21 décembre 2015

Eko Atlantic: un barrage de luxe contre l’Atlantique

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Lagos, envoyée spéciale

Chaque matin, pour arriver fraîche et pimpante au bureau -un simple container posé sur la plage- Shagari se lève à quatre heures. Sous le soleil ou la pluie, elle traverse les embouteillages de Lagos, à travers des quartiers qui ne sont que d’immenses bidonvilles aux toits rouillés ou longeant des « estates», des clos de maisons ou d’immeubles de luxe, ceinturés de grilles et protégés par des gardiens en armes. La jeune femme espère qu’en 2016 son calvaire sera terminé : comme 150.000 autres employés, elle travaillera dans un bureau climatisé d’Eko Atlantic City et aura -peut-être- la chance d’être logée à proximité. Avec ses 21 millions d’habitants, dont cinq appartiennent déjà à la classe moyenne, Lagos, la plus grande ville du continent, représente peut-être le futur visage d’une Afrique où la croissance s’accompagne de colossales inégalités.
Dans cette ville géante, 60% des habitants, vivant avec moins d’un dollar par jour, doivent faire face aux pénuries d’eau potable, aux délestages quotidiens et la spéculation sur le carburant allonge chaque jour les files devant les stations service, paralysant une circulation déjà erratique. A tel point que, accusant la NNPC (Nigerian National Petroleum Corporation)d’avoir organisé la rareté en spéculant sur les stocks, le ministre du pétrole a ordonné aux stations service de distribuer gratuitement leurs stocks de carburant !
Cependant, Shagari comme tant d’autres, fait preuve d’optimisme : « à force de travail, on arrivera à s’extraire de la pauvreté, et si le nouveau président Muhamadu Shagari réussit, comme il s’y est engagé, à éradiquer la corruption, l’espoir est possible… Le chef de l’Etat a mis cinq mois à constituer son gouvernement, mais ses ministres ont été choisis pour leur compétence… »
Aujourd’hui cependant, le « mal développement » de Lagos incarne tous les défauts d’une croissance anarchique, profondément inégalitaire malgré la richesse d’un pays qui a tout misé sur l’exploitation pétrolière. Le long de l’Océan, dont les vagues furieuses ont déjà dévoré des quartiers entiers et inondent régulièrement les bidonvilles, le projet Eko Atlantic incarne-t-il une volonté d’enrayer définitivement les érosions qui rongent le littoral et menacent, à terme, de détruire une grande partie de la ville ? Ou est-il la brillante illustration d’un avenir où le changement climatique creusera encore les inégalités et permettra aux super riches non seulement de se soustraire aux conséquences de leurs comportements prédateurs mais d’en tirer profits et avantages ?
Les deux sans doute…Aux confins de Victoria Island, le berceau de la ville, le quartier résidentiel qui, hier encore longeait l’Océan est aujourd’hui bordé de clôtures et une immense plage de sable artificiel s’allonge chaque jour, à l’abri d’une digue de huit mètres de haut qui bloque l’assaut des flots. « Dans notre ambition de récupérer une superficie de mille kilomètres carrés, nous ne faisons que reprendre ce que l’Océan a rogné depuis un siècle » nous explique Jacques Zacharian, l’un des promoteurs du projet de ville nouvelle, apparenté à la puissante famille Chagoury, d’origine libanaise.
La fortune de la famille a commencé lorsque l’un des frères, dans les années 80, sauva la vie d’un militaire encore inconnu, Sammy Abacha. Ce dernier, après sa prise de pouvoir lui voua une reconnaissance éternelle et une confiance tellement grande que Gilbert Chagoury, dans les années 90, put contrôler 70% du pétrole du Nigeria, dont l’exploitation était confiée à Shell et Total.
Ayant réalisé une fortune colossale pendant que leur protecteur Abacha pendait publiquement l’écrivain Ken Saro Wiwa, défenseur de l’environnement et faisait ouvrir le feu sur les manifestants, les frères Chagoury, Gilbert mais surtout Roland et Laurent, se mirent à rêver du « grand mur de l’Atlantique » : construire une digue de 9 kilomètres de long qui protégerait Victoria Island et surtout permettrait de récupérer le terrain grignoté en un siècle par l’océan, soit plus de mille kilomètres carrés.
Conduisant lui-même la jeep qui patine dans le sable frais, Jacques Zacharian, beau frère des Chagoury, aime détailler ce rêve pharaonique : « sur le terrain que nous allons récupérer, nous avons eu une vision, celle d’une ville nouvelle, à l’image de Dubaï et des autres cités du Golfe…Une ville qui accueillerait des tours géantes abritant des bureaux et des complexes d’habitations de luxe, ouvertes sur une marina qui pourra accueillir 360 voiliers…Le travail, le luxe et la sécurité, au cœur de la ville, avec vue sur l’Océan…… »
Zacharian balaie de la main nos timides objections : « des appels d’offre ? Mais ce n’était pas nécessaire, nous avons pris les meilleurs sur le marché : la société de dragage anversoise Dredging (DEME, Dredging, environment and marine engineering) pour amener un total de 170 millions de tonnes de sable, les Hollandais de Royal Haskoning pour viabiliser le site en y construisant des canalisations, des routes, un système d’éclairage public. Quant aux constructions, elles sont confiées à South Energyx Ltd et Azuri, qui se chargera d’édifier cinq tours de 24 et 31 étages ainsi que les complexes d’habitations de luxe…»
Pour Zacharian, Eko Boulevard, avec ses huit bandes de circulation ombragées de palmiers, ses magasins de luxe et ses restaurants suspendus devrait un jour concurrencer les Champs Elysées ou la Cinquième Avenue. Tout au bout de la vaste allée où le pavement se met déjà en place, le « grand mur » se construit pièce par pièce : une incessante navette de camions amène la première couche de gravier qui tapissera le sol, dépose des blocs de pierre (6 millions de tonnes arrachés à une carrière proche d’Ibadan…). Ces blocs seront par la suite recouverts d’un tissu synthétique (Géotex, fabriqué en Belgique) qui laissera passer l’ eau mais retiendra le sable. D’étranges formes géométriques attendent d’être ajustées, des tripodes et des acropodes, qui s’emboîteront et marieront leurs angles droits… « Lorsqu’il dominera la mer du haut de ses huit mètres, le mur ne devrait plus rien laisser passer, même en cas de tempête », conclut Jacques Zacharian…
A l’entrée de la future Eko Atlantic city, où les premières tours sont déjà en construction et où 200 excavatrices tournent dans le sable, un grand hall abrite la maquette de la future cité. Très élégante, plantée sur des talons de douze centimètres, sourire commercial, l’hôtesse semble échappée d’une bande annonce publicitaire. Nimbée d’une lumière dorée, elle nous présente les joyaux de la future ville : des bureaux certes, mais aussi des logements de luxe pour 250.000 résidents, des ultra privilégiés qui pourront se détendre le long de la marina, ou déambuler dans une galerie commerciale de 120.000 mètres carrés. La conception de cette ville nouvelle a été confiée à l’architecte libanais Marwan Zougheib, et, seule manifestation des pouvoirs publics, l’Etat de Lagos a approuvé ce projet entièrement confié à des privés. Lorsque, naïvement, nous demandons le prix du mètre carré, l’hôtesse nous adresse un sourire éclatant : « je vous le dirai lorsque vous aurez envie d’acheter… Et elle ajoute, l’air de rien : « de toutes façons, presque tous les appartements ont déjà été vendus sur plans… »
Sans nul doute, Eko Atlantic city, protégée par son mur d’un côté, par ses gardiens de l’autre (deux entrées seulement ouvrent sur la ville) sera la quintessence des rêves nourris par les nouveaux millionnaires du Nigeria, qui ambitionnent de concurrencer leurs collègues du Golfe.
Les soucis écologiques affichés par les promoteurs (énergie renouvelable, espaces verts, aires consacrées au sport et au repos, prohibition des voitures en stationnement) représenteront un luxe additionnel, et cette forteresse amarrée au bord d’un océan dompté apparaîtra comme le dernier refuge des plus riches qui tourneront le dos à une autre marée, celle des millions d’habitants des bidonvilles qui, eux, affronteront les aléas des tempêtes, de la pollution urbaine, de la précarité…
Eko Atlantic, sans aucun doute, représente un nouveau concept de ville, un ghetto somptueux dans lequel les plus favorisés auront été les premiers à tirer profit de la lutte contre les éléments et à inaugurer une sorte d’apartheid climatique…