3 février 2015

Ecrire, par vent debout

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En ces temps où les économistes tiennent le haut du pavé, et où les jeunes clament leur pessimisme ou choisissent l’exil, le choix de l’UCL, qui a décerné le titre de Docteur Honoris Causa à trois écrivains a quelque chose de prophétique, sinon de prémonitoire. Qu’y a-t-il de moins «profitable », de plus « gratuit » que l’écriture, de plus raillé que l’indignation, de plus ridiculisé que cette petite fleur qui s’appelle l’espérance ?
Cependant, telle est la raison de vivre de personnalités comme André Brink, Eve Ensler, Jean-Claude Guillebaud.
Tout au long de leur existence, ils ont écrit par vent debout. Contre l’apartheid mais aussi contre les injustices qui rongent la nouvelle Afrique du Sud. Pour les femmes, torturées, asservies et qui luttent contre les tabous mais aussi contre le cancer et les blessures de la vie. Pour la valeur du témoignage, le courage d’affirmer les valeurs, de défendre la culture et aussi la spiritualité…
Trois personnalités hors du commun, trois écrivains à contre courant, mais plébiscités par d’immenses succès car ils touchent au plus profond de ces replis de l’âme où le matérialisme ambiant voire l’égoïsme interdisent si souvent de s’aventurer.
C’est un hasard du calendrier, mais la valeur de l’écriture, le caractère rédempteur de la culture sont honorés à travers eux un mois après que l’attentat contre Charlie Hebdo ait rappelé que les ennemis de la liberté n’ont pas frappé au hasard. Ceux qu’ils ont abattus sauvagement n’étaient pas les manipulateurs des fonds vautours ou les cracks de la finance sauvage, mais des hommes qui proclamaient leur liberté de pensée, leur droit au défi, à la provocation, qui ne faisaient pas l’unanimité mais, outre le rire, suscitaient le respect et l’affection.
Touchée au cœur voici un mois, l’écriture cette semaine proclame à nouveau son droit à la résistance. Et, autre hasard de l’agenda, l’hommage à ces trois écrivains se déroule le jour même où un journal belge fête son centenaire, un siècle d’écriture au service de la liberté !
Nous voilà loin de la logique du marché, de la résignation des pessimistes : un journal a tenu bon, des écrivains s’obstinent à mettre en alerte, à rappeler qu’in fine, ce sont les idées qui gouvernent le monde et non les bilans et les chiffres. Ils écrivent par vent debout, mais au fond de l’air, il y a déjà un peu de printemps…

3 février 2015

Guillebaud et le “plaisir dégoûtant” de la guerre

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Rencontre avec Jean-Claude Guillebaud, Docteur honoris causa 2015, UCL

Journaliste, écrivain, essayiste : pourquoi écrire, encore et toujours ?

Il est une question qui me hante depuis des années, et qui sera l’objet de mon prochain livre : qu’est ce qui fait que l’on éprouve une sorte de jubilation à partir à la guerre, d’où vient cette sorte d’excitation parfois joyeuse ? Alors que souvent, on sait que l’on part pour des choses terribles, moi, durant 25 ans, j’ai toujours été content de partir… Il y a une sorte de joie de la guerre, que j’appelle « le plaisir dégoûtant »… Après avoir vu bien des guerres, j’ai vu des combattants de tout bord y succomber aussi…J’ai couvert la guerre du Vietnam alors qu’à Saïgon il y avait au moins 600 journalistes accrédités auprès des forces américaines, dont 500 au moins étaient hostiles à cette guerre. Mais dans le même temps, je n’ai jamais rencontré un confrère qui refusait de couvrir une ouverture de route à la mitrailleuse lourde, ou de suivre un bombardement de B52. Il y a quelque chose qui me trouble dans ce consentement joyeux à la violence… La joie de la guerre, qui a existé depuis des siècles, c’est le sujet de mon prochain livre : la guerre vous arrache à la routine de la vie quotidienne, à la médiocrité, elle vous permet aussi de nouer les amitiés les plus fortes…Quand vous avez failli mourir ensemble vous êtes lié à vie…
J’ai aussi découvert que derrière nous, nous avons des siècles de littérature faisant l’éloge de la guerre. Rappelez vous Joseph de Maistre qui écrivait : « la guerre est divine »…
Dans ce livre, de manière plus personnelle, je veux aller au bout de moi-même…

Quand on revient d’avoir couvert une guerre, comment se sent on ?
Je me souviens m’être retrouvé au Biafra en 1968, aux côtés d’une petite équipe médicale. Nous avons vécu des situations terribles, mais je suis rentré en pleine forme ! Dans ces moments là, il y a un mécanisme mental qui vous protège de toutes ces émotions, qui vous bloque. Le choc peut survenir plus tard…Dans mon travail il y a aussi eu des moments où j’ai eu le sentiment d’être le voyeur : on voit, on vit la souffrance, puis on part et les autres restent. J’ai raconté cela dans un autre livre, où sur la base de Can Tho, au VietNam, sept journalistes, cinq Américains et deux Français avions réussi à être évacués d’urgence, malgré les réticences des militaires. Au bout d’un moment, un hélicoptère nous a embarqués, mais les petits soldats vietnamiens, eux, sont restés au sol et l’un d’entre eux, un très jeune homme, qui avait réussi à monter à bord, a été jeté dehors…Nous, quelques minutes plus tard, nous sommes tombés au milieu d’un concert de rock philippin…Mais aujourd’hui les journalistes deviennent des protagonistes de la guerre, on les enlève, on les exécute. Il y a de vastes zones où les journalistes ne se rendent plus…
A propos des djihadistes, j’ai aimé la formule de Jean-Pierre Perrin, journaliste à Libération « l’Islam était la dernière cause sur le marché… »Cela me rappelle le livre d’Arthur Koestler « l’islam sans croix » : après la guerre déjà, en 1945, les jeunes étaient à la recherche d’une cause…

Comment écrire après l’attaque de Charlie Hebdo ?

Au moment même où les envoyés de l’UCL se trouvaient dans mon bureau à Paris se trouvaient dans mon bureau, la nouvelle du massacre nous est parvenue. Effondrés, nous nous sommes soutenus les uns les autres, heureusement qu’ils étaient là, car Bernard Maris, Cabu, étaient des amis personnels. Cabu a commencé à venir à la maison lorsque nos filles avaient deux ans, on a voyagé ensemble. Lorsque je n’étais pas toujours d’accord avec lui, que le lui demandais pourquoi il était si méchant, il m’adressait une réponse désarmante : « toute ma méchanceté est passée dans mes dessins, dans la vie, il n’y en a plus… » J’ai fait une chronique intitulée « ils ont tué les gentils… »
Cabu, Maris, c’étaient les plus gentils des hommes… Cela dit, il ne faut pas transformer Charlie Hebdo en icône, il faut aussi avoir le droit de les critiquer…C’est l’avocat de Charlie, Bernard Malta, qui a déclaré : « le droit au blasphème est sacré »… Mais quelle contradiction dans les termes !Le blasphème, c’est de ne pas accepter le sacré. On oublie parfois qu’au début les chrétiens que nous sommes ont pratiqué d’immenses blasphèmes : rejet de la loi, objection de conscience, refus d’accepter l’empereur romain. Jusqu’au 3e siècle, les premiers chrétiens étaient Charlie…
Mais sitôt que le christianisme est devenu une religion d’Etat, religion officielle de l’empire romain, ce fut la catastrophe ; c’est pour cela que les Pères du désert se sont retirés, pour mettre le message du Christ à l’abri du temporel.
Dans l’Islam, c’est à peu près pareil avec le soufisme : il s’agît d’une sagesse qui a fait un pas de côté, loin de l’ esprit de conquête. Ce que je crains aujourd’hui c’est que l’attentat contre Charlie Hebdo génère une vague terrible de haines et de suspicions contre l’Islam.

Vous abordez souvent le défi de l’espérance…

Dans un livre récent, j’ai décrit dix moments de ma vie, très durs, où j’ai été, par la suite, capable de me ressaisir. Comme journaliste, dans les pires situations où je me suis trouvé, j’ai toujours vu des gens qui ne désarmaient pas, qui restaient débout et donnaient des raisons d’espérer. Comment sombrer alors dans le pessimisme chic de Saint Germain des Prés ?
Avec Raymond Depardon, nous avions fait ce film consacré à l’Afrique « comment ça va avec la douleur ? »Et mon dernier livre s’appelle, « je n’ai plus peur »…