… La France de Charlie ne peut pas accepter un tel allié, ce président là ne peut pas partager l’indignation et la colère des Français… »
D’autres Africains, parmi lesquels beaucoup de Gabonais, approuvent : ils sont médecins, étudiants, et se présentent comme des victimes de la « Françafrique ». « Liberté à l’intérieur des frontières de l’Europe, et quoi à l’extérieur ? Nous aussi, nous avons droit à la liberté d’expression… »

Claire Brisset : des raisons d’espérer

Malgré l’horreur qui l’a saisie au cours des jours écoulés, Claire Brisset, qui fut médiatrice pour le droit des enfants, découvre des raisons d’espérer : « il faut se réjouir du fait que dans ce pays, attaquer la liberté d’expression est jugé insupportable, les gens ont fait bloc autour de valeurs communes. Un fait nouveau, c’est que les Français, qui considèrent souvent la gendarmerie et la police comme des forces de répression ont cette fois applaudi les forces de l’ordre, les considérant comme des garants des libertés. Je constate aussi que, dans la foule, toutes les générations se mêlent, des anciens qui ont connu Mai 68, des jeunes, qui partagent les mêmes valeurs…Par contre, il y a aussi de moins bonnes nouvelles : les trois auteurs des crimes de cette semaine incarnent l’absence d’une vraie politique de l‘immigration, ils sont le symbole de l’échec de l’école…Depuis 1789, la France est un pays qui pense qu’elle a quelque chose à dire au monde, des valeurs à transmettre. Elle le croit toujours mais aujourd’hui, elle est réduite à ses propres frontières, elle n’a plus son empire colonial, ce qui est l’un des éléments du malaise. Durant longtemps, la France a pu puiser en Europe la main d’œuvre dont elle avait besoin et l’intégration des Polonais, Espagnols, Italiens s’est opérée sans exiger d’effort particulier. Par la suite, la France a fait appel à ses anciennes colonies, mais sans politique d’accueil, de scolarisation spécifique…Ces populations là ont été parquées dans des ghettos horribles, autour des grandes villes, Paris, Marseille, et je crois vraiment que la laideur urbaine sécrète la haine, que l’absence d’infrastructures, de moyens de transport, cela peut rendre fou. Quant à l’école, agent intégrateur par excellence, elle n’a pas fonctionné, car les enseignants n’ont pas été formés à gérer des élèves qui ne parlaient pas le français. La politique de la ville, c’était de la poudre aux yeux. Il n’y a eu aucun désir d’accueillir ces jeunes de la deuxième génération, de partager avec eux les richesses et ils sont partis à la dérive……
Aujourd’hui, on chante la Marseillaise, mais demain, une fois passée la flambée d’émotion, on peut craindre une montée des réflexes sécuritaires, islamophobes, alors qu’il faudrait, de fond en comble, repenser la politique scolaire et celle de l’intégration…

Hélène Cardin : contre le communautarisme

Ancienne journaliste à France Inter, Hélène Cardin estime que le pouvoir s’est montré trop laxiste à l’égard des filières radicales : « nous avons été naïfs et aujourd’hui, la terreur a envahi Paris… Paris, qui est tout de même la capitale du pays des libertés. Et la plus importante d’entre elles, la liberté d’expression, a été massacrée… La France est un Etat laïc, il ne peut y avoir ici de communautarisme, comme aux Etats Unis… Ces attentats ont suscité la rage, un esprit de vengeance…
Demain on va nous empêcher d’écrire, de filmer, et aussi de rire : c’est inimaginable, et c’est pour cela que la manifestation d’aujourd’hui est aussi importante. Mais le pire reste peut-être devant nous : nous allons devoir faire face à tous ces jeunes Français qui sont allés faire le « jihad » en Syrie : comment allons nous protéger nos médias ? On sait bien que c’est impossible…Nous avons atteint les limites : aujourd’hui, ceux qui protègent les journalistes meurent avec eux !
Il faut maintenant dire « stop », on arrête tout cela. Et cesser de penser que l’on pourra un jour réintégrer ces gens : il faut renforcer l’arsenal législatif, rétablir nos valeurs à nous, dire « en France, c’est ainsi. Et si ça ne vous plaît pas… » Nous sommes le pays des libertés, de la laïcité, c’est pour cela que le monde entier nous témoigne sa solidarité…Et c’est pour cela que moi, tous les soirs, je m’en vais marcher place de la République… »

Amina Tadjani: « nous sommes venus en famille »

Avec sa mère Khetra, sa sœur Rizlaine, Amina Tadjani est venue en famille et ne se fait pas prier pour exprimer ses opinions. Sur la place de la République, le petit groupe de femmes brandit bien haut ses panneaux soutenant Charlie et revendique le droit à la liberté. Amina reconnaît cependant que :« la plupart de mes compagnes du lycée ne sont pas là, elles ont eu peur des menaces, mais nous, nous sommes venues depuis notre banlieue. Nous sommes Françaises, musulmanes, attachées aux libertés, comme tout le monde. Nous ne nous reconnaissons absolument pas dans ces gens qui tuent au nom du Prophète, qui souillent l’Islam, qui bafouent ses valeurs les plus sacrées. Nous refusons tous ces amalgames et si nous marchons, c’est pour défendre la France : nous sommes chez nous ici, et nous refusons les intimidations…»

Isabelle Durant : apporter au vivre ensemble des réponses locales et européennes

Rencontrée au milieu de la foule, l’écolo belge Isabelle Durant n’a pas voulu se joindre au cortège officiel : « il y a là des gens que je n’avais pas envie de croiser… » Si elle a tenu à venir à Paris, « c’est parce qu’il est important qu’on se mélange, on ne peut faire des manifestations chacun chez soi, il faut échanger entre citoyens engagés… Il faut tout faire pour construire ce qui peut empêcher ce genre d’actes et favoriser une cohésion sociale plus harmonieuse…En Belgique aussi il y a des gens qui sont largués, pénalisés pour délit de sale gueule. Il faut renforcer les efforts sur le plan scolaire, de l’intégration, mais sans négliger les aspects sécuritaires qui devront être repensés…Ici, on a eu affaire non pas à des martyrs, mais à des fous, des gens qui étaient prêts à tuer et mourir… Cela exige des mesures adéquates. Il faudra aussi revoir l’attitude de l’Europe à propos de tout ce qui se passe au Moyen Orient, autour de la Méditerranée…L’Europe doit augmenter son investissement dans la région, sauver les démocraties naissantes, mettre fin aux injustices, s’engager plus encore dans le problème israélo palestinien… »

Mouloud Belaïd : enseigner la liberté à mes enfants

Mohamed, le petit dernier de 4 ans , est juché sur les épaules de son père et regarde la foule, comme pour ne rien oublier Son frère de six ans, Lisian, marche gaillardement depuis la place de la République et compte bien arriver au rendez vous de Nation.
« Avant de partir », explique le père, « j’ai expliqué au plus grand qu’il était important d’être ici. Je lui ai dit que ces hommes qui avaient tué n’étaient pas des musulmans, mais des criminels. Ce qu’ils ont fait est inhumain. Je suis ici parce que je veux transmettre à mes enfants un message de liberté, d’égalité, de fraternité. Je suis Algérien, et dans mon pays d’origine, j’ai déjà connu des assassinats de femmes et d’enfants. Et voilà que maintenant je retrouve cela ici…C’est pour cela que nous sommes venus marcher, parce que cette peur est inacceptable. On veut la liberté, chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut. Ces gens disent qu’ils agissent au nom de l’Islam mais ce qu’ils font, c’est une insulte à notre religion. Ils sont des délinquants, des braqueurs, des criminels, ils n’ont rien à voir avec l’Islam. C’est cela que je veux faire comprendre à mes enfants… Ce qui m’a fait mal, c’est qu’un Monsieur, dans la manifestation, a apostrophé mes enfants en leur disant : «voilà de futurs terroristes… » J’en aurais pleuré… »
Alors que les marcheurs, comme un fleuve inextinguible, se répandent dans toutes les rues attenantes au Boulevard de la République, Danilo mène un groupe d’Italiens. Au passage, ils applaudissent les gendarmes et clament leur attachement à la France, le pays où ils vivent, dont ils partagent les valeurs. Il sont ici pour une seule raison : « la liberté, c’est plus important que la vie… »