29 mai 2015

Le président du Burundi est peut-être moins seul qu’on ne le croit

Catégorie Non classé

Le week end prochain, en principe, un nouveau sommet réunissant les chefs d’Etat d’Afrique de l’Est est convoqué à Dar es Salaam afin de trouver une solution à la crise qui, depuis plus d’un mois, pousse le Burundi au bord du gouffre. Instruit par l’expérience précédente (c’est alors qu’il se trouvait en Tanzanie que le chef de l’Etat avait failli être victime d’un putsch militaire) cet homme que tous décrivent comme isolé, soumis à des pressions considérables, fera-t-il le voyage ? La France, qui avait longtemps observé une prudente réserve vient elle aussi de rejoindre la Belgique et la Hollande et a décidé de suspendre sa coopération dans le domaine de la sécurité et l’Union européenne reconsidère également son aide. A ces avertissements, à ces pressions assorties de menaces, le régime burundais fait face jusqu’à présent : au nom de la souveraineté nationale un budget extraordinaire a été débloqué pour faire face aux échéances électorales. Les prochaines élections législatives seront sans surprise puisque l’opposition a annoncé son intention de les boycotter, une perspective qui ne semble pas émouvoir les autorités. Plusieurs déclarations officielles, dont une note de synthèse remise aux chefs d’Etat africains, dénoncent les « préjugés », les « idées pré conçues » qui « déforment le jugement des nombreux envoyés spéciaux et autres délégations qui font le voyage vers Bujumbura, » et dont « les recommandations ne seraient pas nourries par les faits observés sur le terrain. » Le Burundi critique aussi une « histoire » construite de toutes pièces par la « presse internationale » et des « agents étrangers », il assure que les manifestations, limitée à trois ( !) quartiers de Bujumbura sont « sponsorisées » et que les manifestants ont reçu pour instruction de déclencher des incidents violents (une assertion d’autant plus étonnante que tout le monde a pu constater que la police tirait à tir tendu et que, depuis lundi, les Imbonerakure sont entrés dans les quartiers en ébullition afin de remettre de l’ordre à leur manière avec des bâtons et des fouets…) Les documents officiels assurent aussi que la candidature du président à un troisième mandat n’est pas négociable. De son côté l‘opposition dit exactement la même chose, mais… dans l’autre sens, faisant de l’effacement de Nkurunziza un préalable absolu……
Il est évident que si les pays voisins du Burundi décidaient d’appliquer à son président le même traitement que celui infligé en 1996 à Pierre Buyoya qui dut faire face à un embargo implacable à la suite d’une tentative de putsch, le régime serait obligé de lâcher du lest sous peine condamner à l’asphyxie ce pays enclavé.
Mais le feront ils ? Rien n’est moins sûr. Lors du putsch manqué en effet, chacun a remarqué que si la Tanzanie avait avalisé le reversement du président, ce dernier n’aurait jamais pu regagner son pays. Or c’est le président tanzanien Kikwete lui-même qui ramena son collègue à la frontière…
Par ailleurs, entre le Burundi, le Congo et le Rwanda se joue une subtile partie de billard à trois bandes. A Bujumbura, les manifestants assurent, mais sans fournir de preuves, que des Interhahamwe (les rebelles hutus rwandais toujours incrustés au Congo) auraient franchi la frontière pour venir renforcer les Imbonerakure (les jeunesses du parti). Par ailleurs,des sources congolaises, non officielles, vont jusqu’à dire que des militaires et des policiers congolais, dépêchés depuis Goma, auraient traversé le lac Kivu pour seconder leurs collègues du Burundi, mais à Bujumbura nul n’a pu confirmer cette information.
A Bukavu des officiels congolais décrivent les relations entre les deux pays en termes prudents : « le Congo ne soutient pas activement Nkurunziza mais il ne le lâche pas non plus. »
En fait, nul dans la région n’a oublié qu’en novembre 2013, lors de l’offensive des forces congolaises assistées de la Monusco contre les rebelles tutsis du M23, soutenus par Kigali, les forces tanzaniennes et sud africaines, destinées à former la « Brigade d’intervention africaine » opérant sous la bannière de l’ONU, avaient été autorisées à transiter par l’ aéroport de Bujumbura, au grand déplaisir de Kigali qui n’a pas pardonné ce manque de solidarité du « petit frère » burundais. Cet effort conjoint, épaulé par une Brigade d’intervention africaine, avait entraîné la défaite du M23, allié de Kigali. Depuis lors, les relations entre la Tanzanie et le Rwanda sont exécrables, entre l’Afrique du Sud et Kigali le climat est à peine réchauffé et les débats actuels sur le Burundi dissimulent beaucoup d’arrière pensées……
Mais surtout, depuis que des infiltrations rwandaises ont été signalées au Nord Kivu, le cycle des accusations réciproques a repris. C’est ainsi qu’un officier congolais, documents à l’appui, nous a déclaré que le 7 avril dernier, il avait remis entre les mains de la Monusco un membre des FDLR (rebelles hutus) qui souhaitait regagner son pays. A sa grande surprise, le 13 du même mois, il retrouva l’homme qui avait été renvoyé en opération au Congo…
Même si les sommets régionaux se multiplient et si la crise du Burundi, ave son cortège de réfugiés, inquiète tous ses voisins, on est loin d’une position unanime et sincère. En outre, tout indique que, pour le Congo, entre un voisin perçu comme menaçant (le Rwanda) et un voisin loyal mais en difficulté, (le Burundi de Nkurunziza) Kinshasa choisira, au minimum, de ne pas nuire à ce dernier…

26 mai 2015

Des campagnes à l’écoute de Bujumbura

Catégorie Non classé

Cibitoke,

Alors qu’à Bujumbura, les manifestations ne faiblissent pas et que la détermination des opposants à un troisième mandat présidentiel se poursuivent malgré le déploiement des forces de police et malgré la peur semée dans la ville par des grenades et l’assassinat du chef d’un parti d’opposition, les autorités assurent que quatre quartiers de Bujumbura ne représentent pas tout le Burundi, que les campagnes sont calmes et se préparent à voter tranquillement pour le chef de l’Etat.
Pour « prendre la température » du milieu rural, nous avons d’abord parcouru, vers le Nord, la route menant à Ngozi, puis, en direction de la frontière congolaise, la route traversant la province de Cibitoke. Partout, la première impression est la même : le calme certes, mais un important déploiement policier. (Au fait, compte tenu des hommes en bleu déjà déployés dans les quartiers chauds de Bujumbura, d’où viennent ces policiers innombrables, dont les effectifs semblent inépuisables ? S’agirait il comme l’assurent les partis d’opposition, de jeunes « Imbonerakure » partisans du CNDD qui auraient reçu des uniformes, ou des renforts seraient ils venus du pays voisin, le Congo en l’occurrence, comme le prétendent certaines rumeurs insistantes venant de l’autre côté de la rivière Ruzizi qui marque la frontière entre les deux pays ?) Lorsqu’ils prennent la direction du Rwanda, les véhicules sont arrêtés et fouillés. Vers Cibitoke, on passe sans encombre. Partout on a l’impression que les gens se sont donné rendez vous sur les grand routes. Ils déambulent ou se rassemblent par petits groupes, poursuivant des discussions qui semblent passionnées. « Puisque les radios indépendantes n’émettent plus, ils confrontent les informations dont ils disposent » explique notre chauffeur, dont le téléphone crépite sans arrêt et qui est tenu au courant de tous les derniers développements, minute par minute. Des gens se promènent un transistor à l’oreille et ne ratent aucune des émissions des radios internationales, BBC, Voix de l’Amérique et bien sûr, Radio France Internationale que le pouvoir accuse de dramatiser les évènements.
Dans chaque village traversé, la campagne électorale bat son plein : il y a des banderoles, des tambours, des camions qui transportent des jeunes gens très enthousiastes qui scandent des slogans et entonnent des chants de victoire. Rien que de très normal sauf que, à part quelques maigres drapeaux de l’Uprona, le plus ancien parti du Burundi, une seule formation politique fait campagne, le parti du président. Dans toutes les localités les militants se rassemblent autour de grands kiosques ronds décorés du drapeau du parti et de là ils essaiment à travers le village. Nous n’avons pas noté de comportement agressif, de menaces visibles, même si, dans les camps de réfugiés à l’extérieur du pays, les gens font état d’intimidations et assurent que s’ils ne votent pas pour le président sortant, ils seront repérés et sanctionnés. Mais il est évident que cette campagne, qui doit mener au élections législatives qui ont été reportées d’une semaine, est inhabituelle puisqu’une seule formation occupe le terrain…
Peut-on dire que les milieux ruraux restent demeurent totalement étrangers cette « intifada » à la burundaise qui secoue la capitale ? Certainement pas : les familles ayant récupéré les élèves du secondaire et les universitaires ayant été priés de quitter des établissements momentanément fermés, on peut être certain que dans la discrétion des maisons familiales, les jeunes font l’éducation politique de leurs aînés, expliquant les raisons du soulèvement.
En outre, les conséquences matérielles commencent à se faire sentir : chez les changeurs, les dollars deviennent difficiles à trouver et les camions étant bloqués à Bujumbura, les fruits s’empilent sur les marchés sans trouver acheteurs…

26 mai 2015

Adisco sème l’espoir sur les collines du Burundi

Catégorie Non classé

Cibitoke, envoyée spéciale
Pour vivre heureux, vivons caché… Loin de la route de Cibitoke, sur sa colline de Butaramuka, François Minani se fait discret. Là haut, vers le village, il y a des meetings, on discute, on observe. Lui, il se contente, tranquillement, d’écouter la BBC sur son transistor suspendu à un arbre devant la maison. Et pour le reste, il surveille sa parcelle, il taille, il coupe, il cueille. C’est que les saisons se succèdent vite, il y a toujours quelque chose à planter et surtout une récolte à faire…Qui dit que le Burundi est pauvre ? Bien soignée, la terre ici est une bénédiction. François, tenant compte de l’exiguïté de sa parcelle, a multiplié les cultures : ce mois ci, les arbres fruitiers croulent sous le poids des mandarines, les avocats arrivent à maturité, les manguiers sont magnifiques. Sous les ombrages, François nous montre le maïs, les courgettes qu’il s’apprête à cueillir, les colocases, les amarantes, le manioc qui se dresse fièrement. Devant chaque maison, des haricots, rassemblés en bouquets sèchent au soleil. Ceux-ci sont les plus beaux de tous : de longues tiges brunes, sous lesquelles glissent les grains ronds et fermes, parmi lesquels François choisira les semences de l’année prochaine. « La vente de mes seules mandarines me rapporte 300.000 francs burundais » explique le vieux paysan, « de quoi payer les frais scolaires de mes enfants.. »Avec un bémol cependant : « cette année à cause des troubles à Bujumbura les camions ne sont pas venus chercher nos fruits et j’ai peur de ne rien gagner. Mon fils a du rentrer à la maison, il va peut-être rater son année car l’université a fermé et les étudiants ont été renvoyés chez eux… » Tout cela n’entame cependant pas l’optimisme du vieux paysan : « nous nous sommes organisés à une échelle tellement modeste, en ne comptant que sur nous-mêmes, que nous nous sentons forts… »
C’est en 2010 que l’aventure a commencé. Ces collines éloignées, où la guerre a fait rage dans les années 90, n’on jamais eu l’honneur d’une visite du gouverneur de province, et l’agronome de l’Etat n’a jamais abîmé ses souliers sur les chemins boueux. Un jour, raconte François, les animateurs d’Adisco (appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines) sont venus nous proposer de créer notre propre coopérative, en versant chacun 10.000 francs burundais (6 euros). Si certains sont restés sceptiques, 523 paysans ont adhéré. Le message d’Adisco, qui nous a envoyé un animateur de proximité, était clair : « ne comptez que sur vos propres forces, le sol est bon, perdez l’habitude de tendre la main, vous pouvez avancer… » François poursuit « nous avons alors créé des IGG, groupes d’auto promotion et sur le modèle des tontines en Afrique de l’Ouest, nous nous sommes organisés par groupes de dix personnes, mettant en commun nos apports financiers pour réaliser à tour de rôle des projets individuels. L’un voulait améliorer ses capacités de stockage, l’autre acheter les intrants, tous souhaitaient se regrouper pour vendre à un meilleur prix.
Au Burundi, les banques commerciales ignorent les paysans, elles refusent de leur prêter de l’argent, considérant que les terres, les modestes maisons ne représentent pas des gages suffisants. Adisco s’est alors proposé de jouer les intermédiaires auprès de la Banque nationale de développement économique et des prêts ont pu être obtenus, au taux encore très élevé de 19%.
François, un homme patient et minutieux, est devenu « multiplicateur de semences ». Formé par Libère, qui se présente comme un « inspecteur de sécurité » il produit désormais ses propres semences : maïs, riz, sorgho. Sélectionnées par l’Isabu (l’institut de recherche agricole du Burundi), ces semences de qualité supérieure sont amenées à la coopérative par Adisco et sur chaque récolte, François sélectionne et prélève les meilleures graines pour la saison prochaine. « Nous avons nos pépinières, nous savons comment bien orienter nos tuteurs, comment tailler les billons perpendiculairement à la pente pour empêcher les érosions ; nos récoltes ont augmenté » dit François tandis que Libère souligne : « ces semences paysannes sont certifiées bio, de qualité supérieure et les paysans pourront les commercialiser eux-mêmes, plus besoin de recourir aux OGM… »
Sur la colline de Rugeja aussi les femmes ont décidé de se rassembler par groupes de dix, les « Serukabakenyezi » (de « seruka », qui veut dire « bougez, sortez de chez vous… »Auparavant, dit Jocelyne «on vivait chacun pour soi. On s’observait, on se jalousait. Un jour une animatrice nous a proposé de nous mettre ensemble, de créer des tontines : chacune apporte sa contribution et une fois par semaine, nous nous réunissons pour décider comment faire fonctionner le dispositif d’entr ‘aide : à tour de rôle, par exemple, les femmes ont pu s’acheter une chèvre…A la longue, comme l’argent augmentait, on a pu louer un champ, cultiver du riz, planter des bananiers. Depuis cinq ans, beaucoup de femmes nous ont rejoint. Nous comptons désormais 80 groupes de dix femmes, qui se réunissent chaque semaine, ont appris à travailler ensemble, à se soutenir en cas de problèmes… Nous avons acquis une force que nous ne soupçonnions pas… »
Comme François, Jocelyne se montre sceptique face à l’aide internationale : « auparavant on croyait que le PAM (Programme alimentaire mondial) allait nous sauver et nous attendions les distributions de vivres. Mais nous avons compris que nous devions d’abord compter sur nos propres forces, sur nos capacités. Après tout, nous ne sommes pauvres, nous avons une bonne terre, de l’énergie à revendre, c’est de nous que le développement doit partir… »
C’est ainsi qu’en se regroupant, les femmes ont pu, via la coopérative, vendre leur café à l’usine en obtenant un meilleur prix, qu’elles ont amélioré leurs pratiques culturales et les capacités de stockage « on ne gaspille plus, on utilise la fumure, on apprend à acheter les engrais au bon moment, à les utiliser à bon escient… » Les voisines de Jocelyne approuvent « même le regard des hommes sur nous a changé, ils nous respectent davantage puisque nous gagnons de l’argent… »
Ces modestes succès n’empêchent pas les problèmes de demeurer nombreux : dans cette région qui connut la guerre, de nombreux démobilisés sans travail viennent de Kayanza ou de Ngozi, des régions surpeuplées pour voler les récoltes, piller les champs… En outre, il faut intégrer les rapatriés de Tanzanie qui ont quitté le pays dans les années 70. Ils revendiquent les terres qu’ils possédaient autrefois et qui sont aujourd’hui occupées par d’autres, et les arrangements sont difficiles.
Bébé au sein, enfant sur le dos, les voisines de Jocelyne font le compte des bouches à nourrir : l’une a eu douze enfants, l’autre dix. « Un seul repas », dit Aimée, « cela fait trois kilos de riz, deux kilos de haricots, sans oublier les amarantes, l’huile, le sel…Il est de plus en plus difficile de faire deux repas par jour et il nous arrive d’envoyer les enfants chez les voisins en leur suggérant « va voir s’il leur reste quelque chose à manger… »
Peu à peu, assure Jocelyne « les femmes vont comprendre que si elles veulent nourrir leur famille, envoyer les enfants à l’école il leur faudra veiller à avoir moins d’enfants ; les mentalités vont deoir évoluer mais cela doit partir de la base…Aujourd’hui déjà, les familles ont moins d’un hectare à cultiver…
A Ruziba Nyamakarabo, où le café est trié en plein air, graine par graine, les membres de la coopérative ont la fierté de ceux qui ont remporté une bataille. Les entrepôts sont pleins à craquer, les sacs gonflés de graines s’empilent jusqu’au plafond, bientôt des camions viendront emporter la récolte et la coopérative distribuera les bénéfices. La bataille s’est déroule voici quelques années lorsque sous pression de la Banque mondiale le gouvernement du Burundi fut obligé de privatiser la filière café et d’en confier la commercialisation à la multinationale suisse Webcor. Adisco, soutenue par de nombreuses ONG internationales, s’est opposée à cette dépossession des paysans . Aujourd’hui, assure Pascal Bigirimana, président de la coopérative, nous vendons directement notre café aux acheteurs, sans intermédiaires, et notre production étant certifiée « Fair trade », commerce équitable, nous en obtenons un bon prix…Un cultivateur moyen peut gagner, pour une seule récolte, de 500 à 800.000 francs burundais… Ce qui nous permet de payer les frais scolaires, d’adhérer aux mutuelles de santé…

Mais surtout les membres de la coopérative affichent une fierté inspirée par une raison immatérielle : « nous nous sentons libres. Ici, c’est a base qui décide, ce n’est pas comme dans e pays voisin, où l’Etat dit aux paysans ce qu’il doivent faire, pour leur bien… Ici, nous avons appris à discuter, à défendre nos intérêts… »
C’est cela aussi le miracle burundais, construit au cours des quinze dernières années, à la faveur de la paix politique qui avait été garantie par des accords équilibrés : la population, jusqu’à la plus lointaine colline, a appris à se prendre en charge, à réfléchir…C’est pour cela aussi que ceux qui voudraient balayer de tels acquis et instaurer un régime fort, incarné par un parti quasi unique rencontrent une aussi large résistance …

26 mai 2015

Burundi: deux balles ont brisé la trêve

Catégorie Non classé

Deux balles à bout portant, deux morts de plus : il n’en fallait pas davantage pour briser la trêve décrétée par les manifestants burundais après un mois de mobilisation et pour torpiller les timides efforts de médiation entamés par Saïd Djinnit, le représentant spécial de l’ONU à Bujumbura. L’onde de choc de l’assassinat, samedi soir, de Zedi Feruzi, leader du parti Union pour la paix et le développement, secoue toujours Bujumbura : refusant d’encore participer à un dialogue à peine ébauché, les représentants des principaux partis politiques ont plongé dans la clandestinité, les leaders de la société civile se terrent ou ont gagné le Rwanda ou le Kenya, des généraux, de plus en plus nombreux, quittent le pays. « Comment voulez vous que cela ne débouche pas sur une autre rébellion ? » « nous confie un officier à la retraite à la recherche d’un visa…Mais surtout, cet attentat a élargi la révolte à d’autres quartiers de Bujumbura, à d’autres communautés. Lundi matin, le quartier musulman de Buyenzi était lui aussi couvert de barricades tandis que des gaz lacrymogènes étaient lancés à Kinama. Dimanche en effet, l’inhumation de Zedi Feruzi avait été l’occasion d’une importante manifestation de la communauté musulmane qui, jusqu’à présent s’était montrée discrète. Pour beaucoup, un tel meurtre était particulièrement calculé : le petit parti de Feruzi est une dissidence du CNDD, le parti du président, fondé par Hussein Radjabu, le leader historique du parti et les transfuges auraient été particulièrement bien informés de tous les secrets de la formation au pouvoir, qui se créa dans la clandestinité et le maquis et bénéficia, à l’époque, du soutien du Soudan…
Après les trois grenades jetées à l’aveuglette vendredi soir sur un marché fréquenté surtout par les femmes commerçantes, et qui auraient fait neuf morts (contre trois officiellement reconnus) c’est une véritable stratégie de la tension qui est désormais perceptible au Burundi, renforcée par des rumeurs alarmantes, déconseillant par exemple aux « Blancs » de se montrer trop visibles dans des lieux publics…Mais on se demande bien qui peut bénéficier de ce pourrissement de la situation qui rappelle trop les premiers mois de 1994 à Kigali… De part et d’autre en tous cas l’intransigeance demeure intacte : lundi matin, comme si les deux jours de trêve avaient permis à tous de reprendre des forces, les manifestations ont recommencé à Bujumbura. Quartiers barricadés, hérissés de barbelés afin d’empêcher les incursions de la police dans les maisons, jets de pierre, blocage de la circulation afin d’empêcher les travailleurs d’aller prendre leur service, la détermination des jeunes n’avait pas faibli et leurs soutiens demeuraient toujours aussi constants, se traduisant par l’approvisionnement des manifestants et eau et en nourriture fournis par des contributeurs anonymes. Le mot d’ordre demeurait le même, transmis depuis la base aux participants à un hypothétique dialogue : « le troisième mandat n’est pas négociable, Nkurunziza doit partir… ».
Du côté du pouvoir, la même fermeté prévalait. Rencontrés par hasard à une réception organisée par l’ambassade du Kénya (qui entendait démontrer ainsi sa solidarité avec les autorités en place..) quelques proches du président se disaient victimes d’une conspiration internationale et se vantaient du soutien de la Chine et de la Russie au Conseil de Sécurité. Ils s’efforçaient de démontrer la légalité constitutionnelle du troisième mandat et assuraient que, contre vents et marées,les élections présidentielles auraient lieu le 26 juin comme prévu, débouchant sur la réélection de Pierre Nkurunziza. Ce dernier, dimanche, avait repris ses matchs de football comme si de rien n’était. C’est sans doute au nom de la même conception de la démocratie que, lundi matin, les Imbonerakure, les jeunes militants du CNDD, avaient sorti leurs bâtons, appuyant une police dotée de gaz lacrymogènes…
Ces démonstrations de force et autres gesticulations politiques se déroulent cependant au bord d’un gouffre économique : les changeurs manquent de dollars, dont le cours a explosé, les réserves des banques ont été vidées par tous les candidats à l’exil, les salaires de mai ne pourront vraisemblablement être payés. Et dans les campagnes, censées se tenir à l’écart de la contestation politique, les fruits de saison, mandarines, papayes, mangues, s’amoncèlent faute de camions pour les transporter vers la capitale…Sur toutes les lèvres, deux mots : jusqu’à quand ?

26 mai 2015

Agathon Rwasa, le plus ancien opposant…

Catégorie Non classé

Agathon Rwasa, 51 ans, président du parti FNL (Forces nationales de libération) est le dernier des « chefs historiques » des mouvements armés hutus à être rentré au Burundi et à avoir abandonné la guérilla pour le combat politique. Aujourd’hui il se présente comme l’un des principaux rivaux du président Nkurunziza. Sitôt après l’assassinat, samedi soir, de Zedi Feruzi, le leader de l’UDP, il annonçait son intention de retourner dans la clandestinité, estimant que la vie de tous les leaders de l’opposition était désormais en danger. Une heure auparavant, nous l’avions rencontré sur les hauteurs de Bujumbura et il avait retracé son parcours politique.
Après les négociations qui ont eu lieu à Arusha de 2005 à 2006 nous sommes définitivement rentrés en mai 2008 et les tractations se sont poursuivies même si le pouvoir a toujours tenté de nous anéantir politiquement et même physiquement. Mais grâce au concours des uns et des autres, on a pu procéder à une démobilisation de nos combattants. Notre parti a finalement été enregistré sous l’appellation FNL en avril 2009. Nous avons toujours eu des difficultés à travailler car je dénonçais la mauvaise gestion du patrimoine burundais par le parti CNDD. Ce dernier a tenté de former une branche rivale du FNL, avec des gens ramenés de l’étranger et logés à l’hôtel Sources du Nil.
Le FNL est cependant un allié naturel du CNDD, un autre parti hutu issu de la guerre…
L’hostilité à notre égard vient du fait qu’au moment de la lutte, le CNDD au lieu de combattre contre le pouvoir à Bujumbura a préféré affronter le FNL à Cbitoke et à Bubanza et a subi de lourdes pertes. En outre, concluant des accords avec le pouvoir de Bujumbura, le CNDD s’était engagé à anéantir définitivement le FNL et il a échoué. Ce matin encore des étudiants ont été emprisonnés à Kamenge car ils portaient le logo de notre parti. Jusqu’aujourd’hui, n’ayant pas accepté de collaborer avec le CNDD, c’était comme si je signais mon arrêt de mort.
Quels sont les principaux reproches que vous adressez à ce parti ?
D’abord des reproches d’ordre moral. Pour nous le pouvoir doit être au service du peuple et ne peut usurper le patrimoine ; le trésor public n’appartient pas au seul CNDD mais à tous les contribuables… Or la corruption est au top, ce gouvernement tue quiconque a une voix dissonante. Il y discrimination au niveau de la fonction publique : si vous n ‘êtes pas membre du CNDD FDD vous n’avez pas droit à un emploi et ne pouvez conclure un marché dans le secteur public. Tous les contrats signés ici sont opaques, qui sait ce qui s’est passé avec le nickel du Burundi ? On ignore tout des sociétés fictives qui ont remporté ces marchés… Quant aux militaires envoyés dans les missions en Somalie et en Centrafrique, on leur retire 200 dollars par mois, ce qui rapportait jadis 23 milliards de francs burundais, contre trois milliards aujourd’hui. Où est passée la différence ? Les malversations sont multiples, le président ne cesse d’être impliqué dans le business…
Etes vous devenu le principal opposant ?
Nous sommes présents sur tout le territoire national, nous sommes une formation vieille de 35 ans, nous avons été les premiers parti à avoir défié le parti unique… A la suite de manœuvres de division, nous sommes devenus les rebuts de la politique au Burundi mais nous sommes majoritaires. Nous sommes obligés d’aller dans ces élections comme des indépendants car on refuse de nous reconnaître au contraire de deux autres ailes dissidentes de notre parti. En réalité nous sommes la première force politique du Burundi, nous avons pu présenter des listes sur tout le territoire national ce que des partis choyés par le pouvoir sont incapables de faire…Vous devez aussi savoir qu’au sein du CNDDle parti au pouvoir plus de 90% des membres sont contre la dictature du président et de son équipe mais n’osent pas le dire tout haut.
Le coup d’Etat était une simulation. Avez-vous déjà vu des putschistes qui n’occupent aucune place publique, qui lancent leur communiqué sur des radios privées et non sur la radio nationale, sans tenter d’encercler l’aéroport, la banque, la présidence ? Ce putsch bidon avait deux objectifs : prétendre que le pouvoir avait changé de mains afin que les manifestants quittent la rue. Simuler un coup d’Etat afin de faire échec au sommet de Dar es Salaam où Nkuruziza devait comparaître devant ses pairs et risquait d’être déclaré non éligible. Dans un même coup, il a fait échouer le sommet, stoppé le mouvement de la rue et détruit les radios privées….Comment organiser des élections démocratiques lorsque le droit à la parole est bafoué, que l’information ne circule pas ?Le putsch a aussi permis d’éliminer certains individus gênants comme le général Nyombare, auteur du coup, qui a disparu…
Votre alliance avec l’UPRONA montre que le problème d Burundi n’est pas ethnique ?
Certainement pas. Le vrai problème c’est le sectarisme, la mauvaise gouvernance…Les antagonismes ethniques ne sont pas totalement dépassés car même aujourd’hui le CNDD en mal d’arguments revient sur cette histoire d’ethnisme et dit que le putch a été motivé par les Tutsis qui voulaient reconquérir le pouvoir, mais le peuple n’est pas naïf….

Propos recueillis à Bujumbura

23 mai 2015

Bujumbura: du sang sur les oranges

Catégorie Non classé

Peu avant la tombée de la nuit, l’atmosphère autour du marché central de Bujumbura, toujours très animé, était étrangement tendue. Les policiers patrouillaient, encore plus nombreux que d’ordinaire et un vendeur de cartes téléphoniques semblait bien informé : « tout peut arriver ce soir, on nous dit que les banques pourraient être attaquées et pillées… »Une heure plus tard, peu après 18 heures, trois lourdes explosions secouaient le quartier, provoquant la fuite de centaines de piétons, chargés de ballots et pressés de filer au plus vite vers les quartiers populaires hérissés de barricades et de rouleaux de barbelés. Un peu plus tard, devant la place déserte, les policiers interdisaient tout passage, assurant que les grenades avaient fait trois morts et un nombre indéterminé de blessés. Là où voici une heure encore une foue animée faisait ses derniers achats avant le long week end, ne gisaient plus que des éclats de verre, des oranges tâchées de sang. De ambulances emportaient des blessés déchquetés vers les divers hôpitaux de la ville.
Cet incident dramatique montre à quel point l’atmosphère à Bujumbura se tend dangereusement : les manifestants ne désarment pas, récusant toujours le troisième mandat présidentiel et les heurts avec la police sont de plus en plus durs. Des rumeurs font état des divisions au sein de l’armée tandis que le chef de l’Etat sourd à toutes les objurgations, tous les conseils, recule la date des élections législatives mais maintient au 26 juin un scrutin présidentiel qu’il entend bien remporter.
Dans cette ville envahie d’hommes en armes, où les citoyens vivent sur pied de guerre, où les morts commencent à s’accumuler, règne une atmosphère délétère qui fait songer à celle qui régnait à Kigali en 1993 ou 1994 : chacun savait que tout pouvait arriver et, sans savoir d’où partirait le coup fatal, faisait semblant de vivre normalement, la peur au ventre…
Une trêve de deux jours a été décréte par les manifestants. Si elle échoue, via la médiation onusienne et africaine, à ramener le calme, ce sera quitte ou double.

23 mai 2015

La “presse courage” du Burundi

Catégorie Non classé

Haut lieu de la contestation et du refus d’un troisième mandat présidentiel, le quartier de Musaga ressemble à un camp retranché. Depuis près d’un mois, des jeunes en T shirt ramassent des pierres et en font des barricades, les lancent sur des voitures de police, brûlent des pneus. La nuit ils barrent les ruelles avec des barbelés pour empêcher les hommes en uniforme de pénétrer dans leurs maisons. Les garçons d’ici, filiformes, ressemblent à des Tutsis,mais chaque jour, de jeunes Hutus montent vers Musaga depuis Bujumbura rural pour aider leurs compatriotes à faire face. Jean Marie Vianney, Cedric, Ghislain, qui m’ont amenée dans une maison de pisé pour échapper à des tirs nourris qui ébranlent le quartier font le compte des blessés et des tués. Ce matin encore, aux alentours du Parlement, alors qu’il manifestait pour que la Constitution soit respectée, un homme a été tué par balles. De la 7 eme avenue d’où nous venons, on entend des crépitements secs, des coups de feu se répondent dans les venelles du quartier. Les garçons se collent au mur de pisé, à la première accalmie ils en bondiront comme des chats sauvages et, pierres à la main, nargueront à nouveau les policiers en tenue bleue qui prennent position devant les maisons de l’avenue. « Nous sommes dans notre troisième semaine de manifestations » expliquent ce jeunes gens, étudiants pour la plupart « et nous ne lâcherons pas. Le président doit partir, il ne peut pas se représenter. » Comment expliquer une telle détermination ? Pour Ghislain, c’est simple : « nous manifestons car il n’y a pas d’avenir. Pas d’emploi pour nous. Le pays recule, le régime se durcit. Nous irons jusqu’au bout. »
Mes compagnons sont trois journalistes d’Iwacu, la seule publication indépendante qui a pris le risque de sortir à nouveau. Alors qu’à l’entrée de Musaga nous croisons des journalistes étrangers casqués, protégés par des gilets pare balles, Onesphore, Floribert et Armel sont en jeans, circulent dans une vieille camionnette qui peine à démarrer. Mais lorsqu’il s’agît d’échapper aux coups de feu, tirés à l’horizontale, ces jeunes journalistes courent vite, déclenchent quand il faut micro et appareil photo. Sur le site d’Iwacu, consulté par 150.000 internautes, ils relatent les évènements , heure par heure, et prennent le relais des radios privées qui ont été détruites.
Antoine Kaburahe, le fondateur d’Iwacu (littéralement « chez nous ») 49 ans, n’est pas un inconnu. Il a passé dix ans en Belgique, où il avait fondé la revue Panafrika, a vécu à Anvers où il a appris le néerlandais, s’est marié, a eu deux enfants qui poursuivent leur scolarité à Hoboken. En 1998, désireux de rentrer au Burundi et de contribuer à construire la paix, ce journaliste dans l’âme, fils du premier directeur de presse du Burundi, réussit à convaincre Louis Michel de lui confier un petit budget issu du Fonds de la diplomatie préventive. C’est au départ de cette modeste subvention qu’il s’est lancé dans l’aventure. « Nos six journalistes, des jeunes, Hutus et Tutsis recrutés sur le tas, se relayaient sur les machines car nous n’avions que deux ordinateurs, une imprimante, un appareil photo et Iwacu n’était qu’un bi mensuel. Aujourd’hui, nous avons 18 journalistes, des graphistes, des maquetteurs, et nous nous sommes lancés dans le multi media : un hebdomadaire qui tire à 6000 exemplaires, un site Internet, des livres (nous avons publié l’ouvrage du journaliste Guy Poppe consacré à l’assassinat du Prince Rwagasore) . Nous venons d’acheter une imprimante couleur et avions l’ambition de devenir une véritable entreprise de presse, la première dans l’histoire du Burundi. Mais aujourd’hui nos rêves et nos projets sont en veilleuse. »
C’est par miracle que, la semaine dernière, Antoine Kaburahe et Iwacu ont échappé à la destruction : « dès que j’ai appris que les radios indépendantes avaient été attaquées, j’ai voulu mettre à l’abri mon imprimerie, mon site Internet et j’ai provisoirement suspendu toute publication, plaçant nos locaux sous clé. Durant cinq jours nous avons pratiqué une sorte de black out, estimant que les conditions n’étaient plus remplies pour travailler. Puis, mardi dernier j’ai décidé de rouvrir, d’aller au-delà du traumatisme. J’ai dit à mes journalistes que s’ils avaient peur, ils pouvaient prendre leurs congés, mais tous, à part une future maman, ont refusé et voulu recommencer à travailler. Lorsque j’ai annoncé la reprise des activités d’Iwacu, tous les ambassadeurs occidentaux étaient là, mais je me demande comment nous allons tenir car avec la crise nous avons perdu tous nos budgets publicitaires.… » Au sommaire du prochain numéro d’Iwacu, toutes les questions que les Burundais se posent : le film des évènements, un reportage sur le jour du putsch, un topo et des photos de la destruction des medias. Et aussi une tentative de réponse à ce point crucial, qui justifie la répression pratiquée à l’encontre de la presse : du régime : y a-t-il eu connivence entre les manifestants hostiles au troisième mandat et les militaires putschistes qui, avec une confondante maladresse, ont tenté de prendre le pouvoir ? Kaburahe est très critique à leur égard : « ils ont failli faire dérailler tout le mouvement de contestation et en tous cas ils ont fourni le prétexte la destruction des radios indépendantes. » Or, alors que les partis avaient été divisés, que le CNDD (le parti du président) contrôle tous les rouages, la presse constituait la dernière source de contestation du régime, le dernier contre pouvoir. »
Innocent Muhozi, directeur de Radio-télévision Renaissance, se présente lui-même comme « le dernier des Mohicans : avec Kaburahe, il est le dernier des patrons de presse du Burundi à être resté au pays.
La semaine dernière, alors que le putsch du général Nyombare était en train d’avorter, sa station de télévision, très regardée à Bujumbura, a été attaquée par des Imbonerakure, (les jeunes partisans du régime, transformés en milice) et détruite de fond en comble. Au même moment Radio Bonesha, Radio Isanganiro subissaient le même sort, et RPA, (Radio publique africaine) le plus populaire des émetteurs,était la proie des flammes. Les locaux des radios indépendantes sont aujourd’hui dévastés et leurs directeurs s’en sont vu interdire l’accès : une circulaire officielle assure que cette mesure a été prise pour permettre le travail de la justice, qui a été chargée d’établir le lien éventuel entre les radios indépendantes et les putschistes ! « Autrement dit » souligne Muhozi, » il nous est impossible d’évaluer l’étendue des dégâts, de préparer la reconstruction… Je crois que les dégâts infligés à ma station sont réparables, que nous pourrions recommencer à émettre, mais nous n’avons pas accès aux locaux…»
Alors qu’ il vient de recevoir une convocation l’invitant à se présenter au bureau du Procureur général et qu’il redoute d’être arrêté à l’issue de l’interrogatoire, Innocent Muhozi ne regrette pas d’avoir fait le choix d’être resté au Burundi : «Je suis peut-être naïf, mais je refuse de quitter. Je ne suis pas un criminel, je n’a fait que mon métier. Si on m’arrête, si on me flingue, tant pis. »
Comme Kaburahe, Muhozi reconnaît qu’au cours de la décennie écoulée, alors que le CNDD régnait en maître, la presse a représenté un catalyseur : « alors que les partis politiques étaient dépassés ou divisés, c’est la presse indépendante qui a systématiquement relevé les cas de corruption les plus flagrants, enquêté sur les assassinats. C’est la presse qui a mobilisé les énergies, fait comprendre à la population malmenée, exploitée, qu’il fallait refuser ces injustices. Nous, on se moquait des appartenances ethniques ou politiques ; les journalistes burundais entendaient faire leur travail et je crois que c’est cela qu’on ne nous a pas pardonné…Rien d’étonnant à ce que la presse ait été la première cible de la répression, c’est à cause d’elle que a population, qui en avait assez des injustices, s’est finalement soulevée. »
Bob Rugurika, le directeur de la Radio publique africaine a, lui, préféré gagner le Rwanda. Sage précaution, car, libéré en février dernier, il avait fait plusieurs semaines de prison pour avoir retrouvé et interviewé l’assassin de trois religieuses italiennes qui en savaient trop. Le déroulement du putsch manqué du général Nyombare le rend perplexe : « je crois qu’il y a eu un vrai complot mais aussi une vraie trahison, où le chef d’état major, le général Nyongabo, de mèche avec le président, a laissé e mouvement aller jusqu’au bout, pour mieux le casser. Et on assisté à ce phénomène étonnant : des putschistes qui annoncent leur coup sur des radios privées alors que la radio nationale, gardée par trois bataillons, est toujours aux mains des fidèles du président. Cette utilisation des radios indépendantes a permis aux partisans du régime de détruire les installations et demain peut-être de les poursuivre les journalistes. » Et de poser cette question dérangeante : « la neutralisation de ce contre pouvoir qu’était la presse indépendante n‘était elle pas le véritable objectif de ce putsch manqué ou manipulé ? »

23 mai 2015

Les réfugiés affluent au Rwanda poussés par la peur

Catégorie Non classé

Dans un discours télévisé, le président Pierre Nkurunziza a tenté de ramener la crise qui déchire son pays à de plus modestes proportions : la contestation, selon lui, ne s’étend qu’à quatre quartiers de Bujumbura, et sur 99% du territoire, le calme règne.
De fait, sitôt franchie la frontière rwandaise à hauteur de Gashora, dans le Bugesera, le Burundi présente son visage habituel. Des cyclistes « cascadeurs » accrochés aux lourds camions qui traversent l’Afrique de l’Est, des femmes qui vendent des sachets de petits pois soigneusement emballés, une foule de piétons qui, à la tombée du jour, semble attirée par la grand route comme par un aimant. Cependant, dans les cabarets, on entend l’écho de discussions animées ; un peu partout, des petits groupes d’hommes sont en grande conversation, les mains se dressent, les voix montent ; les femmes ramènent les enfants dans les plis de leur robe. Quelques drapeaux de partis politiques rappellent que le Burundi est en campagne électorale. Disciplinée, silencieuse, la police est très présente : de la frontière jusque Bujumbura, notre véhicule est contrôlé une quinzaine de fois, fouillé, inspecté. Dans l’autre sens, celui qui mène au Rwanda, les contrôles sont plus fréquents encore : les minibus sont stoppés sans ménagements et les passagers sont priés de se dessaisir de leurs téléphones portables, de leurs ordinateurs. Méticuleux, les policiers ouvrent les engins, parcourent les textos, scrutent les photos et, nous dit on, relèvent les numéros suspects.
Dans quelques localités, les militaires sont présents aussi, immobiles comme de grandes statues en uniforme tacheté. Ce n’est que dans le camp de Gashora, en territoire rwandais, que nous mesurerons la peur qui se tapit dans les villages, qui inspire les attroupements où les gens se demandent ce qui va leur arriver et quelles décisions prendre.
En deux semaines, le Haut Commissariat aux réfugiés, assisté par quelques ONG, a déployé au bord du petit lac, dans une région vouée au tourisme, une logistique depuis longtemps rodée dans la région ; trente sept grandes tentes de toile blanche, un centre médical, des rations de maïs et de haricots que les déplacés font bouillir sur de petits foyers, un centre d’enregistrement devant lequel de jeunes garçons font la file, essoufflés et excités comme s’ils avaient couru. Gashora, qui accueille 3000 déplacés du Burundi, n’est qu’un centre de transit ; c’est à Mahama, du côté de la frontière tanzanienne, que se trouvent plus de 20.000 réfugiés, dont le nombre grandit sans cesse. « La semaine dernière, ils arrivaient au rythme de cent par jour ; cette semaine le flux se réduit une dizaine de personnes » explique Judith Seidel, responsable du HCR «mais vers la Tanzanie, ce sont des villages entiers qui se déplacent, plus de 100.000 Burundais ont déjà traversé la frontière ; nous craignons une crise humanitaire majeure dans la région… »
Les garçons qui font la file devant le bureau d’enregistrement ne se font pas prier pour expliquer les raisons de leur fuite. Nishima, un étudiant à l’académie, a campé durant plusieurs jours devant l’ambassade des Etats Unis à Bujumbura jusqu’à ce que la police débarque. « Ils voulaient nous emmener en camion, je me suis enfui. Le passage a été difficile, tous les numéros de mon téléphone ont été relevés. » Pontien, 23 ans, a quitté Kirundo, une ville proche de la frontière, car « cela devenait trop dangereux. Mes parents sont restés, mais nous les jeunes, qui avions manifesté contre le troisième mandat, nous avons fui car la nuit, il y avait des rondes d’Imbonerakure (les milices du parti présidentiel) Ils avaient des matraques, des grenades, des fusils. Ils nous disaient qu’ils faisaient des rondes de sécurité, mais nous on se sentait menacés… »
Bizimana, 28 ans, à la différence de ses voisins, n’est pas un étudiant, un intellectuel. Même ici, ce chauffeur de camion roule des mécaniques, se vante d’avoir manifesté dès le premier jour contre « Pieter » (le surnom du président) : « je ne veux pas qu’il se représente car, avec ses gens, ils s’en sont mis plein les poches. Pour avoir du travail, il fallait être membre de leur parti. C’est pour cela qu’avec mes amis nous sommes allés devant la maison du CNDD (le parti de Nkurunziza) et nous avons enflammé de vieux pneus. Nous avons pu entrer dans la maison et là nous sommes tombés sur des listes que tenaient les Imbonerakure : des gens qu’ils considéraient comme des suspects, des adversaires et qu’ils se préparaient à tuer. Il y avait aussi des armes qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué, des sortes de lance pierres dotées d’explosifs. Quand j’ai découvert tout cela, j’ai décidé de partir. Le Burundi, cela n’est plus pour moi, je veux rester au Rwanda, aller en Ouganda ou plus loin encore. Ce pays, pour moi, c’est fini… »A côté de lui, Désiré, veut lui aussi fuir le plus loin possible et reconnaît : « à Bujumbura c’était dur. Dans la bagarre avec les policiers on a même tué un chef de poste… »
Si l’on peut comprendre les raisons qui ont poussé ces jeunes des quartiers chauds de Bujumbura, majoritairement Tutsis, à prendre la fuite dans la crainte de la répression, le témoignage des femmes en dit plus long encore sur la profondeur de la crise. Sandrine, originaire de Kirundo (la première ville après la frontière rwandaise) est arrivée voici trois jours, son bébé dans le dos « Mon mari m’a poussée à partir, d’autres gens du village avaient déjà fui. Il y avait un malaise, on disait que nos voisins, des Hutus, avaient acheté de « pangas » des machettes et qu’ils allaient bientôt se venger de la mort de leur grand père, voici 25 ans, tué par des Tutsis. Mon mari est resté car il ne vouait pas quitter nos champs, mais je crois qu’il va bientôt arriver ici lui aussi.
Rose Nezimana, trois enfants, venue de Kirundo elle aussi, a été poussée par les rumeurs et les chuchotements : « les Imbonerakure sont très nombreux, ils font des rondes et menacent tous ceux qui pourraient ne pas voter pour le président. On dit tant de choses : qu’ils auraient mis nos noms sur des listes, marqué de croix rouges les maisons de ceux qu’ils se préparent à tuer. Certains voisins ne nous parlent plus, mais murmurent derrière notre dos…Mon mari m’a poussée à partir, à mettre les enfants en sécurité… »
La trente septième tente de Gashora est celle des enfants seuls, les MENA (mineurs non accompagnés) dont s’occupe un service spécial du HCR : ils sont déjà 650 à être arrivés ici sans leurs parents, dont 99 auraient perdu la trace de leur famille durant la fuite. La Croix Rouge s’emploie à les identifier, à retrouver les parents, à réunifier les familles. Fabrice Mugisha, 14 ans, originaire de Kirundo, explique que « mes parents m’ont poussé vers la frontière m’ont dit cours vite au Rwanda. Ici, on ne sait pas ce qui peut arriver…A l’école, on parlait de menaces contre les Tutsis, nos voisins nous regardaient bizarrement en caressant leur machette… Je ne sais pas ce qui va arriver, j’ai trop peur pour rester dans mon pays… »
Le même soir, à la télévision, le président essaie d’expliquer que tout est normal au Burundi. Même dans les campagnes où la peur est revenue, on ne le croit pas.

14 mai 2015

Burundi: au delà du débat constitutionnel

Catégorie Non classé

Sourd aux avertissements émanant aussi bien de la société civile, de ses collègues ex-présidents, de l’Eglise catholique, d’une partie de l’armée et des services de renseignements, le président Nkurunziza est allé de l’avant, habité par la foi selon ses partisans, autiste selon ses adversaires. Cette obstination dépasse aujourd’hui le cas de sa personne, elle risque de ramener le Burundi au bord de l’abîme. Ce gouffre d’où les accords d’Arusha, conclus en 2000 sous la houlette de Nelson Mandela l’avaient tiré après des années de négociations extraordinairement délicates. Dans les années qui suivirent, on put, avec prudence, parler de « miracle burundais » : les clivages et les haines ethniques, qui avaient provoqué le « génocide sélectif » des intellectuels hutus en 1972, engendré le cycle des tueries, des assassinats et de la répression (Ntega Marangara en 1989, l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye en 1993) semblaient reculer progressivement, céder la place à des rivalités strictement politiques, à des élections tenues à intervalles réguliers, à des alternances et des partages du pouvoir…Ces quinze années de reconstruction, qui avaient aussi permis au Burundi de devenir un acteur de paix, pourvoyeur de Casques bleus en Somalie et en Centrafrique, vont-elles être jetées aux oubliettes à cause de l’obstination d’un homme cerné sinon manipulé par une poignée d’irréductibles ? Si la crise actuelle ne se dénoue pas rapidement, les risques font froid dans le dos. Car tous les Burundais, Hutus comme Tutsis, sont encore hantés par la peur de l’autre, par le souvenir de la mort ou de l’exil, marqués par la relative impunité des assassins. Leur « vivre ensemble » n’est encore qu’un équilibre fragile, garanti par des accords qui risquent aujourd’hui d’être jetés aux oubliettes. Il ne faudrait pas grand-chose pour que les démons de la haine ethnique, si patiemment conjurés, ne resurgissent, réactivés par de cyniques manipulateurs. Et dans ce cas, la poudrière burundaise, à nouveau rallumée, mettrait le feu à toute la sous-région et obligerait les voisins à se transformer en pompiers et/ou pyromanes. On est ici bien au-delà de la polémique constitutionnelle et du juridisme : ce qui se joue est une question de vie et de mort, pour une démocratie fragile mais surtout pour des citoyens en danger.

14 mai 2015

Quelques questions au sujet de l’armée burundaise

Catégorie Non classé

L’armée burundaise est-elle homogène ?
Réorganisée après les accords d’Arusha, signés en 2000, l’armée burundaise actuelle, forte de 20.000 hommes environ, a été obligée d’intégrer des milliers d’ex-rebelles, issus des mouvements armés hutus qui, durant la guerre civile (1993-2000) s’opposaient à l’armée nationale. La nouvelle armée se compose désormais de Hutus et de Tutsis, dans une proportion de 50/50. Professionnalisée, bien encadrée, une bonne moitié de cette armée a été envoyée en Somalie et en Centrafrique, sous la bannière des Nations unies et de nombreuses unités sont encore en formation. Le général Godefroid Nyiongare, qui a mené la tentative de coup d’Etat est un Hutu, issu, comme le président Nkurunziza, des rangs du FDD-CNDD(Forces pour la défense de la démocratie). Il avait été le principal responsable des opérations d’intégration des ex-rebelles et du mixage d’hommes d’origine très différente. L’appellation « putschiste » est relative : cet officier très respecté avait été limogé voici trois mois alors qu’à la tête des services de renseignements, il avait publié un rapport déconseillant au chef de l’Etat de briguer un troisième mandat. Il avait ensuite pris le commandement d’une unité d’élite des paracommandos et une majorité d’officiers tutsis appuyait sa position. Par contre le président Nkurunziza a pu compter sur l’appui du chef d’état major de l’armée et sur d’autres factions de son parti. Quant à la police, elle est généralement considérée comme plus proche du pouvoir et a été critiquée pour la violence de la répression.
Les affrontements actuels ont-ils une base ethnique ?
Les affrontements actuels ne se déroulent pas sur une base ethnique : le dernier des mouvements armés hutus à avoir rejoint le processus politique, les FNL (Forces nationales de libération) d’Agathon Rwasa s’est lui aussi opposé à un troisième mandat du chef de l’Etat. Il y a donc des Hutus dans les deux camps. Cependant, les crimes commis par toutes les factions n’ayant jamais été analysés ou jugés, la mémoire des Burundais est imprégnée de références ethniques et, ces dernières semaines, le clan du président ne s’est pas privé de raviver les souvenirs du passé assurant que « les Tutsis voulaient reprendre le pouvoir. »
Les militaires soutenant le chef de l’Etat sont-ils pour autant des « loyalistes » ?
Ils s’appuient sur une interprétation contestée des accords d’Arusha, validée par la Cour constitutionnelle, mais les membres de cette dernière auraient été soumis à des pressions et des menaces telles que le vice président de la Cour a préféré fuir le pays.
Les dispositions adoptées à Arusha en 2000, sous l’égide de Nelson Mandela, interdisent au président d’exercer plus de deux mandats consécutifs, obtenus au suffrage universel direct. Or le président Nkurunziza a déjà exercé deux mandats, mais le premier avait été obtenu au suffrage indirect, à l’issue d’un un vote au Parlement. Le chef de l’Etat s’estime donc en droit de se présenter une deuxième fois au suffrage direct des Burundais le 26 juin prochain.

L’opposition à un troisième mandat est-elle uniquement d’ordre constitutionnel ?
Certainement pas : si à Bujumbura la société civile, les medias indépendants, l’Eglise et des milliers de manifestants ont exigé le départ du président, c’est parce que le gouvernement a été accusé de réprimer ses opposants, de pratiquer des exécutions extra judiciaires et de vouloir sortir du cadre des accords d’Arusha qui avaient établi un savant équilibre entre Hutus et Tutsis. En outre, les ex rebelles du CNDD, sortis des maquis, ont été accusés de manque de professionnalisme et pratiquant une corruption qui a mené le Burundi à figurer à la 159eme position sur l’indice établi par Transparency International. Avec un revenu national brut de 260 dollars par habitant le pays demeure l’un des plus pauvres du monde et la malnutrition touche 58% de la population.
Dans les campagnes cependant, la construction de milliers d’écoles primaires a valu au président une popularité certaine tandis que les jeunes miliciens Imbonerakure, par un mélange de propagande et d’intimidation s’assuraient de la fidélité des masses rurales.

Pourquoi la guerre des radios ?
Deux des trois principales radios privées du pays (Radio publique africaine et Radio Bonesha) ainsi que la principale télévision indépendante, Télévision Renaissance ont été attaquées, pillées et brûlées par des policiers et des miliciens Imbonerakure tandis que le contrôle de la Radio télévision nationale du Burundi, institution d’Etat, a provoqué d’âpres combats entre factions militaires rivales jusqu’à sa reprise en mains par les partisans du président. Dans ce pays où la presse écrite demeure confidentielle, les radios demeurent le principal organe d’information et aussi de mobilisation des citoyens. Largement soutenues par l’aide étrangère, les radios privées se montraient très critiques à l’égard du régime et révélèrent de nombreux scandales. Le pouvoir craignait, en particulier dans le cas de la RPA, que les radios réussissent à mobiliser les masses rurales de l’intérieur du pays.

Une nouvelle guerre civile est-elle possible ?
Hélas oui : le parti hutu FNL (opposé au président Nkurunziza) n’a pas encore totalement déposé les armes et il garde des bases au Congo. Quant au CNDD, le parti au pouvoir, il pourrait se scinder entre « frondeurs » hostiles au chef de l’Etat et « loyalistes », les deux groupes pouvant, le cas échéant, retourner à la lutte armée et relancer une nouvelle rébellion, les jeunes miliciens Imbonerakure, dotés d’armes, appuyant M. Nkurunziza.