28 décembre 2015

La centrale de Matebe (Nord Kivu) contre la guerre et la déforestation

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Le développement au Nord Kivu, c’est la paix plus l’électricité

Matebe,

Après guerre ? Entre deux guerres ? Comment qualifier la situation au Nord Kivu, où des milliers d’hommes issus des groupes armés sont démobilisés et cherchent un emploi mais où, prévoyant les joutes électorales de 2016, les politiciens locaux songent déjà aux meilleurs moyens de redistribuer les seules richesses disponibles, c’est à dire les biens publics, la terre, l’accès aux ressources naturelles…
Autrement dit, même si les touristes retrouvent peu à peu le chemin des volcans et les rendez vous avec les gorilles de montagne, le parc des Virunga, le plus ancien d’Afrique, tente toujours de sortir de l’économie de guerre qui menace son existence même.
Durant des années, l’exploitation, généralement illégale, des ressources naturelles, a été le fondement de l’économie locale : couper les arbres du parc pour en faire du charbon de bois rapportait 35 millions de dollars par an, au bénéfice des FDLR, les combattants hutus rwandais, tandis que la pèche (illégale pour 80% des cas) dans les eaux miroitantes du lac Edouard représentait un revenu de 38 millions de dollars par an ! Pour le directeur du parc des Virunga, Emmanuel de Merode, il ne suffit pas d’assurer la sécurité des lieux, de former des gardes avec l’aide d’anciens para commandos belges, (600 hommes seront en fonction fin 2016) il faut aussi démontrer aux populations qui convoitent les terres vierges du parc que ce dernier est avant tout un outil de développement économique et que la préservation de la nature peut générer ressources et emplois.
Voici quelques jours, le président Kabila, longtemps courtisé par la société pétrolière Soco, -jusqu’à ce que la chute des cours du pétrole n’entraîne un relâchement des pressions- a pris la mesure de l’ « or vert » généré par le parc : il a inauguré dans les délais prévus, au jour près, la centrale hydro électrique de Matebe, à 70 km au nord de Goma, d’une capacité de 13,8 mégawatts.
Voici quelques mois, nous avions visité le site, alors en construction : avant d’aller se jeter dans le lac Edouard, la rivière Rutshuru serpente à travers le parc, elle se nourrit de ses eaux souterraines et des pluies qu’attire l’abondante végétation. A la hauteur de Matebe, le cours de la rivière se gonfle, s’accélère, le grondement de la chute d’eau fait trembler les arbres.
Au-delà de la chute, dévalant la pente, la rivière se précipite désormais dans un canal d’arrivée de 485 mètres de long, et les eaux domptées dans un bief de béton alimentent des turbines dont l’ énergie bénéficiera à 100.000 foyers du Nord Kivu…..
Consortium où se retrouvent des partenaires privés, des membres de la société civile, des pouvoirs locaux dont la chefferie-collectivité de Bwishat, avec le soutien du milliardaire et philanthrope américain Howard Buffet et d’autres contributeurs, l’’Alliance Virunga » (Virunga SARL) est le promoteur de l’ouvrage. La centrale de Matebe représente à ce jour le plus grand chantier hydro électrique terminé sur le territoire de la République, Inga I et II , dans le Bas Congo étant toujours en phase de dragage, délivrant respectivement 72 et 280 MGW tandis que Ruzizi III, sur la frontière entre le Rwanda et le Congo, n’est toujours pas terminé.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi la centrale de Matebe a pu être achevée dans les délais prévus : un ingénieur belge, Michel Verleyen a tenu à surveiller les travaux de jour en jour, les promoteurs étaient conscients de la portée exemplaire du projet et ils ont pu avancer à leur propre rythme. Dotés de fonds privés, ils ont pu choisir le maître d’œuvre qui leur convenait le mieux, à savoir une société bruxelloise, TPF Utilities, ont désigné sans pressions un ingénieur italien et engagé plus de 200 Congolais, dont des femmes…De nombreux travailleurs ont été fournis par les collectivités locales, désireuses de contribuer au projet…
Sur une plus petite échelle, à Matebe, on a tiré les leçons d’Inga : alors que les turbines du méga barrage sur le fleuve Congo sont régulièrement ensablées, ici, il est prévu de vider chaque semaine un tiers des bassins et de nettoyer régulièrement le bief, où les eaux s’engouffrent au rythme de 18 mètres cube à la seconde, afin que jamais les sédiments ne puissent s’accumuler et paralyser les turbines.
Alors que dans tout le Congo, et particulièrement dans l’Est, coupures et délestages sont monnaie courante, qu’au Katanga les grandes sociétés minières se plaignent de l’irrégularité de l’approvisionnement en énergie, la région du Nord de Goma, Rutshuru, Kiwandja, Rumangabo est désormais assurée de ressources énergétiques stables qui permettront de relancer l’activité économique.
Tel est le pari d’Emmanuel de Mérode : « alors que dans la région, naguère fief du M23 et berceau de plusieurs guerres, 70% des jeunes de 18 à 30 ans sont au chômage, ce qui les rend sensibles à toutes les tentations, la centrale de Matebe, comme celle de Mutwanga qui l’a précédée, va attirer innovations et investissements : la zone va se stabiliser, nous envisageons de créer une école d’hôtellerie afin de former des jeunes aux métiers du tourisme, l’installation de nouvelles entreprises sera encouragée. A Mutwanga déjà, 400 emplois ont été générés par la nouvelle savonnerie… »
Pour le directeur du parc, le calcul est simple : « chaque mégawatt que nous produisons peut générer de 800 à 1000 emplois ! »
Emmanuel de Merode n’entend pas s’arrêter en si bon chemin : après Matebe, qui a représenté un investissement de 20 millions de dollars, il envisage dans un avenir proche, de construire deux autres centrales, à Beni (23 MGW) et à Lubero (12 MGW).
Le directeur du parc, protecteur des gorilles de montagne et d’une faune exceptionnellement variée, est d’abord un humaniste ; il sait parfaitement qu’il est impossible de protéger la nature lorsque les hommes sont oubliés : si le parc peut générer un milliard de recettes par an, il faut que les populations soient les premières bénéficiaires de ces ressources…
C’est l’espoir de tous : que Matebe contribue à effacer les cicatrices de la guerre dans cette région du Nord Kivu dévastée depuis deux décennies par les camps de réfugiés, les déplacements de population, les rébellions successives et une démographie galopante…