24 avril 2015

Pourquoi l’Erythrée se vide de sa jeunesse

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Lampedusa, le désert du Sinaï, les îles grecques… Parmi les migrants qui échouent aux portes de l’Europe, les Erythréens forment le plus important contingent : d’après le Haut Commissariat aux réfugiés, ils sont plus de 220.000 à avoir fui leur pays depuis 2011, soit 5% de la population. Chaque mois, 3000 jeunes Erythréens, garçons et filles, traversent la frontière éthiopienne. C’est ce que l’on appelle une « crise silencieuse ».
Andebrhan Welde Georgis a décide de rompre cette conspiration du silence, aider à comprendre les raisons profondes d’un tel exode. Son livre, « Erythrée at a crossroads » est largement diffusé à travers la diaspora et même sous le manteau en Erythrée, en dépit des contrôles policiers. C’est que l’auteur sait de quoi il parle : il fut membre du Comité central du parti au pouvoir, le Front patriotique pour la libération de l’Erythrée, enseigna à école du parti, fut banquier, ambassadeur. Aujourd’hui réfugié en Europe et chargé de cours à l’ULB, il a parcouru toutes les étapes d’une longue lutte de libération et ne doit sa liberté de parole qu’à l’exil : depuis septembre 2001, onze de ses compagnons, de haut dirigeants et membres fondateurs du FPLE se trouvent en prison, privés de toute communication avec le monde extérieur.
« La guerre de libération qui a mené l’Erythrée à se séparer de l’Ethiopie a été l’une des plus longues du continent, et elle a entraîné bien des bouleversements dans la Corne de l’Afrique. Pour nous, qui nous considérions comme des révolutionnaires, il ne s’agissait pas seulement de revendiquer l’indépendance : par le combat armé, nous voulions transformer le pays et améliorer les conditions de vie de ses habitants. Nous nous battions pour la démocratie, la justice, la prospérité. Hélas 34 ans après avoir gagné la guerre, au lieu de la démocratie, nous avons un régime autoritaire, l’un des plus durs et répressifs d’Afrique. Toutes les libertés de base, d’expression , de réunion on été supprimées, la Constitution n’a pas été appliquée et que l’Assemblée est impuissante : tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du président Issaias Afeworki.
Après avoir été un héros de la lutte pour l’indépendance, il est devenu un dictateur honni par son peuple et détesté dans la région… Aujourd’hui tous ceux qui le peuvent quittent le pays, surtout les plus qualifiés. »
C’est en 1991, les armes à la main, que les combattants érythréens mirent l’armée éthiopienne en échec et leur pays fut l’un des derniers du continent à devenir indépendant. Amer, Andebrhan Welde Georgis constate que ses compagnons, au lieu de s’instruire de l’expérience des autres pays africains, ont commis les mêmes erreurs, en les aggravant : « nous espérions pouvoir reconstruire le pays et durant les premières années, nous avons enregistré une certaine croissance. Mais ensuite, nous nous sommes plongés dans une série de guerres inutiles, avec le Yémen, pour le contrôle d’îles sur la mer Rouge ou avec l’Ethiopie pour des revendications frontalières. Cette guerre, qui n’a jamais été débattue démocratiquement, a suscité des centaines de milliers de déplacés et sur les champs de bataille, nous avons perdu plus de 100.000 hommes…Depuis lors, la politique a changé, le seul impératif est devenu celui de la sécurité, le président a commencé à prendre seul toutes les décisions et les jeunes ont été soumis à un service militaire quasi illimité… »
C’est après la guerre avec l’Ethiopie que les migrations massives ont commencé et que la direction du FPLE s’est divisée, à cause de la concentration des pouvoirs entre les mains du président, qui se méfie désormais de tous : « mes compagnons, qui ont mené la lutte aux côtés d’Afeworki sont privés de tout contact avec le monde extérieur ; ils n’ont jamais été jugés, on ne sait même pas s’ils sont encore vivants…Amnesty estime que le pays compte aujourd’hui plus de 10.000 prisonniers politiques.»
Pour Andebran Wolde Georgis, « seule la géopolitique explique la relative impunité du régime, le fait que l’Erythrée, un Etat aussi policier que la Corée du Nord, forme une sorte de « point aveugle » sur la carte de l’Afrique : voyez la carte, précisément : la Somalie est en guerre tout comme le Yemen,, le Soudan est instable… Face à ces guerres ouvertes, le monde s’accommode de la pseudo stabilité de l’Erythrée, qui détient sur la mer Rouge une position stratégique… En outre les sanctions qui ont déjà été décrétées, entre autre autres par les Natios unies se sont avérées inopérantes, nous sommes en face d’un Etat paria, mais le régime s’en moque. »
L’ancien ambassadeur n’en juge pas moins la situation dangereuse : « dans cet Etat policier, il n’y a pas de débat public mais le mécontentement est généralisé, une explosion demeure possible…».
Le pays ne manque cependant pas de ressources : « il vit de l’exploitation de mines d’or, qui rapportent quelque 200 millions de dollars par an mais le budget de l’Etat n’est pas connu. »
Pour l’ancien ambassadeur, les causes de l’exode massif des jeunes sont multiples : « le travail manque, il y a exode des cerveaux mais surtout les jeunes sont soumis à un service militaire « national » illimité, ce qui les amène à fuir. » Wolde Georgis se demande même si le régime ne soutient pas tacitement cet exode massif, qui fait l’effet d’une soupape de sécurité, car il a constaté que des officiels, militaires ou officiers de sécurité, moyennant paiement, négligeaient de contrôler les camions quittant le pays en direction du Soudan et souvent chargés de clandestins : « dans les land cruisers portant des plaques d’immatriculation militaires, le prix du passage représente l’équivalent de 3000 dollars. »
Dans son livre, l’ancien diplomate relève que la Méditerranée n’est pas la seule destination des demandeurs d’asile : « ils essaient aussi de traverser le Sinaï en direction d’Israël où ils sont la proie des Bédouins qui les dépouillent et parfois les tuent. On parle même de vente d’organes… » Et de conclure : « en amont de toutes ces tragédies, de ces exodes de masse, il y a un régime qui maintient une sorte d’Etat de siège permanent et où la répression constante a transformé le pays en enfer pour sa population… »

Andebrhan Welde Georgis, Eritrea at a crossroads, A narrative of Triumph, Betrayal and Hope,
.Strategic Book, 2015