29 septembre 2015

José Kagabo nous a quittés

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José ne m’appellera plus « petite sœur ». Il ne m’appellera plus du tout et il m’a fallu trois jour pour réaliser cette évidence : la mort l’avait emporté, lui qui était si présent au téléphone, dans la vie, dans les échanges…Discrètement, comme il avait vécu, José Kagabo s’en est allé, et bon nombre de ses amis ne savaient même pas qu’il était en partance.
La disparition de cet historien, c’est un pan de la mémoire du Rwanda qui s’effondre. José savait tout de son pays ancien, de ses mues, de ses décennies de souffrance. On le présentait comme un historien du génocide, mais ce professeur à l’Ecole des hautes études sociales était bien plus que cela. Il avait la rigueur intellectuelle, l’exigence de vérité des profs à la française. Son savoir était bien antérieur à 1994, il savait tout du Rwanda de ses pères, de ses aïeux, il connaissait la sagesse de son vieux peuple et avait emmené cette science avec lui, durant son long exil en Europe.
Evidemment, à propos du génocide aussi, José savait tout. Il avait souffert dans ses affections, dans ce qu’il croyait savoir de ses compatriotes, il avait vécu, de l’intérieur, l’angoisse et le désarroi des rescapés, l’aveuglement et les négation des autres. Il avait traversé son pays détruit, calciné, et les cendres, quelque part, avait commencé à se répandre dans sa tête…
José le Français de cœur avait souffert d’une autre blessure encore, celle de voir son pays d’adoption, qu’il avait fait sien, qu’il aimait tant, la France, se ranger aux côtés des génocidaires, les appuyer, les défendre. Déchiré par une double fidélité, par son amour envers les deux pays qui avaient marqué sa vie d’homme, José avait choisi la vérité.
Le citoyen savait tout sur le rôle de la France au Rwanda, et l’historien, l’intellectuel en avait fait la matière d’innombrables écrits, conférences, colloques jusqu’à ce dernier numéro des Temps Modernes qu’il coordonna avec passion.
La disparition de José, c’est aussi celle d’un militant. Un homme qui avait des convictions de gauche, qu’il mettait en pratique, avec obstination, fidèle qu’il était au Secours populaire français. D’autres diront ses engagements en France, sa fidélité, son militantisme. Moi, je connais surtout Gahanga, cette petite brousse destinée à devenir une partie du grand Kigali, sur la route du nouvel aéroport. Gahanga, son école pour les enfants du coin, toutes origines confondues, sa cour de récréation, son dispensaire. Gahanga et ses espoirs de vivre ensemble, avec papa José qui y séjournait aussi souvent que possible. Gahanga, avalée par la modernité, ne sera bientôt plus qu’un point sur la carte. Modernisme oblige, l’œuvre de José sera rayée du paysage mais pas des souvenirs ; j’en ai ramené des images d’espoir et de précarité. Serait ce cette angoisse là qui contribua à miner notre ami ?
Car José était aussi un politique. Il accepta le poste de sénateur, il posa même sa candidature à la présidence, histoire de démontrer que c’était possible. Et il souffrit pour ses amis emprisonnés ou déchus, pour ses rêves envolés ; après les affres des tueries, des témoignages, de la recherche de la vérité qui éclaire sans brûler, il se cogna à la realpolitik, au choc du réel, à des projets qui n’étaient pas les siens, à des peurs qui en réveillèrent d’autres…
Était il miné par ces angoisses accumulées ? Qui le dira ?
Tout ce que je sais, c’est que José, avec son grand sourire, son front dégarni qui charriait trop d’idées, son verbe fort, était un ami, un homme honnête et bon, d’un autre temps peut-être, un homme qui croyait en la vie mais ne voulait pas la vivre n’importe comment.
Longtemps, il va manquer…