29 août 2016

La révolte gronde parmi les Tutsis congolais réfugiés au Rwanda depuis vingt ans

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Les Tutsis du Nord et du Sud Kivu, communément appelés Banyarwanda ou Banyamulenge, ont été les fers de lance de toutes les guerres menées au Congo depuis un vingt ans.
Au Congo nul n’a oublié que, -leur origine congolaise étant mise en cause- les jeunes hommes s’engagèrent en masse, en 1996, dans les rangs de l’AFDL(Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) et, aux côtés de soldats rwandais et ougandais, réussirent à s’emparer de Kinshasa en mai 1997. Une année plus tard, les Tutsis congolais repartaient en guerre, poussés par le Rwanda. Par la suite, en dépit des accords de paix de Sun City (2002) qui ouvrirent la voie à la réunification du Congo, les mêmes combattants tutsis de l’Est alimentèrent plusieurs rébellions, toujours téléguidées depuis Kigali, celle du CNDP de Laurent Nkunda et, plus récemment, celle du M23, finalement mise en échec par l’armée congolaise épaulée par les forces des Nations Unies.
A part quelques politiciens et quelques généraux qui reçurent postes et promotions pour sceller les accords de paix conclus avec Kinshasa, les Tutsis congolais, dans leur grande majorité, estiment que ces guerres successives téléguidées par Kigali ne leur ont rien rapporté : les Banyamulenge du Sud Kivu, en froid avec Kigali, ont été intégrés au sein de l’armée congolaise tandis que les Banyarwanda du Nord Kivu et de l’Ituri ont du fuir en masse vers l’Ouganda et le Rwanda. Aujourd’hui, leurs parents restés sur les collines du Masisi ou de l’Ituri éprouvent le plus grand mal à défendre leurs terres convoitées par des groupes armés hutus qui n’hésitent pas à perpétrer des massacres à l’arme blanche.
De l’autre côté de la frontière, la situation n’est pas meilleure : au fil des années, près de 100.000 Tutsis du Congo ont été amenés à se réfugier au Rwanda et en Ouganda et ils se présentent aujourd’hui comme les « oubliés du Kivu ». En effet, désireux peut –être de préserver cette armée de réserve, Kigali n’a pas veillé à intégrer ces « cousins » congolais dans une société rwandaise en pleine mutation. Selon les chiffres du HCR, 94.700 réfugiés congolais se trouvent toujours dans cinq camps installés au Rwanda et dans trois camps en Ouganda.
Depuis deux décennies, ils y vivent dans des conditions précaires, les jeunes n’ayant pas accès à l’éducation au-delà de 14 ans.
Selon nos informations, la révolte gronde non seulement parmi les adultes qui estiment avoir été sacrifiés mais aussi parmi les jeunes qui, manquant de perspectives dans un Rwanda surpeuplé, rêvent de retourner sur les vertes collines du Masisi dans le Nord Kivu ou l’Ituri. Alors que des milliers de jeunes gens sont acceptés comme réfugiés par les Américains et envoyés dans le Minnesota, une alliance est née entre les diverses communautés de l’Est du Congo, appelée « umoja wa majamaa » ce qui signifie « familles unies ». Recrutant dans les camps de réfugiés en Ouganda et surtout au Rwanda, cette alliance s’est dotée d’un volet militaire et aurait pris contact avec d’autres forces en présence. Quatre mille jeunes gens auraient été recrutés, dont d’anciens rebelles du M23. Selon nos interlocuteurs, cette force nouvelle serait prête à se porter au secours des populations civiles du Nord Kivu attaquées par les groupes armés hutus, disposée aussi à se battre pour forcer le retour des réfugiés tutsis et la récupération des terres…Fait nouveau, ces combattants issus des camps de réfugiés opéreraient de manière autonome, sans être des supplétifs de l’armée rwandaise. Reste à savoir où ils trouveront les armes nécessaires et comment ils s’affranchiront de la tutelle et de la surveillance que Kigali exerce depuis vingt ans sur les cousins du Congo…
COLETTE BRAECKMAN

23 août 2016

Succès partiel pour l’opération Ville Morte

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Kinshasa se tait tandis que le dialogue démarre entre le pouvoir et l’opposition

Cahin, caha…. Convoqué en novembre 2015 par le président Kabila en vue de préparer des élections «apaisées» (c’est-à-dire retardées…) le dialogue congolais a finalement démarré, sous la houlette d’ Edem Kodjo. Désigné comme « facilitateur » par l’Union africaine et surnommé « complicateur » par une partie de l’opinion, l’ancien président togolais, qui s’est vu adjoindre un autre chef d’Etat lui aussi spécialiste des prolongations, le Brazzavillois Denis Sassou Nguesso, a entamé les travaux préparatoires à la date prévue.
Cependant, le dialogue est loin d’être aussi « inclusif » que le souhaitait le chef de l’Etat et au lieu d’unir les protagonistes, il sème la division, au sein de l’opposition en tous cas. En effet, la séance d’ouverture du dialogue s’est déroulée en présence de délégués de la majorité présidentielle, d’une frange de l’opposition et de la société civile et de diplomates étrangers. Mais des personnalités de poids, comme MM. Tshisekledi et Moïse Katumbi brillaient par leur absence.
Selon M. Kodjo, « ces travaux préparatoires doivent jeter les bases d’un processus de dialogue inclusif autour d’un thème central, l’organisation d’élections pacifiques, crédibles, transparentes, conformes à la Constitution congolaise et aux instruments normatifs régionaux et internationaux. »
Alors que la commission électorale indépendante (CENI ) vient de déclarer officiellement que des élections ne seraient pas envisageables avant juillet 2017, c’est-à-dire sept mois plus tard que la date initialement prévue, le climat est loin d’être apaisé : conduite sur le sentier de la guerre par Etienne Tshisekedi qui, après avoir secrètement négocié avec le pouvoir a fini par rallier le camp des durs, une partie de l’opposition a boycotté la rencontre et appelé la population à observer les consignes de « Ville morte ».
Autres temps, autres situations : à l’époque du président Mobutu, les consignes de « Ville morte » étaient suivies avec une ferveur quasi religieuse par une population qui, presque unanime, exigeait le départ du dictateur et la nomination de Tshisekedi au poste de Premier Ministre. Cette fois, les enjeux sont moins clairs, les soupçons de collusions cachées hantent les esprits. Le parti de Vital Kamerhe, Union pour la nation congolaise, a refusé d’appeler au boycott du dialogue, estimant que refuser de discuter avec le pouvoir n’aura pour effet que retarder davantage encore le processus électoral. Seul le « Rassemblement de l’opposition » conduit par le parti de Tshisekedi er par l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi a boycotté les travaux préparatoires et choisi d’appeler à la » Ville Morte ».
D’après les journalistes présents,l’appel a été inégalement suivi : au grand marché de Kinshasa, deux magasins sur cinq avaient ouvert, les bouchons des heures de pointe étaient inexistants mais la ville n’était pas réellement paralysée. En province, à Lubumbashi (Katanga) Goma et Bukavu (Nord et Sud Kivu), Kisangani (Province orientale) les activités se sont déroulées normalement, comme à Beni, encore traumatisée par les récents massacres à la machette, dont les auteurs n’ont pas été formellement identifiés, nul ne croyant qu’il s’agisse uniquement des rebelles ougandais musulmans ADF Nalu…
Destinée à faire pression sur le «camp présidentiel » pour que les délais légaux soient respectés, la journée Ville Morte s’est terminée sur un bilan en demi teinte, ce qui s’explique tant par la division de l’opposition que par le fait, beaucoup plus concret, que la grande majorité des Kinois vivent au jour le jour et qu’à la veille d’une rentrée scolaire dispendieuse (les parents contribuent au salaire des enseignants…)ils ne peuvent se permettre de boycotter leur emploi ou leur gagne pain, aussi précaires soient ils.
Le pouvoir aurait cependant tort de voir dans ce demi succès, ou demi échec, un signe de soutien au « glissement » : c’est lorsqu’arrivera la date fatidique du 20 décembre 2016, jour de l’expiration du deuxième mandat de M. Kabila, que sonnera réellement l’heure de vérité…

23 août 2016

La révolte des Oromos lézarde la mosaïque éthiopienne

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Une centaine de morts en deux jours : le bilan des manifestations qui ont eu lieu en Ethiopie s’alourdit sans cesse. Alors qu’un premier bilan donné par les partis d’opposition faisait état d’une cinquantaine de morts, Amnesty International assure que, les 6 et 7 août, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur les manifestants dans deux régions du pays, celle peuplée par les Amharas au nord et celle peuplée par les Oromos au centre et à l’ouest.
Des rassemblements avaient eu lieu samedi dans l’ensemble de la région Oromo ainsi que dans la capitale Addis Abeba, généralement épargnée par les manifestations.
Il s’agît de la troisième vague de mécontentement depuis novembre dernier. Elles auraient déjà fait plus de 400 morts et sont le signe du profond malaise qui secoue ce pays de 85 millions d’habitants, considéré par les Occidentaux comme un allié important dans la région et cité en exemple pour son développement économique spectaculaire.
A première vue, ce développement serait l’une des causes de la crise actuelle : les Oromos qui représentent un tiers de la population éthiopienne estiment qu’ils ont été exclus des bénéfices de la croissance et que, comme les Amharas, le groupe ethnique dominant dans la capitale, ils sont marginalisés par rapport aux Tigréens, d’où est issu le parti au pouvoir, le TPLF (Front populaire pour la libération du Tigré). Plus concrètement, c’est en novembre 2015 que commencèrent les premières manifestations, lorsque les autorités décidèrent d’étendre les limites de la capitale Addis Abeba jusqu’en territoire Oromo. Les expropriations massives, la réaffectation des terres agricoles soudain vouées à la culture de fleurs destinées à l’exportation provoquèrent une vague de mécontentement qui se greffa sur un malaise plus ancien.
Issu de la province du Tigré, représentant 6% de la population, le TPLF, qui gouverne d’une main de fer, est l’expression d’un groupe minoritaire qui avait mené la guerre contre le régime militaire du colonel Mengistu Hailé Mariam, avec, à l’époque, le soutien du FPLE (Front populaire pour la libération de l’Erythrée, un mouvement plus ancien qui avait été son mentor). Après la défaite de la dictature communiste de Mengistu en mai 1991, le TPLF, accédant au pouvoir, avait accepté l’indépendance de l’Erythrée une décision qui ne fut jamais réellement acceptée par les Amharas, majoritaires à Addis Abeba.
Le bon voisinage entre les anciens compagnons d’armes, Erythréens et Tigréens, ne dura guère et en 1998, un litige frontalier entraîna une guerre meurtrière entre l’Ethiopie et la jeune Erythrée, désormais frères ennemis. Depuis lors, Asmara, la capitale de l’Erythrée, accueille des opposants éthiopiens, dont Dawad Ibsa, le président du Front de libération des Oromos. Ce dernier, en mai 2016, nous avait expliqué que, « du temps de l’empereur Menelik (fondateur de l’Ethiopie actuelle) les terres des provinces du Sud (Oromo, Gambela, Sidamo) avaient été données aux seigneurs de guerre abyssins. Depuis lors les Oromos, le plus important groupe ethnique du pays, se sont toujours sentis marginalisés. Leur langue a été interdite voici vingt ans et aujourd’hui 250.000 paysans ont été expropriés sans compensation… »
Pour lui, la révolte de son peuple n’est pas unique : « d’autres mouvements en lutte contre le pouvoir tigréen sont apparus dans le Sidamo, (2,3 millions d’habitants), dans l’Ogaden voisin de la Somalie, dans le Gambela et la région d’Asossa, où ont eu lieu des expropriations massives afin que puisse se construire le barrage sur le Nil bleu ».
Malgré la disparition du très habile Premier Ministre Meles Zenawi (décédé à Bruxelles en août 2012 ) et remplacé par Haile Mariam Desalegn, les autorités d’Addis Abeba semblent tenir le pouvoir bien en mains car, dans cette région sensible, l’Ethiopie représente un allié majeur pour les Etats Unis et le pouvoir en place n’hésite pas à recourir à la répression. Lors des dernières manifestations, dénonçant des soutiens étrangers voire des manœuvres de déstabilisation, les autorités avaient même coupé l’accès à Internet.

14 août 2016

Lorsque Fidel Castro changea l’histoire de l’Afrique

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Début novembre 1975, Luanda retenait son souffle : à la veille de la date fixée pour l’indépendance, alors qu’un pont aérien avait emporté les derniers colons portugais, la capitale de l’Angola était prise en étau. D’un côté, depuis le Zaïre de Mobutu, les troupes du FNLA (Front national pour la libération de l’Angola) progressaient et à Caxito elles s’étaient emparées du dernier verrou les séparant de la capitale. D’un autre côté, Jonas Savimbi et ses hommes, qui avançaient de 75 km par jour, était épaulés par l’armée sud africaine, la plus puissante de la région, qui occupait le vaste territoire du Sud Ouest africain.
A l’époque, le groupe rebelle le plus important, comportant le plus de cadres qualifiés, souvent d’origine métisse, était le MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Angola) dirigé par le Dr Agostinho Neto et il avait le contrôle de la capitale. Dans leurs petits bureaux de Luanda, les dirigeants du MPLA, dont José Eduardo dos Santos, l’actuel président, qui était alors chargé des relations extérieures du parti, préparaient la célébration de l’indépendance, fixée au 15 novembre. Mais ils avaient aussi, sous leur bureau, une valise déjà bouclée, au cas où une défaite de leurs troupes les obligerait à se replier en hâte…Dos Santos, que nous avions rencontré à l’époque, n’avait cependant pas l’allure d’un homme aux abois. Il se montrait confiant et assurait que « tout pouvait encore arriver ».
De fait, le 3 novembre, le Dr Neto, voyant que ses troupes formées à la guérilla étaient incapables de faire face à une guerre de grande échelle menée en rase campagne, avait fait appel à l’aide cubaine et demandé des renforts. La réponse ne tarda guère : 48 heures plus tard, le bureau du parti communiste cubain donnait son accord à une intervention décisive. L’opération Carlota était décidée, portant le nom de Carlota Lukumi, une esclave noire qui, dans une plantation de Matanzas, avait, le 5 novembre 1843, empoigné sa machette et pris la tête d’une rébellion qui allait mener à l’indépendance de Cuba.
Le 7 novembre 1975, les 82 premiers soldats cubains, en civil et dotés d’armes légères, embarquaient sur un vol des Cuban Airlines en direction de la Guinée Bissau. Dans les jours qui suivirent, par air et par mer, des milliers de Cubains allaient être envoyés en Angola, stoppant net l’offensive du FNLA dans les faubourgs de la capitale. Fin novembre, à Ebo, huit blindés sur africains qui accompagnaient une « colonne zouloue » furent mis hors de combat, un répit qui permit l’acheminement de troupes supplémentaires venues de Cuba et d’armes envoyées par l’Union soviétique.
A cette époque, la guerre froide faisait rage et les Américains, qui avaient soutenu l’intervention sud africaine et appuyaient leur allié Mobutu, dénoncèrent une implication directe de Moscou, assurant que les Cubains n’avaient été que des « mercenaires ».
La réalité est bien différente : l’action cubaine avait été décidée par Fidel Castro en personne et s’inscrivait dans une longue histoire de solidarité avec l’Afrique, ouverte par le séjour de Che Guevara au Congo au milieu des années 60.
Par la suite, décrivant l’opération Carlota, l’écrivain Gabriel Garcia Marquez devait expliquer que Fidel Castro avait lui-même pris la tête des opérations : « il n’y avait pas un seul petit point sur la carte d’Angola qu‘il fut incapable d’identifier, pas une particularité du terrain qu’il ne connût par cœur. Il était si méticuleusement absorbé par la guerre d’Angola qu’il pouvait citer n’importe quelle statistique relative à l’Angola comme s’il se fût agi de Cuba elle-même.(…) Quand la situation était critique, Fidel Castro pouvait passer jusqu’à 14 heures d’affilée dans la pièce qui lui servait de quartier général à distance, sans manger et sans boire, comme s’il était vraiment sur le champ de bataille. Il suivait le cours des engagements avec des épingles sur des cartes détaillées, se tenant en contact avec le haut commandement du MPLA sur place. »
Fin 1975, 36.000 militaires cubains se battaient en Angola et les opérations tactiques et stratégiques étaient suivies et dirigées jour après jour par Fidel Castro en personne, renseigné par les satellites soviétiques.
Il fallut attendre 1988 pour que l’intervention cubaine fasse définitivement basculer l’histoire de l’Afrique : le 23 mars, les troupes cubaines et angolaises soutenant la SWAPO, le mouvement de libération de la Namibie, stoppèrent une avancée sud africaine à Cuito Canavale dans le sud de l’Angola. Cette défaite allait s’avérer fatale pour Pretoria : elle entraîna l’indépendance de la Namibie et, plus tard, la libération de Nelson Mandela et la fin progressive du régime d’apartheid qui déboucha sur les élections démocratiques de 1994.
Cuba entre-temps avait développé d’autres formes de coopération avec l’Afrique : plus de 40.000 étudiants africains avaient bénéficié de bourses d’études sur l’île tandis que des dizaines de milliers de médecins cubains ont été déployés sur le continent, combattant en première ligne un adversaire plus dangereux encore que les blindés sud africains : l’épidémie de fièvre Ebola…
Fidel Castro a aujourd’hui 90 ans: les jeunes d’Afrique savent ils encore ce qu’ils lui doivent?

14 août 2016

Pas de deux avant le dialogue inter congolais

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Katumbi demeure l’adversaire numero un, Kamerhe pourrait accepter un compromis
Quatre mois avant la fin-théorique- du mandat du président Kabila, la situation au Congo demeure confuse avant de devenir explosive…L’hypothèse selon laquelle Vital Kamerhe, devienne Premier ministre à la tète d’une équipe de transition gérant le « glissement » c’est-à-dire le retard du processus électoral pourrait-elle apaiser les esprits ?
Même s’il a pris ses distances avec les autres membres de l’opposition, et entre autres ceux d’entre eux qui s’étaient réunis à Genval en juin dernier autour d’Etienne Tshisekedi, Kamerhe ne manque pas d’atouts : il a été l’un des acteurs clés du dialogue intercongolais menant, en 2002 aux accords de paix de Sun City et connaît personnellement tout le personnel politique national et international, il a présidé avec brio l’Assemblée nationale, il s’exprime avec éloquence, dans les quatre langues du pays. En plus de l’expérience du pouvoir, sa popularité est bien réelle. Acceptera-t-il de mettre en jeu son capital politique pour participer à un dialogue avec le pouvoir, dans lequel la plupart des opposants et surtout de l’opinion congolaise ne voient qu’un nouveau processus de cooptation des élites, afin, une fois encore, de tenter de gagner du temps et de prolonger le mandat du président Kabila au-delà des délais légaux ? Aux yeux de la presse congolaise, le fait que M. Kamerhe ait, à plusieurs reprises, rencontré le « facilitateur » nommé par l’Union africaine, l’ancien président du Togo Edem Kodjo, renforcerait cette hypothèse.
Rappelons qu’à l’heure actuelle, il est pratiquement acquis que le pouvoir, par manque de moyens et surtout de volonté politique, a rendu impossible l’organisation d’élections d’ici la fin de l’année 2016 : la CENI (Commission électorale indépendante) aura besoin de plusieurs mois pour nettoyer les fichiers électoraux de tous les citoyens décédés depuis 2011 et surtout pour enrôler les « nouveaux majeurs » c’est-à-dire les jeunes ayant atteint l’âge de la majorité.
En janvier 2015 cependant, la seule idée d’une révision de la loi électorale avait réussi à enflammer les principales villes du pays et les manifestations s’étaient multipliées. A Kinshasa, les partis d’opposition eux mêmes avaient été dépassés par l’ampleur de la colère populaire et seule une répression musclée, faisant de nombreuses victimes, avait empêché les pillages et les violences incontrôlées engendrées autant par la frustration sociale que par le désaccord politique. A l’époque, le message de l’opinion publique semblait clair, c’était «non » au « glissement », c’est-à-dire à une prolongation du mandat présidentiel.
Deux années plus tard, ainsi que le relève le quotidien « Le Phare », le pouvoir a nettement gagné du terrain : les onze provinces existantes ont été démembrées en 26 provincettes qui manquent totalement de moyens pour fonctionner normalement tandis que la fronde du puissant Katanga (démembré en quatre provinces…) a été désamorcée.
En outre, des « commissaires spéciaux » chargés d’administrer les nouvelles entités et directement nommés par Kinshasa ont remplacé les gouverneurs de province naguère élus par les Assemblées provinciales . Quant à la commission électorale indépendante (CENI) elle n’a pas été pourvue des moyens financiers lui permettant d’exécuter son mandat dans les délais requis. Le gouvernement a invoqué la chute des cours du cuivre et le ralentissement de la croissance pour se déclarer incapable de mobiliser la somme de un milliard 200 millions jugée nécessaire à l’organisation des différents scrutins.
Face à ces blocages, le G7, coalition des partis d’opposition, entend contraindre la CENI à respecter les délais et à publier son calendrier électoral le 19 septembre prochain. L’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, passé à l’opposition, est le plus constant dans cette exigence et il est désormais soutenu par Etienne Tshisekedi, le leader historique du principal parti d’opposition l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), qui vient de débarquer le secrétaire général du parti, Bruno Mavungu, jugé trop indépendant… Lors de son retour à Kinshasa voici deux semaines, Tshisekedi avait tenu un discours radical, exigeant le respect des délais légaux et récusant le dialogue que le pouvoir entend organiser.
Ce « dialogue national » aurait pour objet de permettre au pouvoir et à l’opposition de se mettre d’accord sur un délai qui rendrait possible l’organisation du scrutin dans de bonnes conditions. Durant cette période intermédiaire, des membres de l’opposition pourraient être invités à partager le pouvoir. Nommé par l’Union africaine, l’ancien président togolais Edem Kodjo serait chargé d’organiser ce dialogue, mais, à part de nombreux contacts, il n’a guère progressé jusqu’à présent.
Ce blocage est inquiétant car la situation pourrait déraper sinon échapper à tout contrôle une fois que, fin novembre 2016, sera atteinte la « date de péremption » du pouvoir. C’est pourquoi la conférence des évêques catholiques, (CENCO) consciente du danger, a fini par se prononcer en faveur du dialogue afin d’éviter l’épreuve de force.
En outre, l’opposition est loin d’être monolitithique : Etienne Tshisekedi s’est aujourd’hui rapproché de Moïse Katumbi, mais initialement ,il avait accepté de discuter avec les émissaires de Kabila et un accord avait même été conclu….
D’autres défections sont envisageables, plusieurs hommes politiques estimant soit que Kabila et les siens (dotés d’un important arsenal répressif et de moyens financiers considérables) sont trop forts, soit que les risques d’une dérive à la burundaise sont trop grands.
Inspirés par le réalisme et l’analyse du rapport de forces, plusieurs politiciens en vue pourraient finir par se rallier au dialogue. Les moyens matériels des uns et des autres comptent dans l’équation : si Moïse Katumbi, l‘ex gouverneur du Katanga, est désormais considéré par le pouvoir comme l’adversaire principal, c’est aussi parce qu’il est pratiquement la seule personnalité politique à disposer de moyens matériels permettant une campagne électorale menée à l’échelle de ce pays-continent…
Si Kamerhe se présentait pour piloter un éventuel glissement, il prendrait de court une opposition plus divisée qu’il n’y paraît et travaillée par les ambitions et les calculs personnels des uns et des autres…

10 août 2016

L’Ethiopie entre dans une zone de turbulences: 400 morts depuis novembre

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Une centaine de morts en deux jours: le bilan des manifestations qui ont eu lieu en Ethiopie s’alourdit sans cesse. Amnesty International assure que, les 6 et 7 août, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur les manifestants dans deux régions du pays, celle peuplée par le s Amharas au Nord et celle peuplée par les Oromos au centre et à l’ouest.
Des rassemblements ont eu lieu samedi dans l’ensemble de la région Oromo ainsi que dans la capitale Addis Abeba, généralement épargnée par les manifestations. Il s’agit de la troisième vague de mécontentement depuis novembre dernier. Elles auraient déjà fait plus de 400 morts et sont le signe du profond malaise qui secoue ce pays de 85 millions d’habitants, considéré par les Occidentaux comme un allié important dans la région et cité en exemple pour son développement économique spectaculaire.
A première vue, ce développement serait l’une des causes de la crise actuelle: les Oromos, qui représentent un tiers de la population éthiopienne, estiment qu’ils ont été exclus des bénéfices de la croissance et que, comme les Amharas, le groupe ethnique dominant dans la capitale, ils sont marginalisés par rapport aux Tigréens, d’où est issu le parti au pouvoir, le TPLF (Front populaire pour la libération du Tigré). En plus des griefs économiques, ils dénoncent en particuilier le fait que leur langue nationale, parlée par plus de 40 millions de locuteurs ait été officiellement bannie des langues nationales ; C’est en novembre 2015 que commencèrent les premières manifestations, lorsque les autorités décidèrent d’étendre les limites de la capitale Addis Abeba jusqu’en territoire Oromo. Les expropriations massives, la réaffectation des terres agricoles provoquèrent une vague de mécontentement.
Issu de la province du Tigré, représentant 6% de la population, le TPLF, qui gouverne d’une main de fer, est l’expression d’un groupe minoritaire qui avait mené la guerre contre le régime militaire du colonel Mengistu Hailé Mariam, avec, à l’époque, le soutien du FPLE (Front populaire pour la libération de l’Erythrée, un mouvement plus ancien qui avait été son mentor). Après la défaite de la dictature communiste de Mengistu en mai 1991, le TPLF, accédant au pouvoir, avait accepté l’indépendance de l’Erythrée: une décision qui ne fut jamais réellement acceptée par les Amharas, majoritaires à Addis Abeba.
Peuple marginalisé
Le bon voisinage entre Erythréens et Tigréens ne dura guère et, en 1998, un litige frontalier entraîna une guerre meurtrière entre l’Ethiopie et la jeune Erythrée, désormais frères ennemis. Depuis lors, Asmara, la capitale de l’Erythrée, accueille des opposants éthiopiens, dont Dawad Ibsa, le président du Front de libération des Oromos.
Ce dernier, en mai dernier, nous avait expliqué que, «du temps de l’empereur Menelik (fondateur de l’Ethiopie actuelle) les terres des provinces du sud (Oromo, Gambela, Sidamo) avaient été données aux seigneurs de guerre abyssins venus des haut plateaux. Depuis lors, les Oromos, le plus important groupe ethnique du pays, se sont toujours sentis marginalisés. Leur langue a été interdite voici vingt ans et aujourd’hui 250.000 paysans ont été expropriés sans compensation… »
Les revendications historiques des Oromos se greffent sur un malaise plus général, du à l’absence de libertés publiques et à la centralisation du pouvoir. L’Ethiopie, où une dizaine de journalistes se trouvent en prison, est considérée comme l’un des pays les plus répressifs en matière de liberté de la presse et le parti au pouvoir contrôle totalement le Parlement. !
Malgré la zone de turbulences dans laquelle est entré le régime, les autorités d’Addis Abeba semblent tenir le pouvoir bien en mains, principalement grâce à l’appui des étrangers. En effet, dans cette région sensible et qui fait face au Golfe persique, l’Ethiopie représente un allié majeur pour les Etats-Unis , et est considéré comme un pôle de stabilité régionale. Lors des dernières manifestations, dénonçant des soutiens étrangers voire des manœuvres de déstabilisation, les autorités avaient même coupé l’accès à Internet.et t empêché l’accès aux réseaux sociaux. D’après le spécialiste René Lefort, il est clair que le pays, l’un des plus vastes et des plus peuplés d’Afrique est entré dans « une zone de turbulences » . Les risques de déstabilisation de l’Ethiopie,un pays autoritaire et centralisé, dirigé par un groupe minoritaire sur le plan ethnique, sont d’autant plus préoccupants que ce pays, l’un des plus vastes et des plus peuplés d’Afrique,se trouve en face des pétromonarchies du Golfe persique et jouxte l’instable Soudan…