30 mars 2015

Fosfom: dix ans d’une nouvelle forme de coopération médicale

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Ils sont rentrés en Arménie, en Algérie, au Cameroun, au Liban, au Maroc et ailleurs encore et curieusement, ces médecins, brillants spécialistes en leurs domaines respectifs, ont le même sourire. Un sourire qui exprime la foi en la vie, la confiance en soi, l’ouverture aux autres et la tolérance… Le point commun qui unit ces stagiaires, c’est qu’ils sont tous passés par l’ULB, qui leur a organisé des stages dans ses divers hôpitaux et services. Le programme Fosfom (Fonds de soutien à la Formation médicale) a ainsi organisé plus de 800 stages dont ont bénéficié des étudiants en médecine venus du monde entier. Ils ont ainsi complété leur spécialisation, acquis un bagage technologique, scientifique qu’ils ont ramené dans leur pays d’origine. Mais surtout, durant leur séjour en Belgique, ils ont eu l’opportunité de partager des valeurs et de nouer des amitiés qui les accompagneront leur vie entière, comme le plus beau des bagages…
Durant 44 jours de tournage, le cinéaste Yvon Lammens s’est attaché à retrouver ces « anciens » d’un type différent : ils les a filmés à Bruxelles, un peu, et dans leur pays, beaucoup. Doté de beaucoup d’empathie et de chaleur humaine, le réalisateur a montré combien ces jeunes médecins, futurs cadres dans leurs pays respectifs, avaient su ramener l’essentiel, au-delà du bagage scientifique : un esprit de tolérance et d’ouverture, à l’image de Bruxelles, cette ville qu’ils ont appris à connaître, melting pot de 150 nationalités…
A l’occasion des dix ans de Fosfom, cette coopération médicale d’une autre génération, le film d’Yvon Lammens sera présenté ce jeudi à 18 heures à l’Académie royale de Belgique et il illustrera ce nouveau visage de la coopération universitaire médicale…
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30 mars 2015

La genèse du film “l’homme qui répare les femmes”

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L’avant première du film “l’homme qui répare les femmes” vient d’avoir lieu en Belgique: à Bruxelles, Louvain la Neuve, Liège, Ath, un public très ému a salué ce documentaire mais surtout a ovationné le docteur Mukwege qui avait accepté d’assister au lancement d’un film dont il est le personnage principal, mais pas le seul héros. Car le véritable héros de ce documentaire, c’est le peuple congolais: le film montre les débuts de la guerre en 1996, recueille des témoignages jusqu’à présent inédits à propos des massacres, et surtout illustre l’immense courage, la résilience des femmes congolaises: refusant d’être victimes, elles finissent par reconstruire leur vie après que leur corps eut été “réparé. Grâce à elles, le film n’est pas négatif ou misérabiliste: il se veut un gage d’espoir en l’avenir, il donne l’image d’un peuple debout…
Comment ce tournage a-t-il réalisé sur le terrain? Voici quelques épisodes de cette aventure…

Avant de nous retrouver autour d’un projet commun, Thierry Michel et moi avons longtemps suivi des désirs parallèles : faire mieux connaître un homme qui, dans la ligne d’un Floribert Chebeya, représente un véritable héros congolais, montrer que le Docteur Mukwege, loin d’être isolé, est à la fois le produit et l’expression de la résistance d’un peuple face à la guerre et à l’exploitation…Il nous fallut des mois pour nous convaincre d’unir nos efforts et d’autres mois encore pour persuader ceux qui tenaient les cordons de l’aide financière et pour rassurer les autorités congolaises quii nous ont finalement permis de filmer sans entrave aucune, dans un climat de liberté que Thierry Michel avait rarement connu…….Ce long délai nous permit aussi de mieux connaître l’homme qui allait devenir le fil conducteur de notre histoire à quatre mains…Il nous permit aussi de convaincre les autorités congolaises d’accorder enfin à Thierry Michel le visa qui, durant plusieurs années, lui avait été refusé.
Pour ne pas prendre de risques, l’équipe, débarquant à Bukavu en mai 2014, décida cependant de louer une maison au bord du lac. Thierry, avant d’empoigner sa camera, se révéla alors un maître en logistique…A chaque fois qu’il pénétrait dans une boutique, achetant moustiquaire, casserole, détergent, cafetière, Patrick, notre indispensable assistant congolais, murmurait : « il présente une véritable liste de mariage… ». Cette liste s’avéra bien utile lorsque le soir, à la fraîche, alors que moteurs et caméras rechargeaient leurs batteries, que les ordinateurs tournaient et que, juchée sur le toit, la génératrice buvait de grandes lampées de pétrole, l’équipe se retrouvait enfin au calme, avec le sentiment de se sentir chez soi, verre en mains…
Pénétrer avec Thierry Michel dans l’enceinte de Panzi, c’est autre chose qu’y déambuler avec son seul bloc note…. A la seule vue de la camera, les curieux se rapprochent, tout le monde se pousse pour être dans l’image. Mais en même temps, les interdits pleuvent : pas de visages, pas de gros plan, pas de pasteur pratiquant imposition des mains ou harangue charismatique. Rien d’autre qu’une image aseptisée, que des plans où l’on distingue les docteurs Mukwege et Cadière en salles d’opération, penchés sur des silhouettes non identifiables……
En fin d’après midi, l’équipe venue de l’hôpital Saint Pierre, qui a opéré sans désemparer, de 7heures 30 du matin jusque 18 heures, laisse filtrer quelques murmures : « nous allons finir par créer le syndicat des médecins blancs… »Tous sont épuisés, et lorsque Mukwege sort de la salle d’opération, il a les larmes aux yeux : « je ne m’habituerai jamais à opérer une gamine de quatre ans, qui ne pourra jamais enfanter… »
Le lendemain, devant une assemblée de notables, réunis à Kavumu, le docteur raconte qu’il a opéré « avec des larmes dans les yeux »…Pendant la réunion, caméra à l’épaule, Thierry s’affaire. Il fixe les masques burinés des uns, la solennelle hypocrisie des autres, les femmes qui brandissent un calicot proclamant » depuis toujours combattues, parfois battues, jamais abattues, gloire à Dieu… »
Deux jours plus tard, branle bas de combat : pour la première fois, sous la protection des Casques bleus égyptiens, le docteur a accepté de revenir à Lemera, cet hôpital du Sud Kivu où il a passé ses quinze premières années de vie professionnelle. Comme l’ONU n’attend pas, nous avons failli manquer le départ car Jean-Pierre notre chauffeur a oublié de mettre son réveil. Les portables crépitent : « vous êtes à quel niveau ? On arrive, on est déjà là…» Finalement, le convoi se met en route. La piste déroule ses ornières rouges, le docteur rêve tout haut en regardant la Ruzizi qui serpente dans la vallée « les habitants de ces trois pays sont faits pour vivre en paix… »
Fasciné par le paysage grandiose, Thierry se prend pour Cecil B de Mille et il n’hésite pas à demander au docteur de prendre la pose, de présenter son meilleur profil, de réfléchir à voix haute. Amusé, extraordinairement patient, Mukwege accepte les injonctions…
A Lemera, où commença par un massacre la première guerre du Congo, en 1996, le docteur se penche sur un morceau de pelouse plus vert que les autres « c’est ici qu’ont été jetés les corps de mes malades, arrachés à leurs lits, jamais déterrés ni inhumés… »
Quelques jours plus tard, nous voilà enfournés dans une jeep, direction Walungu. Camera, micro, pied, sacoche, lunettes, casquette, Thierry n’en finit pas de récapituler tout ce qui lui est indispensable et qu’il risque d’oublier. Lorsqu’il s’arrête à hauteur du marché, pour quelques menues emplettes qui rempliront le coffre, Patrick s’esclaffe : « le mariage continue, le shopping aussi… »
Cette mise en commun du pain, de l’eau, des fruits crée une bonne ambiance entre notre équipe et les femmes qui nous accompagnent, des dirigeantes de Sarcaf qui nous emmènent à Cangombe.
Nous sommes attendus par des villageoises qui sont rentrées après s’être fait soigner à Panzi. Avec un courage inouï, ces anciennes victimes miment les circonstances de leur viol et leur fuite dans la forêt et elles racontent comment la vie a repris. Par moments, elles semblent danser leur douleur, la transformer en énergie… De telles scènes, Thierry tient à les filmer lui même, camera à l’épaule et tant pis pour les crampes et la fatigue, ces images là seront signées…
Au retour, le fou rire secoue la jeep car Thierry croit avoir retenu une phrase fétiche en swahili, qu’on lui a enseignée au Katanga et il la répète à l’envi… Les femmes se tordent et consentent enfin à traduire « en fait, ce que vous dites, c’est que « les Blancs sont des idiots »… On vous a mené en bateau… »
Lors de notre deuxième séjour, trois mois plus tard, tout a changé : la lumière est plus crue, l’herbe a roussi. Comment ajuster les images et donner un sentiment de continuité ?
Cette fois, nous ne passons guère de temps à Panzi, où il est de plus en plus difficile de filmer. Nous préférons mettre le cap sur les villages de l’intérieur, Mwenga, Kaniola, Kassika, ces lieux passés à l’histoire en raison des atrocités qui s’y déroulèrent. On nous attend, car personne n’est jamais venu filmer jusqu’ici.
A Kaniola, des femmes chantent en descendant dans la modeste crypte où s’affichent les noms de centaines de victimes. Un homme nous raconte, à Mwenga, comment son épouse fut enterrée vive, les plaies couvertes de pili pili. Le curé en soutane blanche nous emmène dans la petite école et nous montre 36 enfants nés du viol, se demandant qui se souciera jamais d’eux…
La camera tourne, on oublie la pluie du soir qui s’annonce. Soudain, diluvienne, l’averse recouvre la piste d’une sorte de boue rouge aussi glissante que du savon de Marseille. La jeep tangue, glisse, s’écarte du précipice et soudain s’enfonce dans un fossé, côté colline.
Au Congo tout s’arrange : alors que nous nous préparons à passer la nuit recroquevillés dans le véhicule, nous apprenons que l’épouse du Mwami nous a préparé un casse croûte, que le tracteur offert par le président Kabila à chaque collectivité va être utilisé pour nous désembourber…
Croire que Thierry et moi allons nous contenter de cette modeste victoire sur les éléments pour regagner Bukavu, c’est mal nous connaître. Notre intention réelle est de visiter un camp où sont rassemblés les rebelles hutus désarmés et nous en avons été empêchés pour d’obscures raisons administratives. Qu’à cela ne tienne, nous appellerons Bukavu, Kinshasa, New York, la terre entière s’il le faut pour décrocher les indispensables autorisations. A l’aube, tout semble débloqué. Mais un officier sud africain de la Monusco demeure bien décidé à nous empêcher de travailler. Nous décidons alors de faire un aller retour à Bukavu, pour une fois encore, frapper à toutes les portes. Finalement on nous permet de visiter le camp pendant une heure, celle où, comme par hasard, tous les occupants du camp assistent à la messe…
L’image, c’est sacré. Malgré l’existence d’archives innombrables, Thierry tient à filmer lui-même une mine. Il veut s’y glisser, lampe vissée sur le front, tient à se mêler aux creuseurs ébahis. Des femmes acceptent de porter notre barda dans la montée et la descente. Au retour, avec Thierry couvert de boue et d’estafilades, nous nous arrêtons dans le petit campement où des belles, sacoches à l’épaule et talons hauts bien plantés dans la boue, s’emploient à convaincre les creuseurs de dépenser leur pécule. Dès l’aube, la bière coule, la musique est tonitruante. Des commerçants discutent sous une bâche, les chèvres bêlent avant de finir en brochettes. « Ambiance à gogo » dit un jeune homme qui assure payer ses études avec ce qu’il réussit à ne pas dépenser.
Nous étions partis pour filmer les drames, la pauvreté, l’aliénation. Nous étions prêts à nous enfoncer dans la boue et la pluie. Et voilà que nous terminons dans le rire, la musique. Au bord de la rivière, les creuseurs tamisent leur récolte, avec huit spectateurs pour deux hommes au travail. Nous partageons la bière et les brochettes de chèvre, taquinons les jolies emperruquées. Même ici, il y a du réseau, et les creuseurs appellent tous azimuts… Nous aussi, nous donnons des nouvelles. « Ca va ? Oui, un peu. Un peu seulement, un peu beaucoup… C’est le Congo … La vie est là. Elle finira par gagner. »

30 mars 2015

Les étapes de la reconstruction des femmes du Kivu

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Avec ses salles d’opération, ses aires de repos, ses longs couloirs où s’alignent les patientes, Panzi est d’abord une institution médicale. Mais avec le temps, ces lieux où le Dr Mukwege vit pratiquement cloîtré, est aussi devenu un grand village.. Vers les profondeurs des jardins, on distingue une cuisine communautaire et un réfectoire, une vaste pelouse où jouent les enfants, une crèche où des jeunes femmes veillent sur des bambins turbulents…
Dans ce quartier périphérique de Bukavu, Panzi et ses annexes forment une sorte de nébuleuse : grâce aux nombreux prix qui ont récompensé son action, le Dr Mukwege a créé la Fondation Panzi, multipliant activités et services destinés aux femmes (non sans susciter quelques jalousies dans le milieu…)
Si Maman Zawadi, la sœur du Docteur, s’occupe des enfants, Thérèse Kulungu, une ex-avocate venue de Kinshasa, dirige une « clinique juridique » où les femmes victimes de violences sexuelles viennent enregistrer leur témoignage, soigneusement archivé. Faut-il dire que cette « banque de données » reprenant les cas de plus de 40.000 femmes représente aussi une nomenclature des divers groupes armés, qui utilisent chacun des méthodes différentes…
Les juristes de la clinique encouragent les femmes à demander réparation et à porter plainte. « Il faut récuser les « arrangements à l’amiable » explique Me Kulungu. « Ils se concluent le plus souvent au détriment de la victime, par exemple lorsque les parents se contentent de recevoir une chèvre ou une poule pour les dédommager du viol de leur fille…Il arrive aussi que les familles décident de marier le violeur et sa proie, éteignant ainsi la plainte… » L’assistance juridique telle qu’elle est conçue à Panzi vise au contraire à aider la victime à faire valoir ses droits, à saisir les tribunaux afin de lutter contre l’impunité.
Après avoir été soignées, restaurées dans leur intégrité physique, les «femmes de Panzi » apprennent aussi à reconstruire leur vie, y compris sur le plan économique.
On leur enseigne non seulement la couture, la vannerie, activités classiques, mais aussi des rudiments de comptabilité afin de pouvoir gérer un budget, tenir un petit commerce. Mukwege s’émerveille toujours de leur savoir faire : « avec un petit crédit, de 100 ou 200 dollars, ces femmes se lancent. Elles achètent et revendent des légumes puis se construisent un petit logement… »
La « Cité de la Joie » animée par la Belgo Congolaise Christine Schuler-De Schryver vice-présidente de la Fondation Panzi, affiche des ambitions plus vastes encore, inscrites en grandes lettres à l’entrée des bâtiments : « transformer la douleur en pouvoir ». Il s’agît de permettre à des femmes qui ont connu les souffrances les plus extrêmes de redevenir non seulement des personnes à part entière mais aussi de se transformer en leaders d’opinion.
A la « Cité de la joie » sont ainsi admises des jeunes filles sélectionnées dans toutes les provinces du Congo pour avoir été victimes de « violences liées au genre », suivant la terminologie aujourd’hui utilisée.
Durant plusieurs mois, les « élues » suivent des cours de culture générale, apprennent à connaître leurs corps, à se défendre. Elles sont capables de prendre la parole en public, d’animer des réunions. « Lorsqu’elles retournent au village, elles sont transformées » assure Christine De Schryver, « elles sont devenues les ferments du changement social »…

30 mars 2015

La génération perdue du Kivu

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Devant le centre de santé de Kavumu, à 30 km au dessus de Bukavu, du côté de l’aéroport et du camp de démobilisés, un homme erre, hébété. Cikuru ne comprend pas ce qui lui arrive et désigne sa petite maison de torchis, devant laquelle des femmes s’affairent. Elles finissent par en sortir une gamine emmitouflée dans une couverture rêche. La petite a les yeux retournés, elle fixe le vide.
Le père réussit à expliquer que le drame s’est joué au milieu de la nuit : « la maman était absente de la maison, la petite dormait dans une pièce séparée…A l’aube, j’ai été réveillé par des pleurs qui venaient du jardin. Je suis allé voir et j’ai trouvé la gamine, qui n’a que 7 ans, recroquevillée derrière un buisson, du sang entre les jambes. Tout s‘est passé au milieu de la nuit : des inconnus ont pénétré dans la maison, ont été chercher la fille, comme s’ils connaissaient les lieux. Ils l’ont violée à plusieurs puis l’ont ramenée dans notre parcelle… »
Le Dr Tina, adjointe du Dr Mukwege, s’approche prudemment du petit corps recroquevillé. Le constat est aussi rapide que désolant : « la petite a été violée avec une brutalité telle que ses organes génitaux sont pratiquement défoncés. La pénétration a tout brisé. Cette fillette demeurera handicapée à vie… »
Quelques heures plus tard, le Dr Mukwege mesure à son tour l’étendue des dégâts : « cette petite est détruite, il n’y a plus qu’un cloaque… » En pleine salle d’opération, il crie presque, au bord des larmes : « où sont les hommes, ceux qui devraient défendre nos filles et nos femmes ? Comment les mobiliser ? »
Une nouvelle tragédie ravage désormais le Sud Kivu, comme si l’horreur était sans limites : alors que les rebelles hutus sont battus en brèche par une offensive de l’armée gouvernementale, que les diverses milices, poursuivies par les FARDC désarment les unes après les autres, la pratique du viol s’est, si l’on peut dire, démocratisée. Des civils, assurés de l’impunité, se livrent désormais à des agressions sexuelles dont la violence semblait naguère le monopole des groupes armés. Des fillettes mineures sont devenues la principale cible : au cours des dix dernières années, 3457 mineurs victimes de viols, -dont huit garçons- ont été traités à l’hôpital de Panzi et ce nombre augmente d’année en année.
Les statistiques de Panzi révèlent que, bien souvent, les enfants violées reconnaissent en leur agresseur le visage familier d’un voisin, d’un parent. Un civil, un père de famille, ou, très souvent, un jeune démobilisé…
Issus des groupes armés qui ont accepté de se rendre, les jeunes démobilisés pullulent désormais. Certains d’entre eux sont d’anciens enfants soldats, ou des gosses nés du viol, eux-mêmes fruits de la violence. Leur vie s’étant passée au sein des groupes armés, la culture de ces gamins, c’est la brutalité, la loi de la force et lors de leur démobilisation, aucun accompagnement psychologique n’a été prévu.
Rendus à la vie civile, ces jeunes hommes tirent leur subsistance des carrés miniers, se sont transformés en motos taxis, (à Goma seulement ils sont plus de 3500…) Devenus creuseurs, ils sont hantés par toutes les superstitions. Les uns espèrent que violer une enfant mineure les immunisera contre le SIDA, les autres croient que cela leur portera chance et leur permettra de découvrir un filon magique, un gisement d’or ou de coltan…D’autres enfin croient que le viol confirmera leur puissance sexuelle…
Ces jeunes sont la génération perdue du Kivu. Ces enfants de l’après guerre en portent toutes les séquelles et les transmettent à de nouvelles générations…

17 mars 2015

Opérations retour et autres formes de compréhension

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La corruption ? Quel vilain mot ! De quoi parlez vous ? Aucun de nos interlocuteurs ne se hasarde à le prononcer. Surtout au téléphone…En revanche chacun reconnaît que quelques vieilles pratiques ont la vie dure et qu’elles prennent des formes nouvelles. La plus connue, c’est l’Opération Retour.
C’est à l’occasion de la guerre à l’Est que la formule a fait florès : tel chef militaire, à Kinshasa, envoyait vers Goma ou Bukavu l’argent destiné à payer les soldes des militaires engagés sur le front. Mais sur les listes figuraient aussi des « fantômes », morts, disparus, inexistants en tous cas. Les sommes non redistribuées aboutissaient dans des comptes privés, finançant la bulle immobilière locale, et une part non négligeable du butin était renvoyée à Kinshasa. Retour à l’expéditeur. Aujourd’hui cependant, les paiements par voie bancaire et surtout l’établissement de fiches biométriques des militaires par la mission européenne EUSEC ont décimé les « fantômes ». Mais les « retours » se pratiquent toujours : « même les bailleurs qui veulent faire aboutir leurs projets savent qu’il faut « convaincre » le fonctionnaire en charge du dossier » nous assure un coopérant, qui précise que « le choix des consultants, très bien payés, se fait aussi moyennant quelques « encouragements »… » »Ce pays est une vache à lait pour tout le monde » poursuit-il « et, puisque le système ne peut ou ne veut se réformer, chacun sait que sur chaque projet, il y a un « coulage » de 15 à 20%… » Le Dr Yasar Argun Irsin, conseiller en passation des marchés auprès du Premier Ministre, accepte cependant d’être cité lorsqu’il explique que « le travail n’est pas facile, mais nous multiplions les audits, nous vérifions les contrats, tentons de faire respecter les règles des marchés publics. C’est lent, mais cela s’améliore… »
Pour sa part, notre coopérant poursuit : «le problème, c’est que les fonctionnaires sont encore sous payés et chacun est obligé de se débrouiller. En outre, il n’y a pas de culture de l’impôt. Les gens ne comprennent pas que les taxes qu’ils paient pourraient servir à construire le pays… » En revanche, les « tracasseries » font partie du quotidien : un « café » pour le policier de faction, un « sucré » (limonade) pour le militaire, une barrière de bois sur les pistes de campagne, un petit billet à l’agent de la circulation qui vous coince indûment…
Un homme d’affaires belge, actif dans le secteur bancaire, nous déclare cependant, la main sur le cœur : « nous, nous refusons de distribuer enveloppes et pots de vin. Tout est clair, vérifiable… Question de principes… » Quelques instants plus tard, il reconnaît cependant que « cette rigueur nous fait rater pas mal d’affaires… Tout le monde passe avant nous, nos dossiers traînent… On peut réussir, mais il y faut de la patience…» Lui cite-t-on, le cas d’un entrepreneur qui proclame haut et fort que lui, il ne corrompt jamais personne que notre interlocuteur éclate de rire : « mais évidemment, il ne dira jamais le contraire…D’ailleurs, le système est infiniment plus subtil que la banale distribution d’enveloppes. Il faut « intéresser » ses interlocuteurs, répondre avec finesse à des questions délicatement avancées comme « et moi là dedans ? » ou, plus brutalement, « de combien est ma part ? »
Dans les milieux d’affaires, les anecdotes abondent, à propos de délégations venues d’Iran, de Corée du Sud ou d’ailleurs et peu au fait des mœurs locales, qui sont reparties sans avoir réussi à rencontrer le moindre responsable, puisque refusant obstinément de « comprendre », autrement dit d’ « encourager » les intermédiaires. C’est pour cela que des investisseurs étrangers, venus de contrées lointaines et désireuses de s’engager dans le domaine minier, recourent volontiers à des intermédiaires belges « eux au moins nous comprennent », assurent les Congolais soulagés, « ils nous ont tout appris ». Installé en Afrique pour y développer une société d’éclairage, un homme d’affaires de dimension moyenne se souvient :«en Belgique aussi je devais lâcher 10% pour obtenir le moindre contrat. On appelait cela un discount… »

17 mars 2015

Une nouvelle génération d’activistes visée à Goma

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La nervosité qui avait poussé les forces de l’ordre a arrêter à Kinshasa des rappeurs et des militants venus du Sénégal et du Burkina Faso à l’initiative d’ONG congolaises s’est étendue à Goma : une dizaine de manifestants de l’organisation « Lutte pour le changement » (Lucha) qui avaient organisé un «sit in » à Goma ont été emmenés par les agents des services de sécurité. Selon un témoin, neuf militants de Lucha et deux journalistes congolais ont été arrêtés par l’ANR (Agence nationale de renseignements) de manière très brutale. Deux ressortissants belges, le journaliste Alexis Bouvy réalisant des reportages pour « Local Voices » et une chercheuse, Mme Mathys, furent molestés, la jeune femme ayant même été blessée à l’épaule. En outre, il apparaît que ces témoins gênants, qui travaillent beaucoup avec des supports audiovisuels, ont été priés sans ménagements d’effacer leurs bandes video et les photos illustrant la fin brutale du sit in.
La manifestation des jeunes de Goma avait été inspirée par l’arrestation à Kinshasa de Fred Bauma, l’un des militants de Lucha au Nord Kivu qui s’était rendu dans la capitale pour participer à un atelier sur les nouvelles formes de lutte militante, organisé par une ONG kinoise dans le quartier populaire de Masina.
Fred Bauma, très populaire à Goma, est toujours détenu à Kinshasa en compagnie de militants des mouvements sénégalais « Y en a marre » et burkinabe « Balai citoyen » qui avaient fortement combattu, dans leurs pays respectifs, la tentation des présidents Abdoulaye Wade et Blaise Compaoré de s’accrocher au pouvoir et de tenter d’obtenir un mandat supplémentaire.
A Goma, Lucha est connue comme une ONG de la « nouvelle génération ». Recrutant surtout parmi les jeunes, les étudiants issus des nombreuses institutions d’enseignement supérieur de la ville, il s’agît d’un « mouvement circonstanciel ». Il n’est pas enregistré comme association dotée d’une personnalité juridique mais qui manifeste régulièrement pour défendre les revendications concrètes : l’accès à l’eau, l’amélioration de la voirie, les conditions de sécurité. « Les jeunes membres de LUCHA, souvent des universitaires, apportent un sang nouveau à la société civile » nous confie un militant plus âgé, « ils utilisent aussi d’autres moyens d’action, c’est une nouvelle génération d’activistes… »
Sans doute plus difficile à récupérer par le pouvoir, et donc potentiellement plus dangereuse…

15 mars 2015

Vital Kamerhe rencontre à Bruxelles les militants de son parti

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Venus de Norvège, de Suède, d’Allemagne ou de France, plusieurs dizaines de membres de l’UNC (Union pour la nation congolaise) sont venus à Bruxelles écouter et applaudir leur héros, Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et aujourd’hui très sérieux candidat à la présidence de la République.
A l’invitation de l’asbl Culture et Progrès et de la députée européenne Marie Arena, plusieurs orateurs avaient d’abord brossé une image de la situation actuelle du Congo. Un premier constat réunit le professeur Kita Phambu, enseignant à l’ULB et Arnaud Zacharie, président du centre national de coopération au développement : alors que le taux de croissance du Congo frôle les 10%, un chiffre qui fait rêver sous nos latitudes, et que la production de cuivre atteint les sommets inégalés de 900.000 tonnes de cuivre par an, les populations congolaises reçoivent très peu de retombées de ce pactole. Mauvaise gouvernance ? Mauvaise répartition des ressources ? Corruption et détournements au bénéfice des pays voisins ? Les constats se croisent et se rejoignent. Sur ce dernier point, celui des minerais de sang qui alimentent les conflits récurrents à l’Est du pays, Marie Arena rappela que l’Union européenne souhaiterait faire mieux que les Etats Unis qui, en adoptant la loi Dodd Frank ont pratiquement placé sous embargo toute la production minière issue de l’Afrique des Grands Lacs, pour manque de traçabilité. L’Europe, ou tout au moins les socialistes du Parlement européen, souhaiteraient étendre les restrictions à tous les minerais issus des zones de conflits, afin de ne pas pénaliser la seule Afrique centrale. A ce stade cependant, on est loin d’une application pratique de cette mesure car le groupe libéral (Alde) et le groupe démocrate chrétien (PPE) s’y opposent toujours et les lobbies de l’industrie minière se montrent très actifs sur le sujet.
Quant à Vital Kamerhe, il relata à ses partisans les chaudes journées de janvier dernier, lorsque dans plusieurs grandes villes du pays (Kinshasa, Goma, Bukavu, Kimpese) la population s’opposa à la loi qui aurait ouvert la voie à un « glissement » prolongeant le mandat du président sortant Joseph Kabila et où lui-même se retrouva séquestré dans les locaux de son parti à Kinshasa.
En accord avec Paul N’Nsapu, vice président de la Fédération Internationale des droits de l’homme, Kamerhe dénonça la répression disproportionnée des manifestations, le recours aux forces armées et le lourd bilan des évènements, chiffré à 43 morts. Il réclama aussi d’adoption de sanctions internationales afin que de tels abus ne demeurent pas impunis et détailla minutieusement les pièges du calendrier électoral tel qu’il a été présenté par la Commission nationale indépendante : «le coût de toutes les élections prévues pour 2016 est évalué à 1.650 millions de dollars. Sera-t-il possible de réunir une telle somme ? » Kamerhe, qui rappelle que Jean-Pierre Bemba, président du Mouvement pour la libération du Congo, détenu par la Cour pénale internationale, pourrait retrouver la liberté sous peu, assure cependant que «quoi qu’il advienne, le Congo aura un nouveau président le 20 décembre 2016 et aussi un ex-président qui, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, sera encore en vie. » « L’opposition, conclut-il, « veut l’alternance, et nous y arriverons… » Mais il dénonça aussi les pièges qui pourraient encore être tendus d’ici cette échéance cruciale : le financement du scrutin, mais aussi le découpage territorial, en 26 provinces, et les difficultés du désarmement des rebelles hutus, qui rendent la guerre toujours envisageable…
Quant à Paul N’Sapu, il décrivit la mobilisation de la société civile, qui, dans le pays et à l’extérieur, s’organise déjà autour d’un seul thème « mon vote doit compter… »

8 mars 2015

Sassou: Ebola nous a épargnés de justesse

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Le président du Congo Brazzaville, Denis Sassou Nguesso était, aux côtés de ses collègues le président de la Guinée, Alpha Condé, de Sierra Leone Ernest Bai Koroma et du Liberia Ellen Johnson Sirleaf l’un des hôtes de marque de la conférence de haut niveau consacrée à l’épidémie Ebola.
A l’issue de la rencontre qui s’est tenue à Bruxelles, il a tenu à souligner « que l’on avait observé des progrès notables dans les pays fortement touchés : en Guinée et au Liberia les écoles vont pouvoir rouvrir leurs portes. Mais il a aussi été souligné que ces progrès ne pouvaient freiner l’élan de solidarité et la mobilisation des moyens. Il ne faut pas que la vigilance s’arrête car on n’a pas encore atteint l’objectif de « zero cas » dans les pays atteints. Il faut aussi penser au « programme « après Ebola » qui sera économique et financier et mobiliser des moyens importants pour que les Etats les plus touchés, qui étaient en progrès avant la crise, puissent se reconstruire et retrouver leurs taux de croissance antérieurs.
Les structures économiques et sociales ont été quasi détruites durant la crise, reconstruire nécessitera un véritable plan Marshall…

Le Congo Brazzaville a- t-il été épargné par Ebola ?

Oui et non. Il ne faut pas oublier que par le passé, mon pays avait été touché à quatre reprises.. Mais grâce à l’appui de l’Organisation Mondiale de la Santé, dont la section régionale est basée à Brazzaville, nous avons pu rapidement prendre des mesures pour contenir le fléau. Ce dernier s’était manifesté à la périphérie, dans les forêts et nous avons pu éviter que l’épidémie se propage dans les villes.

Quelles sont les mesures à prendre avec le plus d’urgence ?

Tous les pays touchés souffrent d’infrastructures insuffisantes, qu’il s’agisse d’ équipement sanitaires ou de laboratoires. Il nous faudra veiller à ce que ces pays soient désormais dotés, comme les autres pays africains de structures de santé viables. Au Congo Brazzaville, nous avons décidé de construire douze hôpitaux généraux, soit un hôpital par préfecture…Il y aura aussi un hôpital spécialisé et un autre pour les armées, soit quatorze au total…Il nous faudra aussi stimuler le secteur privé, pour que le tissu économique se reconstitue…
Nous avons aussi décidé de former des cadres : 1200 jeunes, filles et garçons, ont été envoyés en formation à Cuba pour qu’ils deviennent des techniciens de santé.

Votre pays est il affecté par les autres crises de la région ?

Tant la Centrafrique que la République démocratique du Congo sont nos voisins…Prenons le cas de la crise dans la région de l’Equateur : de nombreux réfugiés congolais ont traversé l’Oubangui et sont entrés dans le département de la Likwala, où ils se sont retrouvés plus nombreux que les populations locales ! En outre, nous accueillons de nombreux réfugiés venus de Centrafrique. Nous pouvons aussi redouter la contagion islamiste, c’est pourquoi nous avons récemment organisé un sommet des Etats d’Afrique centrale. Boko Haram, en plus du Nigeria, touche désormais le Tchad, le Cameroun, ce qui nous inquiète car si la situation en Centrafrique n’est pas maîtrisée, ce pays pourrait devenir un sanctuaire pour les islamistes… Il nous faut donc élaborer une stratégie régionale commune afin de lutter contre Boko Haram, c’est pourquoi je me suis rendu tant au Nigeria qu’au Ghana afin de proposer la tenue d’un sommet commun, d’un plan de riposte coordonné…

Dans un autre domaine, vous avez souvent dit que vous étiez victime d’une sorte de « guérilla judiciaire » d’attaques venant de France en particulier , et visant, tout récemment, votre fils…

Nous constatons que la provocation continue, mais nous sommes habitués à cette diffamation permanente qui s’apparente à la volonté de nuire. Mais cela ne nous empêche pas de travailler de poursuivre nos efforts de construction, de solidarité avec les pays de la région…

Votre pays prépare-t-il déjà l’ « après pétrole » ?

Sans aucun doute : nous avons subi toutes les fluctuations du prix du pétrole, passant de 140 dollars le baril à moins de trente…Nous devons préparer le développement des autres secteurs, l’agriculture, l’élevage, l’exploitation rationnelle de la forêt…Nous avons aussi des mines, du phosphate, du potasse, du gaz… Cette année, les études financées par la Banque africaine de développement et consacrées au pont qui devrait relier Brazzaville et Kinshasa seront terminées et beaucoup de partenaires ont déjà marqué leur désir de participer au financement de ce projet « port, route, rail » d’une importance vitale pour notre économie…
Cette liaison permettra aussi de finaliser la route reliant Tripoli en Libye à Windhoek en Namibie, un axe qui sera vital pour l’avenir du continent…

8 mars 2015

Kivu: des recrutements qui posent question

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Bukavu,

« Mais où partent donc ces jeunes issus de familles musulmanes ? Sont ils envoyés dans le Nord Kivu, du côté de Beni, suivent ils des formations à l’étranger ? » Un militant des droits de l’homme et travailleur social à Bukavu, qui tient à préserver son anonymat, a tenu à nous faire part de son inquiétude. Il constate que, depuis plusieurs mois, des jeunes garçons disparaissent, tous musulmans et il a longtemps cru qu’ils avaient été recrutés par les Mai Mai Cheka, l’un des groupes d’autodéfense congolais. Aujourd’hui, tout semble indiquer que ces jeunes rejoindraient des réseaux opérant plus au nord «au sein du M23, (le mouvement de rebelles tutsis vaincu en 2013) il y avait des Musulmans, originaires du Masisi et de Rushuru et il est possible que ce groupe se reconstitue…. A Beni également, les ADF Nalu, (forces démocratiques alliées) ce mouvement présenté comme étant composé de rebelles ougandais, se présente comme appartenant à la mouvance islamique et est en contact avec des djihadistes de Somalie et du Kénya….»
Les craintes de notre activiste rejoignent celles des autorités provinciales qui mettent discrètement en cause le contingent pakistanais de la Monusco : « non seulement les Casques bleus pakistanais construisent des mosquées dans des villages reculés et font du prosélytisme, mais ils proposent des bourses d’études à des jeunes gens envoyés à l’étranger. Quelle formation ?Dans quel pays ? Nous n’en sommes pas informés… »
Au Sud comme au Nord Kivu, ces recrutements sous la bannière de l’Islam inquiètent les observateurs car si des extrémistes devaient s’implanter dans un pays aussi vaste et aussi difficile à gérer que le Congo, ce front là deviendrait rapidement ingérable.
D’après la revue « les Nouvelles du continent », les recrutements ne doivent rien au hasard : « les ADF Nalu sont une fausse appellation…En réalité, des jeunes, garçons et filles, sont recrutés à coups de dollars pour revivifier la foi islamiste. » Selon la revue, la Muslim Defense International, MDI, implantée dans le Nord Kivu, enverrait ses recrues s’entraîner au maniement des armes et s’initier à la foi dans le massif du Graben, vers la frontière ougandaise, une région parsemée de forêts et de rivières, idéale pour des entraînements discrets. Kenyans, Ougandais, Rwandais, Soudanais, Nigerians auraient participé à ces formations avant d’être renvoyés dans leurs pays respectifs. Alors qu’au début, des recruteurs se méfiaient des recrues congolaises, le business s’en est mêlé et des jeunes originaires de Lubero, de Beni et même de Goma auraient rejoint les jihadistes, non seulement par conviction, mais surtout pour gagner de l’argent dans les opérations de ravitaillement, dans le commerce du bois et des minerais. Selon certaines sources, une partie des fonds proviendrait de Turquie, un pays qui a opéré une percée commerciale et politique spectaculaire en RDC…

8 mars 2015

Burundi: Bob Rugurika, le journaliste qui fait battre les coeurs

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Bujumbura,
« Lorsque j’ai été libéré, le 19 février, j’ai découvert que les gens avaient passé la nuit devant la prison, craignant que l’on me fasse disparaître. Et, alors que je m’attendais à être accueilli par quelques dizaines de militants, j’ai été stupéfait de constater que, de Bugarama jusque Bujumbura, les rues étaient noires de monde… Une telle mobilisation citoyenne pour un journaliste, voilà qui donne de la valeur à mon travail d’investigation… »
Bob Rugurika, directeur de la Radio Publique africaine, la meilleure des radios privées du Burundi, n’en revient toujours pas d’avoir suscité, après un mois de détention, l’une des plus importantes manifestations populaires de l’histoire du pays. Une mobilisation dans laquelle beaucoup ont vu un message adressé au chef de l’Etat, Pierre Nkurunziza, au pouvoir depuis 2005 et qui entend se représenter pour un troisième mandat, non prévu par la Constitution, projet qui divise même sa propre majorité constituée autour du parti CNDD-FDD (Forces pour la défense de la démocratie).
Modeste, extraordinairement détendu, Bob Rugurika s’étonne de son aura au sein de l’opinion, comme s’il sous estimait l’importance des révélations qu’il « balança » en début d’année : « alors que l’assassinat, les 7 et 8 septembre 2014, de trois religieuses italiennes, âgées de 85,75 et 76 ans, égorgées dans la paroisse de Kamenge, était passé quasiment inaperçu, j’ai pu, par la suite, retrouver l’un des assassins. Cet homme m’a raconté, au micro, comment les sœurs avaient été égorgées, deux la première nuit, et la troisième assassinée par un tueur qui avait réussi à demeurer caché dans la maison !
Le tueur a expliqué aussi que les religieuses, qui venaient de rentrer du Congo, en savaient trop : elles détenaient des informations relatives aux entraînements, en territoire congolais, de miliciens Imbonerakure, dont certains se seraient fait soigner à l’hôpital de Luvungi au Sud Kivu… » Bob conclut : « tout le monde a compris qu’en me faisant arrêter parce que j’avais révélé les véritables mobiles de cet assassinat, le pouvoir avait pratiquement confirmé son implication… »
Il y a des mois en effet que la société civile burundaise dénonce la mise en place de milices « Imbonerakure » qui, pour le compte du parti au pouvoir, font régner la peur dans les campagnes et menacent tous ceux qui, en mai prochain, oseraient refuser leur voix au président sortant. Bob Rugurika, pour sa part, relève que la répression atteint désormais des niveaux inégalés : « plus de trente personnalités, dont 10 journalistes, des syndicalistes, des militants de la société civile, des défenseurs des droits de l’homme ont été mis en prison…Le numéro deux de l’OLUCOME (organisation de lutte contre la corruption) a été assassiné… C’est pire que du temps de Bagaza (homme fort du Burundi dans les années 80…) »
Alors que quatre ex-présidents (Jean-Baptiste Bagaza, Pierre Buyoya, Sylvestre Ntibantunganya et Domitien Ndayizeye) vivent tranquillement au pays après avoir cédé le pouvoir, pourquoi Pierre Nkurunziza, familièrement appelé « Pieter », refuse-t-il cette perspective ? « Les militants de son parti, qui ont longtemps mené la lutte armée, ont gardé une mentalité de guerilleros » nous explique un « Bashingantahe » (sage) qui tient à demeurer anonyme « ils ont quitté la forêt mais la forêt ne les a pas quittés. En outre le niveau de corruption, d’enrichissement individuel a atteint des sommets et les tenants du pouvoir craignent de devoir rendre des comptes… »
Alors que, d’ici un mois, le président sortant devra confirmer ou non sa candidature, la classe politique demeure divisée. L’opposition ne s’est pas mise d’accord pour présenter un candidat unique et le pouvoir lui-même présente des failles : le nouveau chef de la « documentation nationale (les services de sécurité) vient d’être limogé parce qu’il avait démontré combien il serait dangereux de briguer un troisième mandat tandis que Hussein Radjabu, qui avait été le charismatique fondateur du CNDD et le grand rival de Nkurunziza avant d’être jeté en prison, vient de s’évader…
Le Burundi retient son souffle car dans la forêt, des armes dorment encore et l’armée n’a pas dit son dernier mot.