27 janvier 2016

Denis Mukwege ne croit pas au dialogue avec l’opposition congolaise

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Bukavu,
« Le dialogue ? Je suis contre le dialogue, car on ne peut pas se moquer de la volonté du peuple…En Occident, lorsque l’on dialogue, cela dure quinze jours et les décisions sont respectées. Ici, les palabres peuvent durer dix ans, sans résultat…Et ce n’est que lorsque le président arrive en fin de mandat que tout à coup il est question de dialogue avec la classe politique. Les élections locales n’ont pas eu lieu, les provinciales non plus : nous sommes déjà en pleine illégalité… »
Participant au débat qui, à Bukavu, suivit la sortie du film « l’homme qui répare les femmes », le Docteur Mukwege est brusquement sorti de son registre humanitaire et, en quelques phrases, il a torpillé la laborieuse tentative de « dialogue » menée par le pouvoir en place et même interpellé une communauté internationale en laquelle il a visiblement perdu confiance : « alors que les bruits de bottes s’amplifient, que les menaces augmentent, la « communauté internationale » est informée mais nous ne pouvons pas compter sur elle pour résoudre nos problèmes. Les Congolais doivent s’approprier la justice, la santé, la politique, lutter contre l’impunité. Bref, se prendre en charge… »
De quoi s’agît il, pourquoi cette sortie contre des institutions dont le médecin a dénoncé l’ « illégalité », qu’il s’agisse des « commissaires spéciaux » nommés par le président qui remplacent désormais les gouverneurs de province (sauf dans les deux Kivu et dans le Bas Congo)ou du président du Sénat, la plus haute autorité de l’Etat après le président. « En novembre prochain, toutes nos institutions seront illégales » a conclu Mukwege, « tout le monde va vouloir rester en fonctions… »
Le médecin chef de l’hôpital de Panzi traduisait ainsi le malaise croissant au sein de la population qui assiste à la laborieuse mise en place de tractations à l’issue desquelles un « accord au sommet » ferait accepter le report des élections législatives et surtout présidentielles, prévues pour novembre prochain, un « glissement » qui donnerait au pouvoir en place quelques mois, (sinon quelques années…) de répit. Ce « dialogue », qui mènerait à un partage du pouvoir durant une période intermédiaire, est surtout mené avec l’ UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), le parti d’Etienne Tshisekedi, aujourd’hui profondément divisé et dont on ignore la capacité réelle de mobilisation. D’autres personnalités et formations politiques, dont Vital Kamerhe, leader de l’UNC (Union pour la nation congolaise) et surtout l’ex gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, redevenu un simple homme d’affaires, refusent jusqu’à présent d’entrer dans cette démarche et ils récusent Edem Kodjo, l’ancien président du Togo proposé comme médiateur par l’Union africaine.
Pourquoi, alors que des élections ont déjà eu lieu en 2006 et en 2011, les scrutins de 2016 devraient ils être différés ? Evariste Boshab, le puissant ministre de l’Intérieur, soupçonné d’être l’un des cerveaux de la « stratégie du glissement », aligne les arguments : « la CENI (Commission électorale indépendante ) a pris du retard, le fichier électoral a été « corrompu » et même l’Organisation de la francophone l’a déclaré » non crédible » ; nous devons intégrer deux millions de « nouveaux majeurs » des jeunes désormais en âge de voter et qui ne supporteraient pas d’être exclus. En outre, lors de la guerre du M23 au Nord Kivu, du matériel électoral, permettant de fabriquer des cartes d’électeurs, a été volé et emporté au Rwanda et nous venons d’arrêter 47 Burundais dotés de fausses cartes d’électeurs congolais.. Pour empêcher cette « fraude à la nationalité » dans l’Est, nous allons de voir fabriquer des cartes d’une autre couleur… A cela s’ajoutent les troubles dans les pays voisins, qu’il s’agisse du Burundi ou de la montée des islamistes : peut on prendre le risque de déstabiliser le Congo ? » Intervient aussi le coût des élections : M. Boshab estime que « l’exercice coûtera 550 millions de dollars, et que l’Etat, s’il doit faire face, seul, à une telle dépense, en sera réduit à ne plus gérer que les affaires courantes. Cette ponction interviendra au moment où nous sommes très affectés par la chute des cours du cuivre et du pétrole, des matières premières qui génèrent 70% des recettes de l’Etat. »
S’il est bien difficile de démêler les raisons objectives des prétextes opportunément présentés pour justifier un report, il est quasiment certain que les élections prévues pour cette année ne pourront avoir lieu dans les délais prescrits par la Constitution et que le président Kabila (qui ne s’est toujours pas clairement prononcé…) sera « obligé » de prolonger quelque peu son mandat.
La population, qui débat quotidiennement du sujet, acceptera-t-elle sans broncher les entourloupes qu’on lui propose, les jeunes ne risquent ils pas de se mobiliser, en dehors des partis traditionnels ? C’est la grande inconnue et le pouvoir semble avoir reçu un soutien imprévu : celui du Vatican ! En effet, alors que des « marches des chrétiens » étaient prévues pour le 26 février, en souvenir des grandes manifestations antimobutistes de 1992, des directives seraient venues de Rome, enjoignant à la CENCO (Conférence des évèques catholiques) de ne pas se mêler de politique.
Soulagé, le ministre de l’Intérieur en conclut : « les grandes marches ont été décommandées, les chrétiens devront se limiter à prier. »

27 janvier 2016

“l’homme qui répare les femmes” émeut Kinshasa, Bukavu, Lubumbashi

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Kinshasa, Bukavu, Lubumbashi,

Enfin… Après avoir initialement interdit, le film « l’ homme qui réparez les femmes » a finalement été autorisé en République démocratique du Congo. Non seulement il a déjà été diffusé par la RTNC (radio télévision nationale congolaise) mais de nombreuses chaînes privées désirent le projeter. En outre, la représentante spéciale du président Kabila, chargée de lutter contre les violences sexuelles, Mme Mabunda, qui a lancé une campagne « brisons le silence » entend utiliser ce film comme outil de sensibilisation de la population congolaise, afin que la pratique du viol, déjà lourdement sanctionnée par la loi, soit définitivement abandonnée. Aujourd’hui déjà, les accusations à l’égard des forces armées se font plus rares. C’est d’ailleurs ce qui avait provoqué l’ire des militaires : alors que 197 militaires ont été tués au cours de combats menés contre les groupes armés terrorisant les populations, la « grande muette » s’était estimée calomniée injustement et avait réclamé l’interdiction du film…
Le différend ayant été aplani, grâce aux bons offices du Ministre de l’Information Lambert Mende, le Centre Wallonie Bruxelles de Kinshasa a pu organiser, en présence des auteurs et de l’un des producteurs du film, une présentation dans trois villes, Kinshasa, Bukavu et Lubumbashi, qui s’est révélée riche d’enseignements.
A Kinshasa, où le film était projeté simultanément dans les deux salles du Centre, les chaises vinrent à manquer, tant le public était nombreux. La soirée certes, fut marquée par l’émotion, la découverte de la somme inouïe de souffrances endurées par les femmes de l’Est du Congo. Mais au cours du débat, des questions plus pointues, plus dérangeantes furent posées : « et que font les hommes ? Pourquoi, alors qu’ils savent ce que risquent leurs filles, leurs épouses, continuent ils à envoyer les femmes ramasser du bois dans la forêt ou cultiver des parcelles éloignées ? » Un autre des grands thèmes récurrents est celui de l’impunité. Maître Yvonne, qui travailla longtemps à Panzi, l’hôpital du Docteur Mukwege et dirigea la clinique juridique, souligna l’importance psychologique des poursuites judiciaires, et des éventuelles réparations à verser aux victimes.
Naissance de futures vocations ? Plusieurs journalistes, ou étudiants en journalisme congolais se déclarèrent touchés par ce film réalisé par deux Belges et jurèrent, tôt ou tard, de prendre la relève et de se rendre à leur tour sur le terrain, quelles que soient les conditions, pour faire connaître la tragédie vécue par leurs compatriotes. Curieusement, les Kinois se montrèrent plus sensibles aux thèmes géopolitiques ( la responsabilité du Rwanda et de l’Ouganda…) aux questions juridiques (comment vaincre l’impunité…) qu’au combat du Docteur Mukwege lui-même, dont le nom fut à peine cité, par prudence peut-être…
Comme on pouvait s’y attendre, c’est à Bukavu que la projection du film fut la plus émouvante. La grande salle du collège Alfajiri, le collège des Jésuites, était comble bien avant l’heure de la projection, et plusieurs des « héroïnes » du film avaient fait le déplacement. L’une d’entre elles, Nono Mwavita, animatrice d’une association de femmes, Sarcaf, se réjouit de pouvoir utiliser le document pour montrer aux femmes la manière dont Alphonsine et Jeanne avaient reconstruit leurs vies. Les Kivutiens, qui furent en première ligne de toutes les guerres qui dévastèrent la région, supplièrent que la communauté internationale les aide à mener une politique de réparation, à la fois matérielle et psychologique. A cet égard, la députée européenne Véronique de Keyzer, psychologue de profession, fondatrice avec Isabelle Durant et Marie Dominique Simonet de l’association « les enfants de Panzi et d’ailleurs » apostropha la foule avec émotion : « le Congo ne manque pas de psychologues, mais le drame, c’est qu’il y a trop de victimes. Trop de femmes, d’enfants marqués à vie…En quelques jours à Panzi, j’ai vu des cas pires que ce que j’ai vu en Palestine, en Jordanie…
Beaucoup s’interrogèrent aussi sur le rôle de la communauté internationale et le Dr Mukwege, coupant court au débat, interpella ses compatriotes : « vous devez vous prendre en charge. Personne ne le fera à votre place, dans aucun domaine…. »Il souligna aussi combien les enfants apatrides, nés du viol, représentent une bombe à retardement. « A Shabunda, tout récemment, 3000 enfants nés de la violence ont été rapatriés au Rwanda. Que vont-ils devenir ? » A l’issue de la projection, une pétition réclamant la fin de l’impunité et la création de chambres mixtes ou d’un tribunal international chargé de juger les crimes commis au Congo recueillit de nombreuses signatures.
A Lubumbashi, le film, projeté à la halle de l’Etoile qui dut refuser 200 spectateurs faute de place, provoqua stupeur et colère : « comment notre pays a-t-il pu être le théâtre de telles horreurs ? Nous n’étions pas au courant… » En larmes, des veuves de militaires suppliaient qu’on arrête cette violence, des intervenants demandaient que le film soit projeté au Rwanda ou dans des camps militaires, des hommes adultes cachaient mal leur émotion. Beaucoup soulignaient que le monde, entre autres grâce au Docteur Mukwege, était mieux informé des tragédies du Kivu que les Congolais originaires d’autres provinces. Mais il fut également rappelé que le viol n’est pas une exclusivité du Kivu : dans d’autres régions aussi, entre autres au Katanga, la pratique se répand, et même des enfants sont atteints. Comme si un virus mortel avait été inoculé à la société congolaise, se répandant au-delà des zones en conflit…

27 janvier 2016

Le Sud Kivu s’inquiète de la situationau Burundi

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« Prépare-t-on la guerre ? Les Nations Unies nous ont demandé de prévoir l’installation de 150.000 réfugiés burundais dans le sud de la province, du côté de Fizi… » Marcellin Cishambo, l’un des derniers gouverneurs élus du Congo (avec ses collègues du Nord Kivu et du Bas Congo, trois provinces qui n’ont pas été découpées) tente, autant que possible, de repousser les propositions onusiennes. C’est qu’il a de la mémoire : « en 1994, pour des raisons humanitaires, le Zaïre de l’époque a été contraint d’accepter sur son territoire plus d‘un million et demi de réfugiés hutus. Leur présence a entraîné deux guerres, d’innombrables conséquences dont jusqu’aujourd’hui nous subissons les conséquences… Les dégâts infligés à l’environnement ont été dramatiques ; des forêts entières ont été coupées et même dans la ville nous subissions des érosions, des glissements de terrain sur les collines. Qui, en dépit des promesses, nous a jamais dédommagés pour tout cela ? Et aujourd‘hui que nous peinons encore à nous relever, on voudrait nous faire porter le poids de la crise au Burundi, qui pourrait encore empirer, dégénérer en guerre… »
Les autorités du Sud Kivu ne redoutent pas seulement l’irruption de réfugiés fuyant les violences au Burundi, c’est aussi la guerre elle-même qu’ils craignent : les services de sécurité assurent que les fausses cartes d’identité congolaises dont étaient dotés des citoyens burundais qui tentaient de s’infiltrer dans leur pays d’origine avaient été imprimées au Rwanda…Et de rappeler que, voici trois ans, lorsqu’il s’était replié sur le Rwanda et l’Ouganda après sa défaite militaire, le mouvement rebelle pro tutsi du M23 avait emporté du matériel électoral appartenant à la CENI (Commission électorale indépendante) , ce qui lui permettait de fabriquer de fausses cartes d’électeurs. En outre, les services de sécurité congolais assurent avoir intercepté au Sud Kivu un millier d’ insurgés burundais, formés au Rwanda et qui tenteraient de regagner leur pays via le Sud Kivu, tentant ainsi de prendre à revers les forces fidèles au président Nkurunziza.
« Voudrait on entraîner le Congo dans la guerre qu’on ne s’y prendrait pas autrement » s’interroge le gouverneur Cishambo…
A ces inquiétudes exprimées à Bukavu et partagées par la société civile, s’ajoute la situation confuse dans le « grand nord » du Nord Kivu, la région de Beni : les massacres s’y succèdent et ils sont attribués aux ADF Nalu, des rebelles d’origine ougandaise mais qui auraient des accointances avec des politiciens congolais désireux de revenir au pouvoir et des bandes mafieuses contrôlant les trafics de matières premières.
Comme si cela ne suffisait pas, les Congolais ont l’impression de crier dans le désert lorsqu’ils rappellent que leur pays, avec le Rwanda, est l’un des derniers verrous empêchant les islamistes de pénétrer jusqu’au cœur du continent. Or les menaces s’accumulent : les rebelles de Beni ont des liens avec les shebabs somaliens tandis qu’au Sud Kivu, tant les autorités que des membres éminents de la société civile relèvent de mystérieux mouvements : les garçons issu de familles musulmanes sont systématiquement recrutés par des membres des contingents pakistanais de la Monusco qui leur proposent des bourses d’études et des séjours à l’ étranger.
Le gouverneur Cishambo insiste : « pour aller où, pour étudier quoi, nous n’en savons rien. Mais nous voyons les mosquées se multiplier, du coté de Walungu il y en avait 17 voici cinq ans, on en compte 59 aujourd’hui. Qu’est ce que cela signifie ? »

6 janvier 2016

Un rein, gage d’amitié et de solidarité entre une Belge et une Congolaise

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Sauvée ! Gertrude, une mère de famille originaire de Bukavu, s’est retrouvée le 1er janvier avec un rein tout neuf. Prête, après quelque temps de soins et de convalescence, à reprendre une nouvelle vie.
Malgré les difficultés de l’opération, une greffe du rein est devenue, en Belgique, chose banale.
Ce qui l’est moins, c’est l’extraordinaire conjonction de solidarité qui a rendu possible le sauvetage de Gertrude.
Depuis plusieurs années, atteinte d’une maladie grave, la Congolaise était inscrite sur les listes d’Eurotransplant, attendant de trouver un donneur compatible.
Les demandes étant bien supérieures aux offres, c’est finalement la solidarité qui l’a emporté. Une amie belge, célibataire, décida d’offrir à la Congolaise un extraordinaire cadeau de nouvel an : l’un de ses reins, jugé compatible.
Pour les deux femmes, la journée du 17 décembre aux cliniques Saint Luc à Bruxelles représente le début d’une nouvelle vie : l’une, si elle a perdu un rein, avec la certitude de pouvoir vivre sans problème avec l’organe qui lui reste, a gagné une famille, la reconnaissance éternelle d’un mari et des enfants qui savent que la femme qu’ils aiment leur sera bientôt rendue. L’autre assure qu’ elle vit une nouvelle naissance : ma vie reprend à nouveau, ma famille va connaître un nouvel élan… »
C’est après l’opération que les deux femmes ont pris conscience de la portée du miracle : la transplantation n’était pas seulement une acte de solidarité elle représentait aussi une innovation. Pour la première fois en effet, une greffe a été réalisée entre personnes issues de continents différents, entre une Belge et une Africains…
Faut-il ajouter que des gestes comme celui là démontrent, plus que tous les discours, la réalité de la solidarité entre certains Belges et certains Congolais…

6 janvier 2016

Congo: l’année de tous les dangers

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« Le meilleur discours, c’est le silence » déclarait un jour le président Kabila. Même en adressant ses vœux de Nouvel An à la nation congolaise, il n’a pas failli à ses habitudes : il a annoncé que les membres du mouvement religieux Bundu dia Kongo, réclamant une plus grande autonomie pour la province, bénéficieraient de mesures d’amnistie et il a réaffirmé son intention d’ouvrir en 2016 un dialogue national avec les partis d’opposition. Mais il n’a pas répondu à la question que tous les Congolais se posent et qui inquiète les diplomates étrangers : alors que son deuxième mandat expire à la fin de cette année, le chef de l’Etat entend-il se représenter en modifiant la Constitution, ou pratiquer, avec le consensus de la classe politique, un « glissement » qui lui permettrait de postposer l’échéance électorale sans pour autant modifier la loi fondamentale ?
Le président s’est contenté d’affirmer qu’ « à travers le dialogue politique, nous tenterons d’atteindre un consensus sur plusieurs questions afin de jeter les bases permettant les futures élections… »
Ces propos n’ont pas rassuré la classe politique et un porte parole du parti d’Etienne Tshisekedi, le plus concerné par la perspective d’un dialogue avec le pouvoir, a réagi en dénonçant un « agenda caché ». Pour sa part le groupe dit du G7, le plus opposé à la perspective d’un « glissement » récuse l’idée d’un « dialogue » avec le pouvoir, dans lequel beaucoup voient plus un marchandage portant sur la répartition des postes et des prébendes qu’une véritable réflexion sur le devenir des institutions.
Alors que se rapproche l’échéance de la fin du mandat présidentiel en novembre 2016 et que persiste le blocage autour du processus électoral, aussi bien sur le plan financier que politique (les moyens nécessaires ne sont pas réunis et la communauté internationale refuse tout engagement avant de disposer du calendrier global) l’Eglise catholique a, de sa propre initiative et sans mandat politique, entamé une série de consultations. Les membres de la CENCO (Conférence épiscopale des évêques du Congo) ont rencontré cette semaine Aubin Minaku le président de l’Assemblée nationale et secrétaire général de la « coalition pro-Kabila » ainsi que des représentants de l’opposition. L’Eglise assure que, sans prendre position sur le plan politique, elle entend œuvrer pour l’intérêt commun. Nul n’a cependant oublié qu’au début des années 90, face à un président Mobutu affaibli, l’Eglise catholique joua un rôle majeur dans la contestation du pouvoir et que c’est Mgr Monsengwo, aujourd’hui cardinal de Kinshasa, qui présida la conférence nationale souveraine à l’issue de laquelle M. Tshisekedi fut élu au poste de Premier Ministre. Même si elle ne représente plus que 40% de la population, la capacité de mobilisation de l’Eglise catholique n’est pas négligeable : le 16 février prochain, lors de l’anniversaire de la « marche des chrétiens » de 1992, elle pourrait mobiliser tous les adversaires du glissement ou d’un changement de Constitution . Et cela d’autant plus que tous les ténors qui dirigeaient l’opposition à Mobutu en 1992 sont encore actifs aujourd’hui, à commencer par Pierre Lumbi, qui était alors un dirigeant de la société civile et qui dirige aujourd’hui le Mouvement social pour le renouveau, deuxième groupe à l’Assemblée nationale, qui a quitté la majorité présidentielle en s’opposant à l’idée d’un troisième mandat.
A ce stade, tout se passe comme si certains des conseillers du président, redoutant l’implosion d’un pays encore fragile, à peine pacifié, étaient tentés par le pari du glissement ou de la prolongation, en misant sur plusieurs atouts : un dialogue qui porterait surtout sur la cooptation des élites et le « partage du gâteau» et les performances économiques que vient encore de rappeler le premier Ministre Matata Mponyo. Ce dernier a annoncé pour 2015 une croissance de 7, 7% qui pourrait atteindre 9% l’an prochain, et cela malgré la chute des cours du cuivre qui a perdu 26% de sa valeur en 2015. Pour assurer sa position, ce groupe compte aussi sur les forces de sécurité, qui avaient déjà brutalement réprimé l’opposition en janvier 2015 à Kinshasa et dans plusieurs autres villes, faisant plus de trente morts. Depuis lors, les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent un net durcissement et soulignent que les activistes non violents des mouvements Lucha et Filimbi sont toujours en prison et même qualifiés de « terroristes ». Un rapport de l’ONU relève qu’en 2015, 649 personnes ont été mises en prison, protestataires, activistes, opposants politiques…
Dans le Congo d’aujourd’hui, l’économie est sous contrôle même si les inégalités peuvent se révéler explosives, la classe politique pourrait être canalisée par le biais du dialogue ; les interlocuteurs occidentaux sont privés d’arguments en raison de leur tolérance à l’égard du Rwanda, de l’Ouganda et de tant d’autres cas de « prolongations » ; qu’il s’agisse des infrastructures, du désarmement des groupes armés, de la remise en route de l’Etat, le régime peut se targuer de réels succès. Mais une inconnue majeure subsiste : les jeunes de vingt ans n’ont pas connu la dictature de Mobutu, les guerres des années 90 sont déjà lointaines, le chômage touche 70 % d’entre eux et grâce aux réseaux sociaux, ils sont bien plus politisés que ne l’étaient leurs parents. Aspirant au changement plus qu’à la stabilité, combien d’entre eux sont ils prêts à descendre dans la rue, à l’instar de leurs voisins du Burundi ? Poser la question, c’est déjà formuler la pire des hypothèses…

3 janvier 2016

Kagame for ever

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Alors qu’il avait été longtemps classé parmi les dirigeants africains qui symbolisaient la différence, le président Paul Kagame a rejoint la vaste confrérie des chefs d’Etat décidés à demeurer au pouvoir, persuadés qu’ils sont d’être indispensables à la stabilité et au progrès de leur pays.
Certes, le chef de l’Etat rwandais s’est montré soucieux de respecter les formes : lorsque, dans son message de Nouvel An il annoncé son intention de présenter sa candidature pour un troisième mandat, il a pris soin de rappeler à ses compatriotes qu’il ne faisait que répondre à un désir largement exprimé : « vous m’avez demandé de diriger le pays après 2017. Etant donné l’importance et la considération que j’attache à ce désir, je ne peux qu’accepter. » Il a cependant ajouté : « je ne crois cependant pas que nous ayons besoin d’un leader éternel. »
La demande des Rwandais à laquelle fait allusion le chef de l’Etat avait été exprimée à l’occasion d’un referendum portant sur le changement de la Constitution, permettant au président de se représenter en 2017 pour un nouveau terme de sept ans, qui pourrait être suivi par deux autres mandats de cinq ans. Ce changement de la Constitution avait été approuvé par 98,4% des votants. Autrement dit, le président Kagame a la possibilité légale, s’il le souhaite, de rester au pouvoir jusque 2034, ce qui, aux yeux des jeunes générations, nées après le génocide des Tutsis en 1994, pourrait bien ressembler à l’éternité.
C’est à la fin des années 80 en effet que Paul Kagame, avec son ami Fred Rwigyema avait fondé le Front patriotique rwandais et en 1990, après la mort au combat de Rwigyema, il avait pris le leadership militaire et politique du mouvement. Autrement dit, depuis 1990, Paul Kagame, remarquable stratège militaire qui, en 1994 mit fin au génocide et au règne du Hutu power, puis dirigeant politique charismatique et visionnaire préside aux destinées du Rwanda depuis plus de deux décennies déjà et il s’est donné les moyens de doubler la mise.
Alors que, dans les coulisses du pouvoir, il avait été longtemps murmuré que Kagame, artisan de la reconstruction de son pays avait aussi l’ambition d’ être un dirigeant politique exemplaire, capable de former une relève et de passer la main à un candidat civil sinon à une femme, les intentions actuellement affichées le placent aux côtés de son voisin ougandais Museveni qui, en février prochain se représentera alors qu’il est au pouvoir depuis 30 ans, du Zimbabwéen Mugabe ou de l’Angolais dos Santos…
Même si le président rwandais, assuré du suffrage populaire, pourrait encore créer la surprise en passant la main, il est donc pratiquement certain qu’il se maintiendra au pouvoir afin de parachever son œuvre : il souhaite arracher le Rwanda à la pauvreté et, dans un délai de dix ans, le placer dans la catégorie des pays émergents. Même si la majorité des Rwandais, encore traumatisés par le souvenir du génocide, ne souhaitent probablement pas prendre le risque du changement, les risques du pari ne sont pas négligeables. Le Britannique Richard Dowden, directeur de l’Institut Royal africain relevait récemment que « plus longtemps un chef d’Etat demeure au pouvoir moins il est efficace…Enfreindre l’Etat de droit et modifier la Constitution signifie en définitive affaiblir l’Etat. »
Faut il dire aussi que la décision de Kagame renforce la position de son voisin burundais Pierre Nkurunziza, dont le troisième mandat plonge son pays dans la violence et risque d’encourager le Congolais Joseph Kabila à se maintenir lui aussi au pouvoir après l’expiration de son deuxième terme fin 2016…