29 octobre 2016

Un banquier de KInshasa dévoile le pot aux roses

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Barbe bien taillée, manteau de pluie, le Congolais de haute taille qui a franchi les portes du Soir voici quelques jours semblait courtois, sinon inoffensif. Cependant, dans sa serviette de cuir, c’est une bombe qu’il transportait et qu’il dégoupilla avec des gestes tranquilles et assurés : des documents qui démontraient, de manière indiscutable, des malversations et des détournements de fonds commis par d’ éminents membres de la « galaxie Kabila », des membres de la famille ou des proches du chef de l’Etat, jusqu’à présent considérés comme intouchables.
Notre interlocuteur commença par se présenter, par expliquer ses motivations. Son nom déjà était tout un programme : « je m’appelle Jean-Jacques Lumumba, fils de Louise Lumumba, une nièce de Patrice. Mon grand père en ligne directe était le jeune frère de Patrice, Louis Richard, mais je considère le Premier Ministre, assassiné en janvier 1961, comme mon véritable grand père, ma référence. Jamais je n’ai fait de politique, cela ne m’intéresse pas. Moi, je suis un banquier. Après des études d’économie à Kinshasa, j’ai entamé un MBA (Master of business) et France et au début de cette année, j’ai été engagé à la banque BGFI, comme chef de département des engagements. La BGFI est la filiale au Congo d’une banque d’origine gabonaise, détenue à 40% par le chef de l’Etat le président Ali Bongo. A Kinshasa, le patron de la BGFI est Francis SelemaniMtwale, un ami d’enfance du président Kabila, qui fait partie de son cercle rapproché…. »
Au poste qu’il occupait, Jean-Jacques Lumumba voit passer de bien douteuses opérations. Lorsqu’il se décide à communiquer son malaise au directeur, ce dernier lui répond avec violence : « il m’a même menacé d’une arme, m’a enjoint de me taire ». Le responsable des engagements fait alors profil bas, mais dans son for intérieur, l’indignation monte : « ce que je voyais filer, c’est l’argent du peuple, l’argent destiné à financer les élections et qui avait été déposé sur un compte par le gouvernement. J’ai alors pensé à mon grand-père, à son combat, à ses principes. J’ai trente ans, je ne veux pas toute ma vie traîner le boulet d’avoir été complice de ces malversations… »
J.J. Lumumba, discrètement, se met alors à photocopier les documents les plus parlants. Des preuves indiscutables, datées et signées qui dévoilent le cœur du système de corruption qui gangrène la RDC. Et puis il prend le train pour Bruxelles, sa liasse de feuillets dans une serviette d’allure banale, il débarque au Soir en vérifiant bien s’il n’est pas suivi et assure, avant de dévoiler son « butin » : « vous pouvez me citer, j’ai pris ma décision, aujourd’hui même je démissionne. » Et d’exhiber une lettre adressée au directeur général de la banque, Francis SelemaniMtwale et au directeur général adjoint, Abdel Kader Diop, dans laquelle il conclut froidement « fort de toutes ces basses manœuvres et dans le souci de préserver ma santé, mon intégrité, ma sécurité, ma réputation et surtout mon professionnalisme face à un environnement de travail jonché d’embûches placées volontairement par certains, je dépose ce jour ma démission au sein de la BGFI Bank RDC SA sans préavis, pour faute lourde de l’employeur et je reste dans l’attente de mon attestation de fin de service. » Et s’adressant à nous, il lance, comme par défi : « tous les documents sont là, authentiques, vous pouvez me citer… »
Prudence oblige, durant des jours, nous avons pris la peine de faire expertiser le dossier par des spécialistes indépendants, de bons connaisseurs du Congo. La conclusion fut unanime : « l’authenticité des documents ne fait aucun doute. C’est explosif, c’est du béton… »

Deuxième partie, se retrouve dans le texte CENI

Aux yeux de Jean-Jacques Lumumba, c’est le dossier de la CENI (Commission électorale indépendante) qui amis le feu aux poudres.
Pour rappel, la CENI, en principe indépendante du pouvoir politique et dirigée par une personnalité neutre, M. Corneille Naanga, qui a succédé au pasteur NgoyMulunda et à l’abbé MaluMalu est chargée d’organiser les élections, à tous les niveaux de pouvoir. Pour ce faire, elle doit mettre à jour les listes électorales, procéder au recensement des électeurs. Lors du dialogue national qui s’est terminé cette semaine, il a été décidé d’inclure les Congolais de la diaspora et surtout les millions de Congolais ayant atteint l‘âge de majorité.
A l’échelle de ce pays-continent, la tâche de la CENI est gigantesque, et les élections congolaises, en 2006 comme en 2011 ont été chaque fois présentées comme les plus coûteuses ayant eu lieu sur le sol africain. L’exercice, dont le coût devrait, pour les prochaines élections dépasser le milliard de dollars est financé en partie par la communauté internationale (Union européenne, Etats Unis) et en partie par les autorités congolaises. Or les dirigeants de la CENI assurent, depuis des mois, que les financements font défaut, entre autres parce que la communauté internationale, faute de calendrier clair, n’a pas payé les sommes promises. Il est désormais confirmé qu’il sera donc impossible d’organiser les scrutins aux dates prévues (avant le 19 décembre 2016).
Or il apparaît que le gouvernement congolais, pour sa part, a bien versé sur les comptes de la Banque BGFI des fonds destinés à financer l’achat de matériel électoral pour un montant de 60 millions de dollars.
Sur cette somme, seuls 33 millions de dollars ont financé l’achat de matériel électoral auprès de la société française Gemalto, qui a remplacé la société belge Zetes.
Les autres fonds ont été soit détournés soit utilisés à payer des commissions abusives : 2.175.000 dollars ont servi à payer des commissions, et 8.530.400 dollars ont été retirés en espères, sans justification, soit un détournement de près de 11 millions de dollars.
Documents à l’appui, J.J. Lumumba démontre que ces retraits ont été opérés par LengeUmpungu (3.207.433 dollars) ,KIsulaNgoy (4.970.000 dollars) et KibangoMujinga (352.000 dollars).
Selon le chef des engagements, « tout indique que la machine est mise en place pour faire de même avec les prochains financements alors que le compte CENI est créditeur de plus de 45 millions de dollars »
En outre, un autre document établit que la CENI a emprunté à la BGFI la somme de 25 millions de dollars pour financer ses besoins de trésorerie, à un taux d’intérêt très élevé, 8,5% l’an.
Selon un expert indépendant consulté par nos soins, « il est pour le moins imprudent dans le chef de la BGFI d’avoir prêté une somme aussi élevée : au Congo, il est interdit aux banques de prêter des sommes dépassant 25% de leurs fonds propres. Or avec 36 millions de fonds propres, la BGFI ne pourrait pas prêter plus que 9 Millions. En prêter 30 représente donc une infraction à la règle prudentielle… »