12 septembre 2016

Bruxelles, ville compartimentée, ghetto mental

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En quoi l’Etat islamique est il un projet globalisant, radicalement nouveau, et pourquoi séduit-il tant de jeunes musulmans d’Europe ? Les programmes dits de « déradicalisation » ont-ils une chance de réussir ? Quelles actions faut-il mener en amont ? N’est il pas déjà trop tard pour certains « returnees » ?
Les questions se sont bousculées au cours du débat sur le thème « jeunesse, radicalisation et terrorisme » animé par Béatrice Delvaux. Au nom de la Fédération des progressistes européens, l’ancien Premier Ministre italien Massimo d’Alema a d’abord brossé un tableau historique, rappelant qu’au départ, Al Quaida « la base » avait été une « base » logistique et militaire créée au Pakistan et soutenue par les Occidentaux désireux de contrer les Soviétiaques en Afghanistan. Après avoir évoqué les effets déstabilisateurs des « printemps arabes » et de la guerre en Irak, l’ancien Premier ministre italien a pris le temps d’expliquer le projet politique « globalisant » c’est-à-dire totalitaire de Daesh et de souligner sa dimension de radicalité religieuse, qui utilise à son profit la marginalisation sociale de certains jeunes musulmans d’Europe. Pour Malika Hamidi, s’exprimant au nom du réseau « European muslim network » les musulmans vivant en Europe (30 à 40 millions de personnes…) sont aujourd’hui pris en otages, diabolisés et les programmes dits de déradicalisation, -comme s’il s‘agissait de logiciels d’ordinateurs- sont stigmatisants, sinon contre productifs. Un jugement confirmé en fin de débat par Ismael Saidi « la déradicalisation, cela n’existe pas. Il faut voir les choses en face, certains de ces jeunes sont foutus. C’est en amont qu’il faut agir et le seul vaccin contre la radicalisation, c’est l’école. L’auteur de Djihad s’insurge contre les « maisons de quartier »où l’on propose des sports, des loisirs : « tout cela c’est de l’occupationnel. Occuper les sauvages, au lieu d’investir dans l’enseignement, de bannir les « écoles-poubelles », les mêmes que celles où j’ai étudié… Il y a tant de talents qui se perdent… »
Charles Piqué, bourgmestre de Saint Gilles, abonde dans ce sens : «une tranche d’âge m’inquiète, celle des jeunes qui sont en décrochage scolaire après 4 ou 5 années d’études secondaires. Il ne leur manque pas grand-chose pour avoir une formation, mais ils sont largués. On préfère écrémer le dessus du panier… » Pour cet homme de terrain, « la seule solution, c’est la mixité. Spatiale, sociale, culturelle. Comme à Saint Gilles, où se mélangent Portugais, Espagnols, Polonais, Maghrébins, Asiatiques, Français : dans ma commune on brise l’enfermement mental. Mais Bruxelles a aussi du faire face à l’explosion démographique : depuis 25 ans, cette ville a été une « machine à recycler les pauvres venus du monde entier. « Picqué dénonce aussi un certain aveuglement des politiques: «Dans les années 80, on n’a pas vu venir la radicalisation, il faut reconnaître qu’on s’est trompé…Même aujourd’hui, il n’y a pas de screening des aumôniers et des imams qui visitent les prisons… »
Décrivant la situation générale dans la capitale, Ismail Saidi le corrige : « contrairement à ce que l’on dit, Bruxelles n’est pas une ville multiculturelle, mais multi ethnique. Ce n’est pas seulement une question de pauvreté, c’est un problème d’exclusion sociale, de ghetto mental. Prenez le trajet du tram 92 : on embarque à Schaerbeek, on descend au Fort Jaco, un autre ghetto dans son genre, entre les deux, les gens ne se connaissent pas, la ville est compartimentée… »Johan Leman, ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances, vit aujourd’hui à Molenbeek. Lui aussi relève que « les quartiers mono culturels sont les plus problématiques, il faut changer cela… Nous, dans notre foyer, nous travaillons avec les jeunes sur la déconstruction des messages transmis par Internet, par les réseaux sociaux. Mais travaillant en amont, dans la prévention, nous n’avons jamais reçu un euro pour nous aider… »Chef des services de contreterrorisme pour l’Union européenne, John Gatt Rutter parle argent, programmes, zones d’intervention. Il est presque le seul, avec d’Alema, à embrasser la dimension internationale de la radicalisation, mais lorsque Malika Hamidi défend l’idée d’un « Islam européen », en rupture avec la surenchère religieuse, Leman la recadre « chez nous, même les mosquées turques sont désormais politisées ».