27 mars 2016

Ntite Aubert Kizito Mukendi: une bibliothèque s’est fermée

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Il y avait longtemps qu’Aubert Nitte Kizito Mukendi avait quitté la scène politique congolaise, mais il restait toujours présent dans le cœur de ses compatriotes, comme pionnier de l’indépendance et comme «conteur » qui, dans les films de Thierry Michel « le cycle du serpent » et «Mobutu roi du Zaïre » avait tenté d’expliquer non seulement les aléas politiques, mais les ressorts de l’âme de son pays, dénonçant en particulier les « cueilleurs »…
Né en 1935, Aubert Mukendi avait été l’un des premiers diplômés du Congo belge, sorti de l’Université de Liège avec un diplôme de docteur en mathématiques et d’astrophysicien. C’est à Liège d’ailleurs qu’il avait rencontré son épouse Josée et formé avec elle un couple indestructible. Dès 1960, ce militant nationaliste originaire du Kasaï fuit nommé Ministre des Transports par Patrice Lumumba et fut ensuite premier directeur d’Air Congo.
Dès la prise de pouvoir du général Mobutu en 1965 Aubert Mukendi s’afficha comme un opposant résolu et, aux côtés d’Etienne Tshisekedi, il fut l’un des fondateurs de l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) le premier parti d’opposition au Congo, qui rivalisa bientôt avec le parti unique Mouvement populaire pour la révolution. Observateur engagé, Aubert Mukendi était aussi linguiste, conteur, écrivain.
Lorsqu’il fut porté au pouvoir par l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo ) Laurent Désiré Kabila, succédant à Mobutu, n’hésita pas un instant : il fit d’Aubert Mukendi son chef de cabinet, se servant de ce nationaliste rigoureux pour tenter de contrer l’influence des conseillers que le Rwanda avait placé à ses côtés, pour le contrôler autant que pour l’assister. Mukendi ne faillit pas à sa mission, entrant plusieurs fois en conflit ouvert avec Déogratias Bugera, un Tutsi congolais proche de Kigali.
Les affrontements entre les deux hommes contribuèrent d’ailleurs à faire comprendre aux Congolais les ambiguïtés de la situation et moins d’un an après l’arrivée au pouvoir de Kabila commençait la deuxième guerre du Congo, dont Mukendi avait très tôt compris et souligné les enjeux réels…
Même s’il était déçu par les évolutions de la politique congolaise, Aubert Mukendi, retiré à Paris, suivait toujours l’actualité avec passion, toujours écouté par ses compatriotes, toujours respecté pour sa rigueur et son intégrité…

23 mars 2016

Bruxelles capitale de la douleur

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Depuis 48 heures, les images de Bruxelles, vues sur des écrans étrangers, sont insoutenables. A l’horreur s’ajoutent la révolte, l’incompréhension, la peine de ne pas partager cette souffrance collective, mais aussi ce sentiment d’unité, autour de valeurs partagées, d’un destin commun soudain menacé… Avoir envie de dire à ses proches « nous sommes ensemble, nous sommes là, beaucoup ont du le ressentir de la même manière et au chagrin, à l’angoisse s’est ajoutée, dès les premières minutes de la tragédie, la démonstration d’une solidarité sans frontières. De monde entier, les messages ont afflué, inquiets, chaleureux, compassionnels. Bruxelles, soudain elle aussi, capitale de la douleur, propulsée au cœur du drame au lieu d’en être, comme souvent, le témoin. Certes, hier nous étions Charlie, nous étions le Paris du Bataclan,… Mais étions nous Bamako, Grand Bassam, Istanboul ? C’est moins sûr. Le sang qui éclabousse les Syriens, les Libyens, les Congolais de Beni ne nous apparaît il pas plus comme une pornographie de violence et de sang que comme un défi concret : avions nous vraiment compris que combattre la barbarie là bas, c’est aussi la mettre en échec chez nous. Si les dernières heures nous ont prouvé que la solidarité est sans frontières, nous avons perdu notre innocence, nous savons désormais que la haine est sans frontières elle aussi et que rien ne nous prémunit contre elle.
En ces heures de doute et de chagrin, c’est là aussi une source d’angoisse, de remords rétrospectif : aurions nous été tellement sûrs de nous, indifférents aux difficultés de l’intégration, à la montée des radicalismes, que des groupes entiers sont entrés en dissidence, au point de commettre des crimes innommables mais aussi, pour les logeurs, les recéleurs, de se solidariser concrètement avec les assassins ?
Et pourtant, dans ce petit pays nous avons connu des criminels hors normes. Des tueurs du Brabant wallon, des Marc Dutroux, des pasteur Pandy… Ceux là étaient bien de chez nous, ils n’étaient actionnés par aucune idéologie étrangère…N’est il pas temps de se demander comment ce pays peut engendrer de tels monstres, être le ferment de tant de haines, de méchanceté… Accuser l’Etat défaillant, les carences des pouvoirs publics, les égoïsmes et les aveuglements collectifs, c’est compréhensible mais cela ne suffit pas. Les voisins de Dutroux n’avaient rien remarqué, les habitants de la ceinture verte de Bruxelles ne mettaient pas les pieds sur les rives du canal et pour beaucoup les chiffres du chômage des jeunes et de l’échec scolaire sont restés des statistiques…
Aujourd’hui nous devons refuser l’échec, défendre nos valeurs, tout ce qui nous unit. Oui, demain on rira encore, on sortira encore dans la ville, on osera se pratiquer l’humour…Mais demain aussi après nous être serrés les coudes face à la haine et au déferlement du malheur, nous devrons mesurer que le sang des autres a la même couleur que le nôtre, que notre sécurité ne vaut rien si celle des autres n’est pas assurée, que pour mettre en échec les champions de la haine, de l’aveuglement, qui veulent nous faire plonger, nous n’avons pas d’autre choix que nous redresser et proclamer que le chagrin des Belges ne les immobilisera pas. Demain, oui, nous serons encore là, pour tenter d’inventer l’avenir. Comme les Parisiens hier, il nous faudra démontrer que nous sommes un vieux peuple qui sait ce que la résistance veut dire et que nous en sommes chacun responsables,pour que la vie reprenne et continue…

20 mars 2016

Les prismes et les contraintes du journalisme de guerre

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Communication préparée pour le colloque ce Bastogne (18 mars 2016) consacré à la “grandeur et misère du journalisme de guerre”

LOrsque l’on s’interroge sur le journalisme de guerre et l’idéologie, il faut distinguer deux périodes : avant la fin de la guerre froide, jusqu’à la fin des années 80, et après.
Qui se souvient encore du fait que, tout au long de la guerre froide, le prisme de l’idéologie colorait le monde, qui était divisé entre les « amis » et les autres ? Certes, les journalistes qui vécurent mai 68 et la fin de la décolonisation avaient aussi d’autres points de références, les luttes de libération, le panafricanisme, les mouvements pacifistes, les non alignés… Mais en général, les rédactions à cette époque privilégiaient plutôt les sujets qui s’inscrivaient dans cette grille de lecture binaire, « nous et les autres »… Lorsqu’un pays changeait de camp, de régime, l’important était de savoir dans quel camp il risquait de « basculer »…
Ce sont les enjeux de la guerre froide qui colorèrent de passion la révolution portugaise.
Au départ mouvement militaire, déclenché au sein de forces armées lasses de se trouver engagées dans des guerres coûteuses contre des mouvements de libération apparus dans trois pays africains, le coup se transforma rapidement en soulèvement populaire dirigé contre une dictature usée.
L’enjeu de la révolution portugaise était double : il y avait d’une part le contrôle que le parti communiste désirait exercer sur un mouvement qui au départ se voulait non aligné et de l’autre, le fait que chacun s’interrogeait sur les conséquence que ce basculement entraînerait sur l’empire colonial du Portugal, le dernier pays à quitter ses possessions d’outre mer.
Il faut se rappeler qu’à l’époque, le clivage idéologique dominait tout : le MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Angola) qui finalement l’emporta à Luanda en 1975 avec le soutien des forces cubaines était au départ un mouvement de libération, progressiste et panafricaniste, mais les allégeances communistes de certains de ses dirigeants occultèrent ces aspirations initiales…Il en alla de même pour ses rivaux : Holden Roberto était vu comme l’ami de Mobutu, pro occidental, de la même manière que Jonas Savimbi, et tous deux reçurent le soutien de l’Afrique du sud.
En réalité le véritable enjeu de ce qui fut longtemps décrit comme la « guerre civile » d’Angola était le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Mais obnubilés par l’idéologie, les journalistes se divisaient en deux camps, ceux qui soutenaient les « progressistes » du MPLA d’un côté, ceux qui voyaient en Savimbi et Holden Roberto des «combattants de la liberté », champions du monde libre, ou, à l’inverse, des créatures de la CIA. La vérité, elle, se trouvait ailleurs: c’est l’intervention cubaine aux côtés du MPLA au moment de l’indépendance qui changea la donne et barra la route de Luanda aux troupes sud africaines qui se trouvaient déjà dans le pays. Et, en 1988, la bataille de Cuito Canavale, où le corps expéditionnaire cubain mit en échec l’armée sud africaine ouvrit la voie à l’indépendance de la Namibie et, plus largement, à la fin du régime d’apartheid.
Par la suite, il apparut que les trois mouvements quelle que soit leur coloration idéologique, étaient également autoritaires, soutenus par des alliés étrangers appartenant à des camps différents. La suite de l’histoire a démontré combien les alliances pouvaient changer au gré des intérêts internationaux : la guerre froide terminée, Savimbi fut lâché sinon trahi par ses alliés américains et même français tandis que le marxiste dos Santos, à la tête d’un Etat pétrolier, fut courtisé par tout le monde et… se trouve encore au pouvoir aujourd’hui, à la tête d’une fortune colossale.
Ce prisme idéologique marqua la plupart des reportages consacrés à la guerre d’Angola….
Dans le cas de l’Ethiopie aussi, les analyses furent biaisées par l’idéologie. En 1975 l’enjeu était simple : l’Empereur Hailé Sélassié, qui avait opposé une résistance remarquable à l’occupation italienne se trouvait en fin de règne, indfférent à la misère et à la grande famine qui toucha son pays. Il fut déposé à l’issue d’un soulèvement militaire, traité de manière ignominieuse et mourut en prison. L’Ethiopie tomba alors aux mains d’une dictature militaire pro communiste, dirigée par Mengistu Hailé Mariam, un despote moderniste qui tenta de réduire les mouvements séparatistes de l’Erythrée et du Tigré et mena la guerre dans l’Ogaden, une région bien oubliée aujourd’hui.
A l’époque, la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée menée par le FPLP (Front populaire pour la libération de l’Erythrée) et le FLE (Front pour la libération de l’Erythrée) dans les basses terres voisines du Soudan suscita des passions durables : enfin un mouvement de libération qui comptait sur ses propres forces, avait été ignoré par les Occidentaux alors que ces derniers appuyaient Hailé Sélassié, était ensuite combattu par les alliés soviétiques et cubains nouveaux amis d’Abbis Abeba… Comment les quelques reporters qui s’en allèrent crapahuter dans ces montagnes arides aux côtés des combattants n’auraient ils pas conçu à l’égard de ces derniers des sentiments de sympathie ? Cheminer ensemble des nuits entières, se cacher le jour dans des grottes, déjouer la surveillance et les bombes des Ethiopiens, partager les mêmes difficultés, cela crée des liens, indiscutablement, sinon une certaine identification, une solidarité qui peut occulter l ’esprit critique.
Ici aussi les grilles de lecture étaient à la fois idéologiques, -des combattants nationalistes opposés à une dictature marxisante- et sentimentales, des jeunes, hommes et femmes, qui combattaient ensemble pour la liberté, l’indépendance de leur pays. Et en plus, de temps à autre apparaissait Issaïas Afeworki, un leader charismatique, visionnaire et, ce qui ne gâche rien, d’une grande beauté… Comment d’autres considérations auraient elles pu se frayer un chemin ? Bien rares furent ceux qui relevèrent la rivalité séculaire entre les chrétiens des Haut Plateaux et les musulmans des plaines, le centralisme du pouvoir, une intolérance certaine, le refus de toute critique, l’orgueil ? Pouvait on prévoir à l’époque qu’après 25 ans d’indépendance, l’Erythrée allait être comparée à la Corée du Nord, qu’Issaias Afeworki serait toujours au pouvoir après avoir éliminé tous ses compagnons de route ? Non sans doute, mais ici aussi je crois qu’en plus du prisme idéologique, celui de la guerre froide, le « compagnonnage » sur le terrain a contribué au manque de discernement. Pour ne pas dire plus…
Plus médiatisée, l’évolution du Sud est asiatique allait elle aussi démontrer combien pouvait être biaisé l’œil des reporters.
On connaît l’évolution des reporters « embedded » qui couvrirent la guerre du Vietnam : dans un premier temps, ils se solidarisaient avec les Gis dont ils partageaient l’ordinaire. Mais assez rapidement, ils prirent conscience de l’absurdité de cette guerre qui ne pouvait pas être gagnée et les meilleurs des grands reporters commencèrent à semer le doute, à multiplier les critiques : c’est dans les rédactions occidentales que fut gagnée la guerre du Vietnam. Ici, la solidarité de terrain, tout comme la grille idéologique cédèrent le pas aux critiques, de plus en plus virulentes…
Ce qui entraîna un biais inverse : a victoire des Khmers rouges au Cambodge fut saluée par certains comme le couronnement d’une lutte de libération nationale. Bien rares furent ceux qui s’inquiétèrent de la fermeture du pays, de l’expulsion des correspondants étrangers. Idéologie toujours : le pays était fermé aux reporters de terrain, mais par contre, certains visiteurs y étaient admis, censés être des sympathisants et ils revinrent en assénant leur « vérité » celle d‘un « socialisme agraire»… Des massacres, des déportations, ils ne virent rien, pas plus que quelques uns qui se rendirent en Union Soviétique du temps des purges staliniennes… Il fallut des ousiders, des religieux travaillant sur la frontière thaïlandaise, pour donner l’alerte et prévenir le monde des actes de génocide commis par les nouveaux maîtres du Cambodge qui persécutaient systématiquement les intellectuels, les bourgeois d’hier. C’est finalement l’armée vietnamienne qui mit fin au règne des Khmers rouges, et ces derniers se réfugièrent dans des camps égrenés sur la frontière thaïlandaise. Prisme de la guerre froide toujours : au lieu d’être congratulés pour avoir mis fin à un régime atroce, (pour des motifs divers dont les premiers étaient de contrer l’influence chinoise…)les Vietnamiens, fortement soutenus par l’Union soviétique, furent vilipendés, frappés de boycott… Les journalistes, eux, s’attachaient surtout à décrire le sort des boat people, ces réfugiés vietnamiens qui erraient en mer de Chine et fuyaient un régime autoritaire. A leur secours les ancêtres de MSF dépêchèrent un bateau « l’ïle de Lumière » afin de les recueillir et de les amener dans un pays sûr. Bien des migrants échoués en Méditerranée rêveraient d’une telle sollicitude mais les crédits idéologiques sont aujourd’hui épuisés…Quant aux Khmers rouges, éparpillés dans quelques camps et adversaires résolus des Vietnamiens pro- soviétiques, ils reçurent encore quelques visiteurs de marque et contre toute logique, ils représentèrent même le Cambodge à l’ONU durant de longues années…Guerre froide, rivalité sino soviétique, le chassé croisé idéologique l’emportait sur d’autres priorités…
A la même époque, d’autres groupes minoritaires furent «découverts », leurs difficultés médiatisées dès lors qu’il s’agissait de discréditer le régime en place. Mais de telles faveurs, lorsqu’elles sont fondées sur le prisme idéologique, n’ont qu’un temps : qui se soucie aujourd’hui des Mapuches du Chili, des Miskitos du Nicaragua, voire des Banyamulenge du Congo, des groupes victimes de discriminations réelles ou supposées mais dont le sort fut monté en épingle pour discréditer des régimes qui n’avaient pas l’heur de plaire…
Les reporters, en ces temps de guerre froide, répondaient donc à plusieurs impératifs : certes, le prisme idéologique inspirait le choix des sujets mais le fait de partager les risques et les conditions de vie des combattants pouvait également obscurcir l’esprit critique et empêcher de prendre la distance nécessaire.
C’est à Beyrouth, en 1982, que j’ai vraiment perçu la difficulté qu’éprouve le reporter à faire abstraction de ses sentiments personnels : cet été là, j’avais passé un mois à Beyrouth, alors que Yasser Arafat s’y terrait, que l’aviation israélienne bombardait les camps de réfugiés palestiniens mais aussi les quartiers musulmans libanais, que l’armée syrienne contrôlait une portion de la ville. Envoyée sur le terrain comme simple reporter, je n’avais d’autre objectif que raconter ce que je voyais, aller constater les effets des bombardements, envoyer mes papiers le plus rapidement possible. Les grandes analyses géopolitiques étaient laissées aux bons soins de mes collègues à la rédaction…Mais il est évident que je ne développais pas de sympathie à l’encontre des chars qui nous bombardaient, des soldats syriens qui contrôlaient la ligne verte coupant la ville en deux, des phalangistes libanais qui examinaient minutieusement nos laissez passer ni même à l’égard des Palestiniens qui se comportaient à Beyrouth comme en terrain conquis. Dans cette guerre là, n’étant marquée par aucune idéologie particulière, en réalité je n’éprouvais de solidarité qu’à l’égard des civils de tout bord dont je tentais de décrire la peur et la souffrance. Mais je ne savais pas que le plus dur restait à venir : après plusieurs semaines à Beyrouth, le Soir me demanda de me rendre en Israël, d’y mener un reportage dans les kibboutz quotidiennement touchés par des tirs partis de l’autre côté de la frontière…Là aussi il fallait faire preuve de compréhension, d’empathie, même si la gravité de la situation était sans commune mesure…J’ai fini par le faire, ce reportage, sans idéologie, en m’accrochant au réel, mais je me souviens du fait que la première nuit, dans la paix fragile d’un kibboutz sur la frontière, j’ai pleuré non seulement car je décompressais après des semaines de tension, mais aussi parce qu’il m’était difficile de faire avec sérénité le travail que l’on attendait de moi.
Bien plus tard encore, à l’occasion de brefs reportages au Pakistan, sur la frontière afghane, je vis reparaître le prisme de l’idéologie : les fiers Afghans qui luttaient contre la présence soviétique étaient décrits comme des héros du monde libre, le commandant Massoud était pratiquement sanctifié, et rares étaient ceux qui se posaient des questions gênantes par exemple à propos du statut des femmes ou du radicalisme de certains combattants. Sur cette même frontière afghane, on voyait évoluer les talibans, les hommes de Gulbüddin Hekmatyar, un islamiste de la première heure, mais qui se souciait de ce radicalisme ? J’étais bien seule lorsque, au nom de quelques principes personnels, je refusais de porter le foulard et râlais que ces combattants de la liberté qui ne dédaignaient pas l’argent des Américains puissent en même temps refuser de me serrer la main…
Par la suite, lors des guerres que je couvris en Afrique, le “biais”idéologique se dissipa, à ceci près que le très long soutien apporté au président Mobutu par les Occidentaux occulta peut-être la sérénité de mon jugement sur ce régime qui avait eu moins eu le mérite de sauvegarder l’unité du pays…A l’époque, pour paraphraser une phrase célèbre, « Mobutu was maybe a bastard, but our bastard… »
Lorsque l’idéologie recula dans les années , vint le temps de l’émotion et plus encore de la manipulation des émotions. Le prétendu massacre de Timisoara en fut l’une des premières manifestations …Officiellement les conflits idéologiques avaient disparu, l’Occident et ses valeurs l’avaient emporté.
C’était le temps de la disqualification des Etats au profit des ONG, le temps de la dictature de l’émotion, le temps du droit d’ingérence où Bernard Kouchner et tant d’autres célébraient l’alliance entre les journalistes et les humanitaires, chacun ayant besoin de l’autre…
Est-ce à dire que les idéologies ayant officiellement disparu, les conflits d’intérêt, les ambitions géopolitiques n’existaient plus pour autant ? Loin s’en faut.
Certains régimes, jusqu’alors tolérés, se retrouvèrent soudain ciblés, objet de manipulations médiatiques. Faut il rappeler les couveuses de Saddam Hussein, les armes de destruction massive dont les Américains prétendirent avoir découvert l’existence ? Et en Afrique, la défense des intérêts des anciennes puissances coloniales donna lieu à de nombreux « media mensonges » : la presse britannique diabolisa Mugabe qui avait eu l’audace de nationaliser les terres du Zimbabwe,et bien rares furent ceux qui rappelèrent qu’en réalité Mme Thatcher n’avait pas tenu les promesses faires au moment de l’indépendance. Quant à la presse française, c’est avec une quasi unanimité qu’elle vilipenda Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, qui avait eu l’audace de vouloir diversifier les relations économiques de son pays.
Si l’idéologie avait disparu, les intérêts subsistaient y compris de très anciennes rivalités entre les puissances d’hier : au Rwanda, la France qui soutenait le régime Habyarimana voyait surtout dans le pays des Mille Collines une marche avancée de la francophonie et dans un premier temps, dûment briefés à Paris, la plupart des journalistes dépêchés sur le terrain évoquèrent une « guerre civile, parlèrent du FPR comme de « rebelles »…
Au cœur de l’Afrique centrale, certains croyaient que se jouait un remake de Fachoda, une lutte d’influence entre le monde anglo saxon et le pré carré français, alors que la réalité était celle du dernier génocide du XXe siècle…
Si la presse française, à quelques exceptions près, dont celle de Patrick de Saint Exupéry pour le Figaro ou Alain Frilet dans Libération, suivit le canevas qui lui était proposé par le service d’information de l’armée, ce qui influença durablement la couverture médiatique par la suite, c’est le sentiment d’horreur que suscita la découverte des charniers, la dévastation des églises transformées en pièges mortels. Par la suite, l’ampleur de l’abomination se révéla telle que les crimes commis par les Hutus fanatisés furent amplement documentés, tandis que les agissements du FPR furent parfois minimisés ou passés sous silence par la presse internationale. Les vainqueurs bénéficiaient d’un énorme crédit, celui d’avoir mis fin au génocide et de vouloir reconstruire un pays d’où la notion d’ethnie aurait disparu.
Aujourd’hui, vingt ans après, on peut le dire : couvrir le Rwanda fut émotionnellement très dur pour les journalistes. A cause des scènes d’horreur, certes, mais aussi à cause du bouleversement total de toutes les valeurs, de l’ampleur inimaginable des crimes commis par des gens que hier encore nous fréquentions…A Kigali, dans les premiers jours d’avril, des journalistes chevronnés ont craqué non seulement à cause des scènes dont ils avaient été les témoins, mais aussI parce qu’ils ne pouvaient pas concevoir que certains de leurs interlocuteurs d’hier puissent figurer dans le camp des tueurs…
Deux ans plus tard, j’ai moi-même été horrifiée lorsqu’au Congo, j’ai vu les « libérateurs » de la veille, ces soldats de l’APR qui avaient mis fin au génocide se livrer au Congo à des crimes de masse, mais aussi à des actes d’humiliation des populations congolaises. Les « libérateurs » dissimulaient des charniers, éliminaient des témoins, se comportaient dans le pays voisin comme des oppresseurs, indifférents à la souffrance qu’à leur tour ils infligeaient. Dans des moments comme ceux là, il faut s’accrocher, se dire qu’aucune idéologie ne tient la route, que les éventuels liens de sympathie ne comptent pas, même s’ils ont été noués dans des situations dramatiques ou dangereuses, que le reporter ne doit en définitive rendre compte que de ce qu’il a vu, en sachant combien partiel sera son témoignage…
A propos du Congo aussi les manipulations médiatiques furent nombreuses, qu’il s’agisse de la première et de la deuxième guerre du Congo, qui s’accompagnèrent de nombreux massacres. Il fallut du temps pour que la presse comprenne les véritables enjeux du conflit, cette volonté d’ouvrir, par le fer et le feu, le coffre fort congolais aux voisins et plus largement à une économie mondialisée. Quant à Laurent Désiré Kabila, qui s’y opposait et voulait reconquérir la souveraineté de son pays, il fut à son tour diabolisé,accusé d’avoir commandité les massacres de réfugiés hutus, que tout le monde savait avoir été commis par ses alliés…Et lorsqu’il fut assassiné, je me souviens qu’étant à Kinshasa, j’écoutais des radios internationales assurer que la population avait accueilli sa disparition avec indifférence, alors que, de mes yeux, je voyais deux millions de Kinois sangloter au passage de sa dépouille ramenée du Zimbabwe…

Et les proches dans tout cela?

Les souvenirs toujours brûlants du Rwanda et du Congo m’amènent à m’interroger sur un sujet dont la prise en compte est relativement récente, les traumatismes psychologiques que peuvent subir les reporters de guerre. Aujourd’hui, des encadrements existent enfin, des soutiens se sont mis en place, mais il a fallu du temps…
Dans le passé pas si ancien, il n’y avait rien de tout cela. Rien d’autre que le support familial, que les amis, les proches, qui écoutaient, recueillaient le trop plein des émotions ainsi que les anecdotes qui permettaient de relativiser, de prendre une éventuelle distance, d’introduire une note d’humour…
Un ouvrage extraordinaire «Amour de pierre » dont je vous recommande la lecture, m’a révélé cette face cachée du journalisme de guerre : l’impact qu’il peut avoir sur les proches. L’auteur, Grazyna Jagielska, épouse d’un grand reporter polonais, raconte comment, journaliste elle-même, elle décida d’être celle qui s’occuperait des enfants, du ménage, de la maison, tandis que son reporter d’époux irait de guerre en guerre, de plus en plus loin, de plus en plus dangereusement.
Lui, tout au long du livre, il va plutôt bien. Il fait face au danger, à la mort, en Tchétchénie, au Pakistan, au Sri Lanka et ailleurs encore…. Ses reportages sont remarqués, il additionne les prix, la reconnaissance. Il échappe à la mort de multiples fois et à l’aéroport, à chacun de ses retours, il achète du parfum pour sa femme, des jouets pour les enfants. Revenu parmi les siens, il écrit, il dort, il raconte, il se vide de toutes ses histoires. Il va de mieux en mieux, il est prêt à repartir. Quel reporter n’a vécu cela ? Se décharger de ses angoisses rétrospectives, de ses souvenirs sur l’entourage, qui encaisse sans jamais recevoir la gratification ?
J’ai pensé à ma mère, à mes compagnons, à mes collègues, aux quelques amis qui m’aimaient. Je leur ai offert de partager ma peur rétrospective, mais c’est moi qui suis partie avec le succès.
Gracyna elle, finira hospitalisée, et le diagnostic sera clair : traumatisme de guerre.
Elle n’avait pas vécu les guerres sur le terrain, mais son époux avait ramené la violence à la maison. Lui, une fois décrits ses personnages, une fois racontée son histoire, terminées ses conférences, il pouvait s’autoriser à tourner la page. Mission accomplie. Elle, son épouse, elle se débarrassait difficilement des fantômes que son époux avait ramenés au cœur de leur intimité…
En lisant ce livre, j’ai pensé qu’il n’est pas bon qu’au retour le reporter de guerre se retrouve seul. J’ai songé aux free lance, aux indépendants qui n’ont pas le soutien d’une rédaction, aux solitaires qui n’ont personne avec qui partager leurs émotions et leurs anecdotes, à ceux qui restent murés en eux-mêmes et n’arrivent pas à prendre de distance…
Je me suis rappelée que, jusqu’à la veille de sa mort, ma mère disait : « je prends sur moi toute cette peur. Pour que toi tu puisses continuer. » Il m’a fallu lire le récit de Gracyna pour comprendre, des décennies plus tard, ce que cela pouvait signifier…

14 mars 2016

Kivu, l’espoir… Un roman ancré dans le réel de l’Est du Congo

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Les rendez vous inattendus d’Alain Huart

On connaissait Alain Huart photographe, fin connaisseur de tous les tréfonds du terroir congolais, découvreur de talents, pédagogue soucieux d’inculquer aux jeunes Congolais l’amour et la connaissance de leur pays. Ces talents multiples ne doivent cependant pas occulter l’essentiel, qui vient de se révéler à l’occasion d’un deuxième roman » Kivu, l’espoir » : l’auteur, qui a longtemps travaillé pour la coopération belge et internationale, est aussi un homme d’imagination et de talent. Il a réussi, en collaboration avec Rejane Peigny, à transposer dans l’imaginaire l’histoire mouvementée des deux dernières décennies au Congo…
Et quelle histoire ! Compliquée en apparence, avec des personnages multiples, des lieux apparemment aussi éloignés que la frontière mexicaine et les bureaux du département d’Etat, les collines du Masisi, la ronde des humanitaires à Goma et Bukavu, l’engrenage des rébellions à répétition, des mouvements militaires, des défaites et des victoires… Au vu de ces personnages qui ressemblent quelquefois à des archétypes, l’enfant soldat, la jeune fille violée et séropositive, l’humanitaire au grand cœur, le baroudeur américain en charge des missions délicates, on aurait pu craindre que Justin, Albertine et les autres ne soient que des prétextes, comme ces personnages de cire qui ne sont là que pour rehausser les maquettes, leur donner quelque vraisemblance.
Heureusement, il n’en est rien : à travers ces héros si vraisemblables, le vrai sujet du roman, c’est le Congo lui-même, avec ses contradictions, ses déchirements, sa « grande histoire » tissée au fil des destins individuels… Le plus surprenant, à propos de ce pays où l’on croit volontiers que le pessimisme serait un signe d’intelligence et non un indice de myopie, c’est que l’histoire se termine plutôt bien, sur une note de courage et d’espoir. C’est là qu’Alain Huart démontre qu’il connaît vraiment le Congo, qu’il n’est pas l’un de ces Blancs de passage qui justifient leur impuissance ou leurs échecs par les carences des Congolais eux-mêmes…L’auteur, qui vit au Congo depuis des décennies, trouve dans ce vaste pays et dans la jeunesse de sa population des raisons d’espérer, de refuser la fatalité du pire.
Pour ne pas alourdir un récit qui se lit avec facilité et suscite quelquefois de réels moments d’émotion, l’auteur s’est livré à un travail méticuleux, bien utile pour tous ceux qui souhaitent en savoir plus : toutes les allusions historiques sont méticuleusement renvoyées à un « cahier pédagogique » de plusieurs dizaines de pages qui reprennent les références des plus importants des rapports consacrés au Congo, citent les livres indispensables, rappellent les faits historiques…. A lui seul, ce cahier pédagogique représente une somme de connaissances, un entrelacs de pistes de réflexion et d’études. Mais l’essentiel demeure le roman, cette histoire imaginaire dont toutes les pages semblent vraies et qui donne déjà envie de connaître la suite…

Alain Huart, Kivu, l’Espoir, Alain Weyrich

14 mars 2016

Côte d’Ivoire: à Grand Bassam, la cible c’était la France

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La façade de la présence française en Afrique de l’Ouest vole en éclats

Des hommes lourdement armés, porteurs de cagoules et criant « Allahou Akbar » ont semé la terreur à Grand Bassam, une plage très prisée par les habitants d’Abidjan ainsi que les expatriés qui sont nombreux à y séjourner chaque week end. Selon des sources locales, cette attaque a fait 14 morts parmi les civils et deux parmi les miliaires. Les assaillants, tirant sur tout ce qui bougeait, ont délibérément visé les trois plus grands hôtels de la place, dont le plus ancien, l’Etoile du Sud.
Cet assaut meurtrier mené par des hommes armés se présentant comme des djihadistes démontre que le Côte d’ivoire, vitrine de la présence économique et militaire française en Afrique, ne peut plus se croire protégée. Bien au contraire : l’opération Serval au Mali, comme l’opération Barkhane déployée dans tout le Sahel pour mettre fin à la progression islamiste, ont transformé les autres pays africains alliés de la France en cibles potentielles et toutes les grandes villes d’Afrique de l’Ouest redoutent aujourd’hui d’être victimes d’actes terroristes…
A ce contexte général s’ajoute le cas particulier de la Côte d’Ivoire : même si le président Alassane Ouattara, lors des élections d’octobre dernier, a remporté la victoire dès le premier tour et a donc entamé son deuxième mandat, le plébiscite n’est qu’apparent. Cinq ans après son accession au pouvoir à l’issue d’une confrontation armée qui a traumatisé les Ivoiriens et fait de l’armée française l’une des factions belligérantes, le chef de l’Etat, un musulman du Nord, n’a pas encore réussi à réconcilier tous ses compatriotes. Les observateurs en ont vu pour preuve le taux d’abstention de 54 % qui a marqué le scrutin d’octobre en dépit d’une intense campagne de mobilisation des électeurs. C’est que l’ombre de Laurent Gbagbo, évincé voici cinq ans grâce à l’intervention directe de l’armée française, plane toujours sur la Côte d’Ivoire et ses partisans, qui se recrutent principalement dans le centre et le sud du pays, avaient boudé le scrutin.
Le 7 mars dernier, lorsqu’a repris à La Haye le procès de Laurent Gbagbo, le malaise s’est accentué. L’ex président, 70 ans, et son co accusé, Charles Blé Goudé, 44 ans, ont fait face à des charges très lourdes : des crimes contre l’humanité ( meurtre, viols, persécutions ethniques…) commis durant la crise post électorale de 2010-2011, où les affrontements avaient fait plus de 3000 morts.
Le fait que seuls le président sortant et son lieutenant aient été déférés devant la justice internationale tandis que les partisans d’Alassane Ouattara, soutenus par la France, ont été exemptés de toute poursuite heurte profondément l’opinion ivoirienne qui déplore, sur le plan intérieur également, une justice de vainqueurs. La partialité du système judiciaire ivoirien a été dénoncée par plusieurs rapports émanant de Human Rights Watch et d’Amnesty International qui constatent qu’un nombre significatif d’auteurs de crimes commis durant la période post électorale échappent toujours à la justice et en particulier des membres des anciennes Forces républicaines de Côte d’Ivoire, FRCI. C’est ainsi qu’une vingtaine de militaires pro Ouattara accusés d’avoir commis des crimes de guerre occupent toujours des fonctions importantes dans l’appareil de sécurité du régime. Les défenseurs des droits de l’homme épinglent aussi l’existence de prisonniers politiques, qui seraient au nombre de de 200 à 300, et dénoncent des cas de tortures.
Cette partialité de la justice ivoirienne a creusé les divisions au sein de la société et donc fragilisé l’ensemble du pays face à la menace terroriste. Dans un tel contexte, la position française n’est pas neutre : les militaires français, y compris des anciens de l’Opération Licorne menée voici cinq ans, sont plus que jamais chez eux en Côte d’Ivoire, des hauts gradés français participent à la restructuration de l’armée ivoirienne, la France a créé à Abidjan une base opérationnelle avancée, et le camp militaire français de Port Böuet ainsi que les champs de tir de Lomo Nord et de Grand Bassam sont considérés par la Commission de Défense de l’assemblée nationale française comme « un hub stratégique qui garantit à la France un accès sécurisé et multimodal à la façade occidentale de l’Afrique. »
En s’attaquant à Grand Bassam, les terroristes n’ont pas seulement visé une plage à la mode : ils ont aggravé la fragilisation d’un pays divisé et surtout ils ont brutalement frappé la vitrine des intérêts économiques et surtout militaires de la France en Afrique.

11 mars 2016

Le Docteur Mukwege mécontente les militaires congolais

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A Genève, le gynécologue a soutenu la lutte contre l’impunité et mis en garde à propos d’un nouveau cycle de violence

Genève, envoyée spéciale
Qu’il s’agisse de la traçabilité des minerais, de la lutte contre l’impunité ou de l’inquiétude que suscite le probable report de élections de novembre prochain, le Dr Mukwege, à chacun de ses voyages en Europe, place la barre plus haut, revendiquant, en tant que citoyen, son droit de s’exprimer sur le plan politique. A Genève, à l’occasion de la « journée de la femme », il fut accueilli comme un héros par le Haut commissaire aux droits de l’homme Zeid Ra’ad Al Hussein qui salua son action au cours d’une session spéciale à laquelle assistait le ministre président de la Communauté française Rudi Demotte.
Sous la prestigieuse voûte multicolore de la grande salle du Palais des Nations, le médecin chef de l’hôpital de Panzi relaya le message des femmes du Kivu, qui « réclament la paix » et dénoncent « les démons machistes ». Mais il exprima aussi d’autres sujets d’inquiétude : «la population, vigilante, considère que les élections représentent un contrat social…Or, de plus en plus, nous faisons face à une anarchie organisée : l’espace réservé aux libertés publiques se réduit, les activistes sont harcelés, les signaux d’alerte passent au rouge… » Evoquant la dérive du Burundi, le médecin demanda « qu’au Congo, on agisse en amont plutôt que se préparer à compter les morts… La RDC pourrait sombrer dans un nouveau cycle de violence favorisé par un contexte préélectoral délétère et un déni de justice…»
Pour le docteur Mukwege « les droits de l’homme et de la femme sont en danger au Congo et la responsabilité des autorités est engagée. »
Elargissant son propos à la lutte contre l’impunité, le médecin exprima son soutien à la démarche entreprise par quelque 200 ONG internationales et congolaises qui réclament que soient appliquées les recommandations du « mapping report » (un rapport produit en 2009 par les Nations unies et reprenant les plus graves violations des droits de l’homme commises en RDC de 1993 à 2003). Ce rapport propose qu’une « justice transitionnelle » soit enfin mise sur pied, prévoyant la mise sur pied de « chambres mixtes » composées de juristes congolais et étrangers et incluant la « dimension régionale » du problème. Le médecin de Panzi demanda aussi qu’une indemnisation soit enfin prévue pour les victimes de ces violences innombrables.
En soulevant la question du « mapping report » enterré dans les armoires des Nations Unies depuis le jour de sa publication, le Dr Mukwege a touché un sujet sensible entre tous. La veille de son intervention, la juge sud africaine Navy Pillay, qui fut Haut Commissaire aux droits de l’homme au moment de la publication du rapport, avait mis les pieds dans le plat : « lorsque le rapport fut publié, mais sans mentionner les noms des auteurs des crimes de guerre évoqués dans le texte, le Rwanda fit savoir qu’au cas où le document aurait des suites, il pourrait retirer ses 3500 hommes mis à la disposition de l’ONU dans le Darfour. » A l’époque, le secrétaire général de l’ONU s’était d’ailleurs précipité à Kigali pour calmer le jeu. Autrement dit, le « mapping report » qui évoque entre autres les massacres de réfugiés hutus commis au Congo lors de la première guerre du Congo par les alliés rwandais qui soutenaient Laurent Désiré Kabila et qui épingle des tueries commises par les rebelles congolais soutenus par le Rwanda et l’Ouganda, représente aujourd’hui encore une « bombe » à la fois régionale et nationale. En effet, des pays voisins (surtout le Rwanda et l’Ouganda) pourraient être amenés à répondre de crimes commis au Congo par leurs troupes tandis que d’anciens « chefs rebelles « aujourd’hui intégrés au sein de l’armée congolaise (à la suite des accords de paix) et y occupant de hautes fonctions pourraient être nommément mis en cause. Le seul fait que des témoins aient évoqué ces crimes de guerre dans le documentaire consacré au docteur Mukwege avait déjà provoqué l’interdiction momentanée du film à la suite du mécontentement de l’armée congolaise. Cette dernière, dans sa structure actuelle, s’estime injustement diffamée alors qu’elle a retiré de ses rangs des milliers d’enfants soldats et mis en œuvre une justice qui a déjà jugé de nombreux militaires accusés de violences sexuelles.
Le sujet demeure sensible : la chaîne al Jazeera a fait état de réactions de mécontentement émanant de certains officiers et à Genève, l’ambassadeur du Congo aux Nations unies M. Zénon Mukongo Ngoy a tenu à «recadrer » le Dr Mukwege, tout en saluant son action. Rappelant que les guerres qui ravagèrent le Congo étaient l’une des conséquences du génocide de 1994 au Rwanda, il souligna que le menace n’avait pas disparu, que les tentatives de déstabilisation du Congo existaient encore, que le flux des armes n’était pas tari… Sans autre précision, il assura « nous savons qui tire les ficelles », allusion probable aux multinationales désireuses d’exploiter le coltan congolais au départ de la plate forme rwandaise. Tout en appelant ses compatriotes à s’unir au lieu de se diviser, il conclut que « le vrai problème n’est pas Congolais », relayant ainsi une conviction souvent entendue à Kinshasa dans les milieux proches du pouvoir, selon laquelle la RDC, comme le Burundi voisin, serait visée par un « complot international »…
Qu’il s’exprime de manière officielle ou par des voies détournées, le «mécontentement» de l’armée congolaise représente un nouveau sujet d’inquiétude…

7 mars 2016

Viols au Congo: briser le silence…

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Jeanine Mabunda, représentante spéciale du chef de l’Etat congolais pour la lutte contre les violences sexuelles et le recrutement des enfants soldats

Devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, réunie à Genève, vous allez décrire la manière dont vos services combattent la violence sexuelle en République démocratique du Congo et vous allez nier qu’il puisse y avoir en ce domaine une « singularité congolaise »…

Je ne crois pas que le Congo soit un pays spécialement dédié aux violences faites aux femmes et aux enfants…Partout où il y a des zones de tension, partout où l’Etat est affaibli ou défié par des groupuscules militarisés, les droits de la femme reculent.
Porter atteinte aux femmes, c’est une technique de guerre : terroriser une communauté au travers des femmes porteuses de valeurs de paix, d’identité, de communauté… Dès ma nomination, au sortir de la guerre avec le mouvement rebelle M23 en 2013, j’ai constaté, au vu des enquêtes internationales, que la RDC ne figurait pas dans le triste palmarès des pays les plus fréquemment cités à propos des violences sexuelles. Même s’il est vrai que durant les deux dernières décennies, les femmes ont subi les conséquences des guerres, des rébellions à répétition. En 2013, cette spirale sanglante s’est arrêtée, l’armée congolaise a pu faire respecter notre population, notre territoire. Autant les militaires, avec bravoure, ont sauvegardé l’unité du pays, autant ils mènent aujourd’hui, avec nous, un autre combat, contre les violences faites aux femmes…

Pourquoi vous associez vous aux militaires, alors que l’armée est si souvent critiquée ?
Il est vrai que l’armée a souvent été citée dans le passé, mais d’année en année, à mesure qu’à l’Est la paix s’installe, on constate que les cas de violences reportés en justice diminuent. Le fait que ces violences soient liées à des conflits ne nous exonère cependant pas d’un travail sur les mentalités, sur les perceptions, sur le rôle de la femme congolaise dans la société aujourd’hui.
Sortis de la guerre, nous voulons aujourd’hui nous reconstruire comme nation. Pour les générations futures, il est important d’expliquer aux enfants ce qui s’est passé…C’est pourquoi nous avons demandé aux artistes si cette violence avait déjà été exprimée dans l’art, par le passé. Il nous a été répondu qu’au contraire, toutes les formes d’art congolais, et en particulier la peinture, la sculpture , valorisaient la femme, toujours représentée comme maman, complice, confidente, trésorière…Compte tenu de ce passé marqué par le respect de la femme, je m’inscris en faux contre ceux qui assurent que la RDC serait la « capitale du viol »…
Mon travail, c’est de porter sur cette question la voix de tous les Congolais. Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent plus se laisser définir par la guerre et les violences à l’Est… A Goma comme à Bukavu, les gens me demandent de rappeler que leurs provinces sont extraordinairement belles, que l’esprit d’entreprise est très fort, que la volonté de vivre ensemble existe…Même lorsque le pays était divisé, personne n’a changé de drapeau, d’hymne national, de monnaie… La population congolaise demeure très unie, les politiques le savent bien…
Contestez vous les chiffres démontrant l’ampleur des violences sexuelles ?
A ce sujet, beaucoup de gens (des ONG, des partenaires internationaux) ont parlé à notre place. Il est temps maintenant de faire entendre la voix des Congolais eux-mêmes, de refléter la réalité de ce pays où 65% des citoyens ont moins de 35 ans et ne se caractérisent nullement par cette seule question de la violence à l’Est…
Sur Internet, on lit des chiffres extravagants, on assure que 200 femmes seraient violées chaque 24 heures, soit 36.000 par mois ! C’est du délire… Tout cela démontre combien c’est à nous qu’il appartient de dire notre vérité, en tant que personnes, en tant que nation. A force de répéter, de hausser le ton, nous finirons par être entendus. Tel est aussi le but de notre campagne : « briser le silence ». Il ne s’agît pas seulement de communication. Moi qui ne suis pas issue du monde des ONG, des provinces de l’Est (je viens de l’Equateur) je mène ce combat car je veux que l’on nous définisse autrement que par ces images de femmes suppliciées…
Quels sont les piliers de votre action ?
Nous avons décidé de nous fixer sur six piliers, dont surtout la capacité à démontrer aux victimes qu’elles ont le droit d’aller en justice, de parler de ce qui leur est arrivé. Lors du procès de Minova ( où avaient comparu des militaires accusés de violences sexuelles) il avait été reproché à la RDC de ne retenir que des sanctions assez légères à l’encontre de membres des forces armées. Dans ces anciennes zones de conflit, les moyens de collecte de preuves étaient extrêmement délicats et parfois inopérants. En outre, le dispositif judiciaire n’était peut-être pas adapté.
Compte tenu de ces observations, nous avons mené notre autocritique au niveau du ministère de la Défense, de la justice militaire et civile, des parquets et nous avons décidé de renforcer la loi de 2006, qui condamne tout fait de viol. Nous avons surtout visé les viols de personnes mineures, quand bien même elles seraient consentantes (ce qui peut arriver, dans les bars, sur les chantiers etc…) : désormais, nous considérons que toute relation intime avec une personne mineure de sexe opposé peut être considérée comme un viol. Cette loi atteint aussi des personnes qui utiliseraient leur aisance financière pour abuser de mineures : des comédiens célèbres et même des députés nationaux ont été interpellés sur ces sujets.

Pouvez vous citer des cas de sanctions effectives contre des militaires ?

Sur le plan de la justice militaire, notre tâche n’a pas été facile car notre armée nous a tout de même permis de gagner la paix, de maintenir l’intégrité de notre territoire… Nous avons commencé à travailler dans les structures de l’armée. C’est ainsi qu’en 2014 nous avons aidé à la prise de sanctions en matière de viols, dans 135 cas relevés au Sud Kivu. Nous avons aussi obtenu, entre autres, la condamnation du général Kiakwavu, un seigneur de guerre qui sévissait dans la province Orientale du côté de l’Ituri. Il contraignait régulièrement des filles mineures à avoir des relations sexuelles avec lui. Dans le cadre de la réconciliation, il avait été réintégré au sein de l’armée congolaise avec le grade de général. Mais les mamans des victimes, des femmes modestes, très peu lettrées, vivant dans des zones reculées, se décidèrent à porter plainte contre lui. L’instruction a pris sept ans, il a fallu collecter des preuves, recueillir des témoignages, faire face aux pressions exercées par le présumé coupable… Mais en août 2014, la justice publique militaire congolaise a convaincu le coupable de sept ans de servitude pénale et de 100.000 dollars de dommages intérêts. De grands moyens avaient été déployés pour assurer la sécurité des mamans et de leurs filles.
C’est la justice militaire elle-même qui a fait le nettoyage dans ses propres rangs, et les sanctions ont été appliquées. Un autre cas est celui du colonel dit « 106 » qui a lui aussi été condamné.
Nous aimerions que les ONG internationales soient mieux informées de nos efforts et fassent plus souvent mention du travail qui a été réalisé à Rutshuru, Mdandaka, Kananga, dans le Masisi…Systématiquement, on essaie de s’assurer du fonctionnement de la justice civile et militaire, mais il est vrai que cette dernière ne communique pas suffisamment sur le sujet…Dans des zones reculées, le Masisi ou Rutshuru, on essaie aussi de faire arriver une justice foraine.
Je peux vous citer le cas de nombreux magistrats, de parfaits inconnus cependant, qui se mobilisent pour que la justice fonctionne.

En quoi consiste la campagne » briser le silence » ?

Dans les milieux ruraux, les femmes, ne connaissant pas leurs droits, n’osent pas se plaindre. C’est pourquoi nous avons impulsé une campagne « briser le silence », par laquelle nous avons mis sur pied un call center, proposant un numéro que les femmes peuvent appeler de manière anonyme. Les femmes sont écoutées et conseillées dans les quatre langues, on leur explique comment porter plainte, voir un médecin etc…Les appels sont enregistrés, les victimes sont orientées vers un avocat…
Cette campagne « briser le silence » a commencé à Kinshasa, puis à Goma et Bukavu, avec des sifflets, des brochures etc…Nous avons été surpris par la réaction de la diaspora congolaise, qui se faisait photographier et diffusait des images « non au viol ». Il y a eu au moins trente mille réactions, plusieurs artistes se sont engagés…Nous voulons poursuivre cette campagne dans l’ensemble du pays, avec l’appui de compagnies de télécommunications, de sponsors publics ou privés.
Lorsque des procès ont lieu, des membres de mon bureau sont présents dans la salle et nous sommes surpris de voir combien les Congolais sont attachés à ce que la justice se fasse…
Il y a de réelles avancées dans ce pays, comme le fait que trois femmes ont été promues au grade de général, dont l’une, formée en Israël est désormais chargée de la formation de policiers…
En mars 2016 nous avons signé avec le Bureau des Nations unies un plan de lutte contre les violences sexuelles. Des commandants de brigade avec plus de 30.000 personnes sous leurs ordres, ont signé publiquement une déclaration sur l’honneur s’engageant à bannir les violences sexuelles…
Cette lutte est devenue une cause nationale et en décembre dernier, le chef de l’Etat a lui aussi assuré qu’il s’agissait d’une priorité…
Après que nous ayons décidé d’inspecter les Parquets, nos experts ont fait le tour de tout le Congo, pour constater que finalement la justice militaire était plus sévère que la justice civile et que la ville où il y avait le plus de cas rapportés c’était Kinshasa, avec ensuite le Bas Congo et le Katanga ! Le « nouveau visage » de la violence sexuelle au Congo doit être redéfini et je souhaiterais que les Nations unies puissent intégrer nos chiffres dans leurs rapports.
Le deuxième volet de notre action, c’est la lutte contre le recrutement d’enfants. Au cours des dix dernières années, on a démobilisé 46.000 enfants soldats et aujourd’hui ces enfants ont disparu de l’armée. En 2015, l’Unicef a réalisé un audit à travers tout le Congo, et nous voulons que notre pays soit « délisté », sur base d’éléments objectifs.
Au Congo, il n’y a pas que la guerre, le viol… Ce pays compte beaucoup de héros dans l’ombre qui réalisent des choses extraordinaires….