28 juillet 2016

Qui héritera du capital politique de Tshisekedi?

Catégorie Non classé

Ministre chargé des relations avec le Parlement, ancien journaliste et fondateur de l’hebdomadaire « Le Soft », Tryphon Kin Kiey Mulumba, depuis l’ère Mobutu dont il fut le dernier ministre de l’Information, a connu tous les régimes politiques des dernières décennies. Aujourd’hui engagé aux côtés du président Kabila, il n’est certainement pas un observateur neutre, mais c’est avec lucidité et franchise qu’il analyse les derniers développements de l’heure.
Il croit toujours que, sous l’égide du facilitateur Edem Kodjo un dialogue pourrait s’amorcer entre le pouvoir et l’opposition le 30 juillet prochain, afin de négocier un inévitable report des échéances électorales, sinon le rythme même des scrutins : « est-il réellement indispensable que, tous les cinq ans, dans un pays aussi vaste que la RDC, l’Etat ait à débourser un milliard de dollars pour organiser des élections générales ? Actuellement, à la suite de la baisse des cours du cuivre, le budget total ne dépasse guère les 5 milliards de dollars… »
Pour Kin Kiey Mulumba, l’idée du dialogue n’est pas nouvelle : « au début, c’est le parti d’Etienne Tshisekedi qui, au nom de l’opposition, réclamait cette discussion « inclusive ». Le président Kabila, désireux de dépasser le cadre de la classe politique, s’était entretenu avec des représentants des syndicats, des femmes, des jeunes, des étudiants, afin de prendre le pouls de la population…
Les négociations avec l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) le parti d’Etienne Tshisekedi, ont eu lieu en plusieurs endroits : à Ibiza, en Italie, à Bruxelles, à Nice… Il était question de l’entrée de membres de l’UDPS au gouvernement, d’ouvertures et de promotions au niveau de l’Assemblée nationale… »
Kin Kiey Mulumba, l’ancien journaliste, est formel : « un accord a été signé, en bonne et due forme… » Et il ne dément pas lorsque nous citons le chiffre de ce « gentlemen agreement » qui circule à KInshasa, quelque douze millions de dollars…
L’enjeu réel de ces tractations, au-delà de la gestion de la période de transition se situant au-delà de l’expiration du mandat présidentiel, c’est évidemment le « capital politique » que représente encore Etienne Tshisekedi : malgré son âge, 84 ans, ce dernier a gardé une immense popularité, gagnée lorsqu’il démystifiait un Mobutu au faîte de sa puissance. Aujourd’hui encore, « Tshi Tshi » est le préféré » des quartiers populaires de Kinshasa, le héros des Kasaïens, sa province d’origine et son nom est resté connu jusque dans les campagnes les plus reculées.
Le pouvoir en place aurait souhaité s’associer à ce poids lourd de la politique, mais il aurait été « dribblé » par Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga. Ce dernier apparaît aujourd’hui comme le principal challenger du chef de l’Etat et, craignant pour sa vie, il a du quitter le pays.
D’après Kin Kiey Mulumba, Moïse Katumbi, après s’être opposé au président Kabila, aurait nourri pour lui-même des ambitions présidentielles, servies par son immense fortune.
Cette dernière découlerait de la très profitable revente d’actifs miniers et des bénéfices réalisés par ses sociétés au Katanga. Grâce aux moyens matériels dont il dispose, ainsi que son frère Katebe Katoto, un homme d’affaires domicilié en Belgique, Moïse Katumbi est le seul à pouvoir « s’offrir » une campagne électorale à l’échelle du pays, le seul à pouvoir soutenir ses alliés du G78 (sept personnalités naguère proches de Kabila et qui se sont ralliés à sa candidature). Pour Kin Kiey Mulumba, le virage de Tshisekedi, désormais opposé au dialogue et exigeant à son tour que des élections se tiennent dans les délais prévus, s’expliquerait par une raison très simple : « Moïse a doublé la mise…C’est lui aussi qui a payé le jet privé avec lequel Tshisekedi est rentré au pays, l’aller ayant été, voici deux ans, payé par le président Kabila… »
C’est dimanche prochain que le vieux leader devrait tenir un meeting à Kinshasa, ce qui permettra de mesurer réellement sa popularité.
Kabila/Katumbi : les contours du match se précisent de plus en plus, avec tout le potentiel de violence qu’il comporte. A noter cependant que l’hebdomadaire français « le Point » généralement bien introduit, assure pour sa part que le Docteur Mukwege, malgré ses démentis répétés, pourrait un jour apparaître comme le candidat idéal pour diriger une transition consensuelle…Le médecin de Panzi est d’ores et déjà soutenu par une large partie de la diaspora congolaise, de plus en plus présente dans le débat…

28 juillet 2016

La presse africaine, instrument de développement, outil politique

Catégorie Non classé

Un manuel destiné aux étudiants des 1er et 2E cycles en information-communication ! Marie-Soleil Frère, chargée de cours à l’Université libre de Bruxelles, est bien trop modeste lorsqu’elle présente son ouvrage sobrement intitulé « Journalismes d’Afrique ». En réalité, fruit de vingt- cinq ans de séjours sur le terrain, de centaines de conversations et parfois de confidences, d’innombrables expériences de formation, de longues années de recherche universitaire, ce livre représente une somme inédite et passionnante. Au fil des pages, des décennies d’histoire de l’Afrique défilent sous un angle original, celui des médias, et plus largement de la production intellectuelle du continent.
Des médias africains, le grand public ne sait pas grand-chose, à part quelques sombres souvenirs, comme le rôle joué par la Radio des Mille Collines, instrument du génocide au Rwanda ou le long martyrologue des journalistes emprisonnés, assassinés, ayant payé au plus haut pris leur combat pour l’émancipation, l’indépendance, la démocratie…
Sous la plume alerte de Marie Soleil Frère défile soudain la passionnante histoire de la presse africaine : qui sait encore le tout premier journal imprimé sur le continent est le Courrier d’Egypte, qui voit le jour en 1798 au sein des garnisons françaises installées en Egypte ? Qui rappelle que c’est en 1800 qu’une première gazette en anglais est publiée au Cap, par les colons d’origine britannique, suivie en Afrique de l’Ouest par « The Sierra Leone Gazette » ?
Tout au long du 19eme siècle, d’anciens esclaves affranchis revenus des Etats Unis créent des entreprises de presse au Liberia, au Sierra Leone et ils se positionnent de manière critique face aux autorités coloniales bientôt relayés par les missionnaires protestants, donnant naissance au courant panafricaniste.
Dans les colonies françaises, l’éveil de la presse est bien plus tardif car les premiers journaux sont avant tout destinés aux colons, tandis qu’au Congo belge, seuls quelques titres religieux échappaient difficilement à une stricte censure…
Ce long détour qui rappelle que la presse africaine existait déjà avant les indépendances est utile pour rappeler…le recul qui suivit. Car si une nouvelle ère s’ouvrit dans les années 60, ce ne fut pas celle d’une consolidation des libertés, mais, au contraire, du contrôle renforcé de la presse par les nouveaux gouvernements.
Les justifications, parfois avalisées par les milieux progressistes européens, ne manquaient pas : il fallait consolider l’ « union nationale » et donc ne rien écrire qui puisse réveiller les velléités sécessionnistes ou mettre en cause des nations encore fragiles. Vint ensuite la théorie de la « modernisation », avec priorité donnée au développement : à quoi bon s’étendre sur les enjeux politiques, jugés stériles, alors qu’il fallait à tout prix, au plus vite, combler ce qui était présenté comme un « retard de croissance » ? C’est alors qu’apparurent le « journalisme rural », qui privilégiait la circulation de l’information dans les petites localités, dans les langues locales et le « journalisme de développement ». Ce dernier, souvent souvent financé par des ONG du Nord, relayait les thèmes et les innovations défendus par les experts étrangers avec toujours en arrière-plan un certain évolutionnisme qui présentait le développement comme un « don » à recevoir d’en haut….
Marie Soleil Frère démontre, avec brio, que l‘histoire de la presse africaine coïncide aussi avec celle des idées nourries à propos du continent : elle rappelle que c’est au Etats Unis que fut forgé, après la deuxième guerre mondiale, le concept de « sous développement » présenté comme un « retard de croissance ». Par la suite, la « théorie de la dépendance » présenta la pauvreté des pays du Sud comme la conséquence de l’exploitation de la « périphérie » par le système capitaliste du «centre».
Décrivant le fonctionnement de la presse africaine, l’auteur n’oublie rien, ni le courage et les sacrifices de ceux qui luttèrent pour une presse réellement indépendante, ni les compromissions avec le pouvoir, les manières détournées dont les journalistes, avec les « coupages » les « frais de transport » et autres faveurs, tentaient d’arrondir leurs fins de mois et… de ne plus dépendre uniquement de leur salaire dérisoire…
Au cours des deux décennies, tout a brutalement changé : les nouvelles technologies ont rendu l’information plus accessible, la production de journaux moins coûteuse ; les radios se sont multipliées et Internet, dont la progression demeure limitée, a cependant permis l’irruption des diasporas africaines dans les débats locaux. Aujourd’hui, grâce au développement de la fibre optique, le continent compte plus de 200 opérateurs de téléphonie mobile et plus de 50% d’Africains possèdent des portables, qui peuvent représenter jusqu’à 10% des dépenses mensuelles des foyers africains !
Pour les journalistes, ces portables sont devenus un moyen de communication essentiel et dans plusieurs pays, des fraudes électorales ont pu être révélées grâce aux informations qui remontaient directement du terrain, sans oublier les disparitions, les massacres, dont le monde était directement informé. Le génocide au Rwanda aurait-il été possible à l’heure des smartphones ? »
Cette amélioration des moyens techniques a multiplié les canaux d’informations au sujet des libertés publiques et renforcé la solidarité internationale au bénéfice des journalistes naguère isolés face au pouvoir.
S’interrogeant sur la formation des journalistes, sur les sources de financement de la presse, l’auteur se penche aussi sur les associations professionnelles et constate que des associations telles que « Journalistes pour la paix » ou « contre le VIH-Sida » ou « pour les droits de l’homme » ont souvent pour enjeu réel la mise en valeur des activités de leur partenaire, qui est aussi leur principal soutien financier…
A la fois histoire et photographie d’un paysage médiatique africain en plein changement, ce livre amène le lecteur à relativiser bien des idées reçues, mais aussi à se poser d’utiles questions sur l’évolution des moyens et du rôle de la presse partout dans le monde, y compris dans les pays du Nord…

Marie-Soleil Frère, Journalismes d’Afrique, éditions De Boeck, coll.info com

27 juillet 2016

Haro sur les pirates du mail

Catégorie Non classé

Amis, relations, simples correspondants, tous ont reçu le même message voici quinze jours : un appel à l’aide pressant et confidentiel, demandant à tous les destinataires de prendre contact avec moi pour résoudre un problème urgent, sans doute d’ordre financier.
Aussitôt, les questions, les messages de soutien ont afflué : la plupart de mes correspondants exprimaient leur perplexité, dénonçaient la probabilité d’un piratage, d’une prise de contrôle de mon adresse mail et de mes contacts par des inconnus. Mais surtout, les messages de solidarité étaient presque aussi nombreux que les demandes d’éclaircissement : la plupart de mes contacts se disaient disposés à me soutenir, d’une manière ou d’une autre, si j’avais effectivement été agressée, dépouillée, voire enlevée ! Cette sollicitude était aussi touchante qu’inquiétante. Touchante car j’ignorais que tant d’amis, et même d’inconnus auraient été disposés à m’aider en cas de coup dur. Mais inquiétante aussi car cette multitude de messages démontrait aussi que les auteurs du piratage, car c’était bien de cela qu’il s’agissait, avaient insisté, renvoyant des messages de relance à tous ceux qui, imprudemment, avaient donné suite au mail initial.
Plainte ayant été déposée à la police, une rapide enquête démontra que la manœuvre de piratage avait été initiée au Nigeria, ce qui expliquerait peut-être le style ampoulé, stéréotypé et surtout les nombreuses fautes d’orthographe émaillant les divers messages.
De ce point de vue, les pirates ont torpillé eux-mêmes leur manœuvre : la plupart de mes correspondants ont eu l’attention attirée par ce style inhabituel, ces fautes et cette lourde insistance. Ayant remis de l’ordre dans ma messagerie (avec l’aide d’un officier de police…) il ne me reste plus qu’à remercier ceux qui se sont montrés solidaires, et à mettre en garde tous mes correspondants : la moindre réponse peut les mettre eux-mêmes sur la voie d’une intrusion dans leur carnet d’adresse et ouvrir la voie à d’autres tentatives de piratage…

27 juillet 2016

Tshisekedi rentre au pays dans un contexte tendu

Catégorie Non classé

Alors que la réunion préparatoire au dialogue inter congolais devrait, en principe, s’ouvrir le 30 juillet sous la houlette de l’ancien président du Togo Edem Kodjo, désigné par l’Union africaine, les partisans d’Etienne Tshisekedi ont attendu avec impatience le retour de leur leader. Après deux années d séjour en Belgique, essentiellement consacré aux soins médicaux, le vieux chef, (84 ans) a pris à Zaventem un jet privé en compagnie de Katebe Katoto, le frère de l’ex- gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, candidat déclaré à l’élection présidentielle. L’avion est arrivé avec retard et, tout au long du parcours, des milliers de partisans ont afflué des quartiers populaires en brandissant des pancartes et des photos du leader historique.
Le porte parole du gouvernement, le ministre Lambert Mende, a souligné que le retard n’était du qu’à un problème techniques tandis que le général Kanyama, chef de la police à Kinshasa, précisait que toutes les dispositions avaient été prises en vue d’assurer un maximum de sécurité et d’empêcher tout débordement et toute provocation.
Dans les jours à venir, ce retour sera l’occasion, pour le pouvoir comme pour l’opposition, d’évaluer la popularité réelle qu’a gardé le « lider maximo », en dépit de sa longue absence et de ses nombreuses volte face.
Début juin, celui que la presse congolaise appelle parfois « le sphynx de Limete » avait, de manière surprenante, réussi à rassembler à Genval les principales forces de l’opposition. Alors que jusque là la famille de Tshisekedi avait discuté avec le pouvoir d’un éventuel report des élections (le fameux glissement…) et même envisagé de participer au pouvoir durant la période de transition, la réunion de Bousval s’était clôturée sur une toute autre conclusion, réclamant que, dans les délais prescrits par la Constitution, des élections présidentielles soient organisées d’ici la fin de cette année !
Par la suite, des failles sont apparues dans cette belle unanimité : plusieurs membres du G7 (un rassemblement de sept leaders ayant déjà exercé des fonctions sous la présidence de Joseph Kabila) ont fait savoir qu’ils accepteraient de participer au dialogue politique. C ’est ainsi que l’un des leaders les plus en vue, Vital Kamerhe, ancien président de l ’Assemblée nationale et président de l’UNC (Union pour la nation congolaise), a déclaré qu’il était prêt à tenter de faire sortir le pays de l’impasse et de faire avancer le processus.
Rappelons les termes du problème et tout d’abord quelques données objectives : la Constitution interdit au chef de l’’Etat de se représenter pour obtenir un troisième mandat et, en principe, M. Kabila devrait abandonner son poste le 20 décembre prochain. Des élections présidentielles et législatives devraient donc être organisées d’ici cette date. Cependant, les conditions matérielles de l’exercice ne sont pas réunies, entre autres parce que les autorités en place n’ont pas prévu les budgets nécessaires et qu’elles ont multiplié les obstacles. Sans surprise, la Cour constitutionnelle a décrété que le chef de l’Etat sortant était autorisé à demeurer en place jusqu’à l’installation de son successeur.
Cependant une frange non négligeable de la société civile congolaise et de l’opinion considère que, malgré les difficultés, il serait encore possible de respecter le prescrit constitutionnel et de procéder aux élections dans les délais requis. Ce point de vue a déjà été répété à plusieurs reprises par les Etats Unis.
C’est ainsi que la plate forme dite AETA (agir pour des élections transparentes et apaisées) assure qu’ à six mois de l’expiration du délai constitutionnel, il serait encore possible de réussir le pari de l’élection présidentielle, à condition de mettre sur pied une procédure d’urgence. Cette méthode simplifiée utiliserait le fichier électoral existant et créerait au sein des consulats congolais des cellules d’enregistrement des nationaux vivant à l’étranger et elle mettrait en place des mécanismes souples au niveau de la territoriale afin de pouvoir enregistrer les jeunes ayant atteint leur majorité. Selon les experts de l’AETA, cette prouesse pourrait être réalisée si la communauté internationale s’engageait à fournir un appui logistique conséquent et d’ importants moyens financiers.
De nombreux membres de la société civile estiment en effet que les Congolais, dans leur grande majorité, sont attachés au respect de la Constitution et ne souhaitent pas que M. Kabila demeure au pouvoir au-delà de l’expiration de son deuxième mandat. De nombreux diplomates et observateurs étrangers redoutent d’ailleurs des explosions de violence, à l’image du Burundi, si la date limite était dépassée.

Face à cette position « légaliste » se dressent d’autres calculs : si les élections n’avaient pas lieu à la date prévue, la période intermédiaire devrait être gérée par « consensus » c’est-à-dire être le fruit d’un accord entre le pouvoir actuellement en place et les principaux partis de l’opposition. Nombre d’opposants seraient prêts à se laisser séduire par la perspective de participer au pouvoir…
Plusieurs scenarios demeurent donc possibles : une gestion consensuelle de la période intermédiaire associant l’actuelle majorité et l’opposition ou une « table rase » qui ne pourrait être que le fruit d’affrontements violents et mènerait à un nouveau pouvoir…
Edem Kodjo, le facilitateur désigné par l’Union africaine, s’emploie à favoriser l’option du dialogue, mais les radicaux le qualifient déjà de « complicateur et récusent aussi son adjoint », le président du Congo Brazzaville, Sassou Nguesso, qualifié de spécialiste des élections truquées…Si toutes les options sont encore possibles, ce qui est certain, c’est que le compte à rebours s’accélère…

25 juillet 2016

L’Union africaine face aux défis d’un continent

Catégorie Non classé

Dans le tout nouveau centre de Convention de Kigali, inauguré pour l’occasion, une quarantaine de chefs d’Etat invités au 27eme sommet de l’Union africaine ont abordé un programme marqué par les nombreux défis qui se posent tant à l’organisation elle-même qu’à un continent marqué par plusieurs conflits. Alors que les délégués se préparaient à décider de la succession de la présidente actuelle de l’organisation, la Sud Africaine Ndamini Zuma, un premier incident a illustré l’impuissance de l’organisation : le président du Burundi, Pierre Nkurunziza, a refusé de se rendre à Kigali, accusant son voisin de vouloir déstabiliser le Burundi et d’entretenir à cet effet des groupes armés. Les Burundais ont quitté les lieux avant la fin de la réunion des ministres des Affaires étrangères. Ce départ très remarqué illustre l’échec de l’Union africaine qui n’a jusqu’à présent pas réussi à envoyer de force militaire ou policière au Burundi, afin de protéger des civils et d’enrayer l’engrenage de la violence. Soutenues par l’Union africaine, les négociations ouvertes à Arusha patinent tandis que les meurtres se poursuivent : la semaine dernière, Mme Hafsa Mossi, figure modérée du parti au pouvoir CNDD-FDD et ancienne correspondante de la BBC a été tuée à Gihosha, un quartier résidentiel à l’est de Bujumbura. Outre le Burundi, un autre conflit va mobiliser l’Union africaine : la guerre fratricide qui déchire le Sud Soudan opposant le président Salva Kiir et son rival Riek Machar sur fond de crise pétrolière due à l’effondrement des cours. Paradoxalement, le président du Soudan, Omar el Bechir, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, a bien été accepté à Kigali, sur base d’une invitation de l’Union africaine. Cette invitation illustre le fossé qui s’est creusé entre la CPI et la plupart des pays d’Afrique, qui regrettent que leur continent fournisse l’essentiel des cibles de la justice internationale. Alors que le Rwanda a pris la tête de cette fronde et plaide en faveur d’une Cour africaine de justice, les ministres des affaires étrangères se sont cependant montrés prudents, refusant de se prononcer sur les modalités d’un éventuel retrait. Le fait que les procédures visant le président et le vice-président du Kenya aient été abandonnées par la CPI a peut-être fait pencher la balance…
La première journée des travaux a été marquée par un acte symbolique, la cérémonie de lancement du premier passeport panafricain, un document de couleur passe muraille remis à deux chefs d’Etat, le président du Tchad Idriss Deby et Paul Kagame, hôte du sommet. Le président rwandais, s’appuyant sur l’exemple de son pays et des progrès réalisés en vingt ans, a d’ailleurs plaidé en faveur de l’autosuffisance, souhaitant que l’Afrique puisse financer elle-même la plupart de ses programmes de développement ainsi que les travaux de l’Union africaine elle-même et les opérations de maintien de la paix. Le Rwanda, compte tenu de la menace des shebabs, en Somalie entre autres, a aussi plaidé en faveur d’une coopération accrue des services de sécurité et il a soutenu l’admission du Maroc au sein de l’organisation panafricaine, bloquée jusqu’à présent à cause du Sahara Occidental.
La journée de lundi a été marquée par les débats portant sur la succession de la présidente de l’Union africaine Mme Dlamini Zuma, portant plus sur les défis lancés à son successeur ( la lutte contre le terrorisme, les poussées djihadistes dans le Sahel…) que sur le bilan très contesté de la diplomate sud africaine, à laquelle, entre autres, l’opposition congolaise reproche la nomination d’Edem Kodjo, l’ancien président du Togo, au titre de médiateur et d’organisateur d’un « dialogue national » toujours au point mort.

25 juillet 2016

Burundi: triste anniversaire d’un pouvoir contesté

Catégorie Non classé

oici un an, le 21 juillet 2015, Pierre Nkurunziza était reconduit à la tête du Burundi pour un troisième mandat. Cette réélection avait été dépourvue de surprise, le scrutin ayant été boycotté par les principales figures de l’opposition qui avaient dénoncé ce mandat comme illégal et illégitime.
Le scrutin avait été précédé par une crise politique grave, déclenchée fin avril lorsque le président avait annoncé son intention de se représenter. De violentes manifestations, avaient alors, durant des semaines, enflammé Bujumbura et en mai, une tentative de coup d’Etat menée par un groupe d’officiers avait débouché sur un surcroît de répression et la fermeture de nombreux organes de presse. Depuis lors la situation a empiré et le porte parole adjoint du président burundais, Jean-Claude Karerwa Ndenzako, est bien seul lorsqu’il affirme qu’ « en dépit de quelques défis, le Burundi retrouve de plus en plus sa sérénité d’antan et consolide sa place dans le concert des nations.. »
Autrement dit les autorités burundaises persistent et signent, rejetant tout dialogue avec les opposants au troisième mandat, ce qui laisse au point mort des négociations difficilement entamées sous la houlette de l’ancien président tanzanien Benjamin Mkapa. Le second round des pourparlers s’est d’ailleurs terminé dans l’amertume le 14 juillet en l’absence des principaux protagonistes, la plate forme regroupant presque toute l’opposition en exil (CNARED), les représentants du gouvernement burundais et… le facilitateur lui-même. Cette rencontre avortée avait été marquée par l’assassinat d’une ancienne ministre, Hafsa Mossi, membre du parti au pouvoir. Cette ancienne journaliste qui avait osé montrer de la compassion pour les réfugiés et les victimes de la répression, avait été assassinée à Mutanga Nord (un quartier de Bujumbura) par des tueurs inconnus roulant dans une voiture aux vitres teintées.
Depuis un an, le Burundi est gouverné par défi, par un pouvoir qui a multiplié les tueries et les exécutions extrajudiciaires, suscité l’exode de 300.000 réfugiés, incité les principales figures de l’opposition, de la société civile et de la presse à quitter le pays et qui ne redoute pas l’isolement international, ayant même refusé d’assister au dernier sommet de l’Union africaine à Kigali. Comme frappé d’autisme, le groupe dirigeant, rassemblé autour du chef de l’Etat, ignore des pressions fortes, comme l’ouverture d’enquêtes par la Cour pénale internationale. Lors du dernier congrès du parti CNDD FDD, le « comité des sages » a décrété que le président du parti devait aussi être chef de l’Etat, ce qui ouvre la, voie à un changement de constitution et au maintien illimité au pouvoir d’un Pierre Nkurunziza que d’aucuns appellent déjà « le roi du Burundi »…
Sur quoi repose le défi actuel des dirigeants burundais ? Il s’explique en partie par l’impuissance de la communauté internationale : la proposition française de déployer 228 policiers onusiens pour tenter de freiner les violences apparaît bien dérisoire…Interviennent également les ambiguïtés de certains voisins africains et de puissances extérieures comme la Chine et la Russie, cette dernière venant d’accueillir une importante délégation économique burundaise. Mais la confiance en l’avenir manifestée par les durs du régime repose surtout sur le quadrillage méthodique du pays : à tous les niveaux, à commencer par celui des collines, les milices du parti (Imbonerakure) ont mis en place un pouvoir parallèle et intensifié la surveillance de la population. Au niveau de l’armée, le quadrillage est tout aussi serré : ceux que l’on appelle désormais les « mujeri » (chiens errants) c’est-à-dire les militaires tutsis, sont surveillés au niveau des « équipes » (groupes de quatre personnes…)des patrouilles, des compagnies…Si d’aventure un attentat devait être mené contre le chef de l’Etat, il déboucherait, presque immanquablement, sur des représailles et des massacres rappelant la mise en œuvre du génocide de 1994 au Rwanda…
La crise politique, les sanctions internationales, la quasi fermeture de la frontière avec la Tanzanie ont mené l’économie au point mort et la pénurie de devises se fait criante dans les banques. Mais paradoxalement, le fait d’être l’un des pays les plus pauvres du monde rend le Burundi relativement insensible aux pressions économiques : 80 % de la population vit en état d’autosubsistance, dépendant uniquement de sa production agricole.
Seuls des milliers d’élèves, inconscients du danger et risquant d’être renvoyés de l’école, persistent à gribouiller sur le visage du président dans leurs carnets de classe…

25 juillet 2016

Jean-Pierre Massias: les quatre conditions de la justice transitionnelle

Catégorie Non classé

Jean-Pierre Massias, professeur de droit public à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, doyen honoraire de la faculté de droit, spécialiste des transitions démocratiques et de la justice transitionnelle, à la fête du Conseil d’administration de l’ Institut universitaire Varenne

Pour expliquer certains comportements violents, vous évoquez le « traumatisme géopolitique » ? De quoi s’agît il ?

Il est évident que des traumatismes collectifs existent, que des sociétés entières peuvent se trouver en état de choc à la suite de changements brutaux, de violences, de guerres. Si ces chocs ne sont pas traités en profondeur, ils risquent de se reproduire sous d’autres formes. Des exemples : les guerres à répétition entre la France et l’Allemagne, le conflit Hutu Tutsi, la Palestine… De tels conflits réclament la mise en œuvre de la « justice transitionnelle » afin que le problème soit abordé sous tous ses aspects, en profondeur…

Quelles sont les conditions de la justice transitionnelle ?

Quatre points essentiels doivent être mis en œuvre. Le premier c’est le droit à la justice. Les victimes ont droit à un procès. L’immunité, l’impunité doivent être bannies. Pour les victimes, le fait qu’un jugement soit prononcé est un élément essentiel du traitement du traumatisme.
Vient ensuite le droit à la réparation. Le statut de la victime doit être reconnu. La victime doit pouvoir être soutenue, aidée. Sa souffrance doit pouvoir être nommée, évoquée. Des cérémonies de mémoire sont très importantes en ce sens.
Vient alors le droit à la vérité. Le droit de savoir ce qui s’est passé. Pourquoi cela s’est passé. Il ne faut pas croire que le silence, l’amnésie peuvent représenter une solution. Cela ne marche pas. L’exigence de vérité finit toujours par resurgir. Voyez l’Espagne post franquiste : tirer un trait sur le passé n’a pas fonctionné. Il y a eu par la suite l’exigence d’exhumation des fosses communes, la guerre au pays basque, les questions portant sur les 100.000 disparus… Non traitées en profondeur, les blessures n’ont pas réellement guéri. Je pourrais donner beaucoup d’autres exemples d’échecs de cet ordre. En outre, l’amnésie volontaire touche souvent au négationnisme…
Le quatrième point de la justice transitionnelle, c’est le principe de non répétition. Il faut tout faire pour éviter que la violence puisse reprendre et pour cela il faut accepter de se livrer à un exercice difficile : demander aux victimes elles-mêmes de se mettre en cause, de se demander quelle est leur part de responsabilité…S’interroger sur les injustices de la société.

Comment des sociétés frappées de plein fouet, comme la France aujourd’hui, la Belgique hier et tant d’autres, pourraient elles accepter de se remettre en cause ?

Il le faut pourtant. La société doit s’interroger sur certaines injustices qui pourraient lui être reprochées, des injustices sociales, c’est évident. Mais aussi des injustices territoriales, géopolitiques…Même si elle a été frappée, une société qui se considère comme victime peut aussi avoir des torts… Ces derniers ne justifient évidemment rien, mais ils peuvent aider à expliquer le surgissement de la violence. Ces questions là, aussi douloureuses soient elles, ne doivent pas être éludées.
Les dictatures ne surgissent pas du néant, les démocraties doivent elles aussi s’interroger sur leurs éventuelles carences.
Plus précisément, la vision que l’Occident a de lui-même doit être revue, complétée. Par exemple, le « récit » colonial est atrophié, incomplet. Sans verser dans l’auto flagellation, il faut mesurer le choc qui a été produit chez les autres, tenter d’en mesurer les conséquences…

En quoi ces « chocs géopolitiques », ces traumatismes nés du passé peuvent ils provoquer les actes de terreur d’aujourd’hui ? Quel est le lien ?
Il faut trouver des méthodes d’éradication de ces traumatismes, les traiter en profondeur et complètement, sinon ils resurgiront. La difficulté c’est que l’on assiste à des croisements entre la logique géopolitique (l’invocation de chocs subis dans le passé par des sociétés déterminées) et les parcours individuels, semés de difficultés et surtout de déséquilibres. Il faut s’attaquer à ce nœud, mais cet exercice est très difficile car il y a là une forte émotionnalité.
En outre la violence à laquelle on assiste n’exprime pas seulement la volonté de tuer, de faire le plus de morts possible. Elle veut aussi frapper les consciences, briser les codes, avoir un effet profondément déstabilisant. Car au bout du compte, la montée de la violence tend à rendre inévitable la logique de l’affrontement. C’est un piège mortel qui est tendu à nos sociétés…

Dans nos sociétés démocratiques, la justice transitionnelle doit être difficile à mettre en œuvre ?

Certainement, puisque, comme son nom l’indique, elle s’applique d’abord à des sociétés en transition, qui sortent d’une guerre civile, d’une dictature, d’une injustice majeure comme le régime d’apartheid. Dans nos démocraties, on ne se remet pas en cause, les systèmes estiment qu’ils sont parfaitement aboutis, que l’appareil judiciaire tel qu’il existe doit suffire. Je crois cependant qu’il faut prendre conscience des carences de nos systèmes, accepter d’aller plus loin dans la réflexion. Qui peut pousser à cela ? Certainement pas les hommes politiques, pris dans la logique des échéances électorales. De « grandes consciences » pourraient lancer des appels en ce sens….
Je pense toujours au rôle joué par Nelson Mandela… Lui, il avait compris que la réconciliation en Afrique du Sud, la construction d’un « vivre ensemble » entre Blancs et Noirs impliquait aussi une certaine autocritique dans le chef de l’ANC … Pour le moment, sur la scène française, on n’en est pas là : la logique est avant tout sécuritaire. Cela m’effraie…

Les démocraties n’ont-elles pas le droit de prendre des mesures pour se protéger ?

Certes, mais un discours exclusivement sécuritaire ne règlera rien, il ne réparera pas les maux fondamentaux. Bien au contraire, certains excès, un durcissement extrême du régime carcéral par exemple pourraient, à posteriori, légitimer la violence…Donner aux criminels l’aura de victimes et permettre de nouveaux recrutements. Je pense personnellement que Guantanamo a mobilisé davantage les radicaux qu’il ne les a écartés, que les conditions de détention en ont fait un berceau du terrorisme actuel, en donnant des arguments concrets à ceux qui, de toutes façons, prêchaient la haine.
En France en ce moment, alors que se profilent des échéances électorales, on est prêt à accepter le discours purement sécuritaire, et cela alors que les morts s’accumulent et que cette logique là ne marche pas.
Que faire alors ? Je sais que c’est difficile, mais je crois que la lutte contre la barbarie doit passer par un surcroît d’éthique. J’aime citer l’exemple de la Norvège : après la tuerie sur l’île d’Utoya, les autorités ont répondu en promettant plus de liberté, plus de démocratie. Les forces démocratiques se sont mobilisées. En France à quelques mois des élections ce n’est pas ce qui se passe…. Il faudrait que les élus en appellent à davantage de conscience, afin de ne pas renforcer les extrêmes. Je suis convaincu que la « droitisation » d’Israël a fini par faire le jeu du Hamas, par renforcer son radicalisme.
Il nous faut absolument éviter de tomber dans cette logique là…

15 juillet 2016

La France, pays en guerre

Catégorie Non classé

Vieille nation, la France s’est bâtie dans la guerre : son territoire est parsemé de monuments aux morts, de stèles commémorant les soldats tombés lors de la Première et de la Seconde guerre mondiale tandis que l’invocation des victoires et le rappel des souffrances des victimes constituent l’un des ciments de l’identité nationale.
Moins souvent évoquées sont aussi les traces laissées par les guerres de la France dans l’imaginaire des autres peuples : les accords Sykes Picot, conclus en 1916 entre la France et l’Angleterre, mirent en œuvre le dépeçage de l’empire ottoman et les populations du Proche Orient n’ont rien oublié de ce découpage en zones d’influence…
Si les seules guerres dont se souviennent les Français sont celles qui eurent lieu en territoire européen, le reste du monde est demeuré marqué par les guerres coloniales et les expéditions militaires qui se sont succédé depuis 1945 et qui furent quelquefois la matrice des conflits et des frustrations actuelles : guerre d’Indochine de 1946 à 1954, suivie par la guerre du Vietnam menée par les Américains, guerre de Corée de 1950 à 1963, et surtout guerre d’Algérie, menée de 1954 à 1962 dans un pays qui était encore un département français….C’est là que fut conceptualisée la guerre anti-terroriste avec la notion d’ « ennemi intérieur », toujours d’actualité. On se souvient aussi des expéditions militaires, qui contribuèrent à nourrir la rancœur des populations arabes : l’opération franco-britannique menée sur Suez en 1956-57 pour empêcher la nationalisation du canal par Gamal Abd el Nasser, l’expédition de Bizerte sur la Tunisie en 1961.
Lorsque sonna l’heure de la décolonisation, la France du général de Gaulle et de Foccart n’hésita jamais à soutenir sinon à organiser elle-même la mise à l’écart ou l’assassinat de leaders jugés trop nationalistes, qu’il s’agisse de Felix Moumié au Cameroun, de Mehdi Ben Barka en Algérie, de Thomas Sankara au Burkina Faso…Depuis la fin des années 70 jusqu’à la disparition du président Kaddhafi en 2011, l’influence française dans la bande sahélienne fut concurrencée par la Libye, ce qui inspira en 1978 une expédition militaire française au Tchad, qui aboutit à la mise au pouvoir de Hissène Habré, récemment condamné par la justice sénégalaise.
En 1991, la France s’engagea dans la guerre du Golfe aux côtés des Américains afin d’empêcher Saddam Hussein de s’emparer du Koweit mais à l’époque, le président George H. Bush refusa que les troupes poursuivent l’offensive jusque Badgad, estimant qu’un Irak fragmenté en entités sunnites, chiites et kurdes serait un facteur d’instabilité..De manière exceptionnelle, la France sous la présidence de Jacques Chirac refusa de s’engager dans cette aventure là , ce qui renforça alors son crédit politique dans le monde arabe. En 2014 cependant, la France revint en Irak et elle s’engagea en Syrie en 2015, avec un objectif double, donc ambigu : chasser le régime de Bachar el Assad mais aussi contrer les milices islamistes, par ailleurs soutenues par des alliés de la France comme le Qatar.
Par la suite, la France s’engagea militairement au Kosovo, et surtout de 2001 à 2014, elle intervint aux côtés des Américains en Afghanistan, afin de défaire les talibans et le foyer originel d’Al Qaida. Mais, comme les Soviétiques avant eux, les Occidentaux se heurtèrent au farouche nationalisme des Afghans.
En 2011, lorsque la France de Sarkozy et les Britanniques de David Cameron réussirent à défaire le régime libyen (avec l’appui de l’OTAN), l’assassinat du colonel Kaddhafi, traqué puis exécuté dans des conditions ignominieuses, n’eut pas pour seul effet de frapper les imaginations : l’effondrement de la Libye, tombée aux mains de milices rivales, ouvrit la voie aux islamistes qui multiplièrent les attentats en Tunisie et étendirent leur influence dans les pays du Sahel, Mali et Niger principalement ; le basculement débloqua aussi le verrou que la Jamahyria libyenne opposait aux flux de migrants venus du Sahel et d’Afrique noire.
Par la suite, la France fut pratiquement obligée de s’engager au Mali en 2013 et l’opération Barkhane tenta de stopper l’avancée des groupes islamistes qui s’étaient emparés du nord du pays, dont la ville sainte de Tombouctou. En 2013 et 2014, l’opération française Sangaris menée en Centrafrique eut pour objectif de mettre fin aux tueries qui opposaient les milices balaka (se réclamant de l’Islam) et anti-balaka (professant religions chrétiennes ou cultes animistes), mais elle fut ternie par des accusations de violences sexuelles. Auparavant, l’armée française était également intervenue en Côte d’Ivoire, contribuant activement au renversement et à l’arrestation du président Laurent Gbagbo, qui se trouve aujourd’hui sur les bancs de la Cour pénale internationale tandis que son rival Alassane Ouattara préserve toujours les intérêts de l’ex-métropole en Afrique de l’Ouest.
Si les engagements militaires de la France, de plus en plus nombreux, permettent au pays de « conserver son rang » de grande puissance, de justifier son siège au Conseil de sécurité, et de diriger, à New York le Département des opérations de maintien de la paix de l’Onu, ils représentent cependant une dépense de plus en plus lourde. D’après Pierre Conesa, maître de conférences à Sciences Po, « les 3600 soldats français déployés en Afghanistan ont représenté 3 milliards d’euros pour les seules dépenses militaires, tandis que les bombardements menés contre l’Etat islamique en Irak en en Syrie dans le cadre de l’opération « Chammal » coûtent plus d’un million d’euros par jour. » A ces dépenses sur le front des Opex (opérations extérieures) s’ajoute, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, le poids des opérations intérieures : plus de 90.000 militaires sont déployés dans l’Hexagone, mais la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les attentats commis en 2015 a relevé l’ « échec global » des services de renseignement.
C’est que la lutte ne se déroule pas seulement sur le terrain policier ou militaire, le combat s’est également installé dans les esprits :si le « récit » arabe ou musulman ne se prive pas de rappeler le passé colonial ou néo colonial de la France, la haine professée par les islamistes est aussi nourrie par la détestation du modèle français d’aujourd’hui, celui d’une société multiculturelle fondée, malgré les difficultés, sur l’égalité des sexes, la laïcité, la tolérance, la liberté d’esprit…