4 février 2017

Le dernier baobab du Congo a disparu

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Il n’a pas fallu attendre le décès d’Etienne Tshisekedi à 84 ans, emporté par une pulmonie dans une clinique bruxelloise, pour que l’ « homme à la casquette » entre dans la légende du Congo. Celui qui hier encore négociait à Kinshasa avec la majorité présidentielle et s’apprêtait à prendre la tête du « Comité de suivi des accords » régulant la transition est l’une des dernières personnalités congolaises à avoir accompagné l’histoire du Congo depuis l’indépendance.
En 1960, une époque où les universitaires se comptaient sur les doigts d’une main, il est le premier diplômé en droit de l‘histoire du Congo et fait partie de ces intellectuels appelés à rentrer au pays après le premier coup d’Etat de Mobutu en 1960. Il fait alors partie du « collège des commissaires » où il est chargé de l’intérieur puis de la justice. C’est à ce titre qu’il aurait signé l’arrêté d’emprisonnement de Patrice Lumumba.
Compagnon de route du général Mobutu, qui prend le pouvoir en 1965, c’est Etienne Tshisekedi qui rédige les statuts du parti unique le Mouvement populaire de la révolution et, en juin 1966 ratifie la pendaison de quatre opposants, les « pendus de la Pentecôte », exécution publique qui marquera durablement le régime Mobutu. Mais en 1980, à la suite d’un massacre de mineurs à Katekalay dans sa province d’origine le Kasaï, Etienne Tshisekedi décide de rompre avec le tout puissant dictateur : en compagnie de douze autres parlementaires, il adresse une lettre ouverte au « Guide Suprème » dénonçant les errements et la corruption du régime et fonde le « deuxième parti », l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) qui deviendra la « fille aînée de l’opposition », brisant le monopole du parti unique.
Vaincre la peur…
Durant une décennie, les dirigeants et les militants de l’UDPS de plus en plus nombreux s’identifient au combat démocratique et le grand mérite de Tshisekedi et de ses compagnons est d’avoir vaincu la peur. D’avoir osé défier un dictateur orgueilleux et courtisé par les alliés Occidentaux qui voyaient en lui un rempart contre l’influence communiste.
Comment oublier ces images des fondateurs de l’UDPS tabassés par la police, enfournés dans un minibus, stoïques malgré le sang qui leur coulaient dans les yeux et qui galvanisaient la foule par leur exemple ?
Après la chute du mur de Berlin, le vent tourne, l’heure est à la démocratisation de l’Afrique, les aspirations populaires se font pressantes. Tshisekedi se présente alors comme le principal adversaire d‘un dictateur vieillissant et miné par la maladie. L’heure de gloire de celui que l’on appelle déjà « Moïse », ou le « Sphynx de Limete » sonne lorsque la conférence nationale souveraine, qui réunit les forces vives de la nation, l’élit comme Premier Ministre. A l’époque, incarnant la révolte et l’espoir du peuple congolais, légitimé par le suffrage de la CNS, soutenu par les Occidentaux qui souhaitent un changement de régime, Tshisekedi a toutes les cartes en mains, le pouvoir est enfin à sa portée.
Mais l’homme du « non » est d’abord un éternel opposant, construire n’est pas son fort : le gouvernement qu’il met en place est faible, le programme léger, il se résume à « refaire les routes ». Rien n’émerege, ni une école, ni un dispensaire…rès vite l’espoir retombe et Tshisekedi, congédié par Mobutu, retrouve le jardin de sa maison de Limete où, sous les arbres, il réunit ses ministres et les membres de son parti, tandis qu’à l’extérieur, occupant la 25e rue, les « combattants » veillent, conspuent la police et aussi, à toutes fins utiles, les Occidentaux ou les journalistes. Dans le petit bureau, les visiteurs illustres se succèdent en quête d’une improbable conciliation. A chaque passage ils retrouvent un homme qui semble coulé dans le bronze, calé dans son fauteuil, éclairé par une lumière chiche et penché sur un livre qui semble toujours ouvert à la même page.
Dans ce pays où le pouvoir se confond souvent avec l’arrogance et l’ostentation matérielle, la simplicité de la vie et du message de Tshisekedi déconcerte les étrangers mais ravit les Congolais. Autant Mobutu est brillant orateur, parfois outrancier et grandiloquent, autant Tshisekedi, le « Sphynx », se révèle avare de paroles, se bornant à rappeler les questions de principe… Mais lorsqu’il se décide à parler, par exemple pour démonétiser les billets ornés de gorilles (les fameux « mayeshe » la monnaie de singe…) crachés par une infatigable planche à billets, ou pour convoquer des manifestations, le peuple répond massivement : les mamans du marché refusent de toucher les billets maudits et les jeunes bravent les dispositifs de sécurité sans peur de risquer leur vie.
Prônant la non violence, le combat politique et non la lutte armée, même si ses partisans, recrutés dans les quartiers populaires n’hésitent pas à employer la manière forte, ce n’est cependant pas Tshisekedi qui poussera vers la sortie le président Mobutu, son vieil adversaire et néanmoins ami des premières années. C’est l’ancien rebelle lumumbiste Laurent Désiré Kabila, à la tête d‘un mouvement armé hétéroclite dans lequel le Kasaïen, lucide, verra très vite le rôle décisif de forces étrangères, le Rwanda et l’Ouganda, ce qui le poussera une fois de plus à refuser de s’associer au nouveau pouvoir. « Débarrassez vous d’abord de ces étrangers qui vous entourent » assénera-t-il à Laurent Désiré qui, pour toute réponse, l’enverra dans son village natal du Kasaï doté d’un motoculteur avec le commentaire ironique de son ministre de l’Intérieur Gaëtan Kakudji, « cela lui apprendra à travailler un peu ».
Lorsque Laurent Désiré Kabila est assassiné en 2001, une page se tourne, son fils Joseph lui succède et le pays, en guerre depuis 1996, divisé par plusieurs rébellions, entre dans une phase délicate. L’UDPS participe aux accords de Sun City, en Afrique du Sud, qui déboucheront sur la fin de la guerre et un accord de partage du pouvoir, le fameux « un plus quatre » un président, quatre vice présidents dont deux « rebelles » Jean Pierre Bemba et Azarias Ruberwa. Mais Tshisekedi, qui s’est laissé inviter au Rwanda et a flirté avec l’un des mouvements rebelles, le RCD de Ruberwa, n’est pas preneur. Il recommande à ses partisans de boycotter le referendum constitutionnel dont il conteste la validité, interdit la participation aux élections de 2006, le scrutin le plus démocratique jamais organisé dans l’histoire du pays sous la surveillance et avec le financement de la communauté internationale. Là aussi, il laisse passer une chance de peser sur le cours des évènements, de se « mouiller » dans le pouvoir mais aussi de s’impliquer dans la reconstruction du pays qu’entame Joseph Kabila. Construire, voilà qui n’est pas son fort, une fois de plus…
Lors des élections de 2011, bien plus mal organisées et marquées par la violence et la fraude, où le deuxième tour a été supprimé, Etienne Tshisekedi accepte cependant de jouer le jeu. Sa campagne électorale, qui draine des foules immenses et enthousiastes à travers tout le pays confirme une fois de plus la popularité dont il jouit à travers tout le Congo.
A tel point que pour le vieux leader le doute n’est pas possible, il estime qu’il a gagné les élections que la présidence lui revient. En réalité, les chiffres sont contestables et ont été trafiqués, le désordre a été omniprésent, et nul ne connaîtra jamais la vérité des urnes.
Ce doute plombera le deuxième mandat de Joseph Kabila et en 2016, Tshisekedi et son parti se retrouveront en première ligne pour demander le respect d’une Constitution (qu’ils avaient initialement refusé de ratifier…) et exiger le départ de Joseph Kabila à la date prévue.
En décembre dernier encore, le pouvoir redoute les capacités de mobilisation de l’UDPS et de son leader : à la veille de l’expiration du mandat présidentiel, chacun sait que « Ya Tshi Tshi » est capable de faire descendre dans la rue les jeunes des quartiers populaires, de les pousser à affronter les forces de l’ordre, quitte à mourir sous les balles de policiers et de militaires qui n’hésitent pas à recourir à la manière forte. Cependant, chacun sait aussi que depuis des mois des négociations sont en cours, réunissant l’UDPS et des émissaires de Kabila afin d’amener la seule véritable force politique du Congo à accepter le « glissement » c’est à dire un report des élections, période durant laquelle l’ opposition serait associée au pouvoir.
Alors que tous les voyants sont au rouge, les évêques en décembre dernier, réussissent à réduire la pression et à ouvrir un nouveau cycle de négociations qui déboucheront sur l’accord du 31 décembre, où l’opposition se voit proposer le poste de Premier Ministre. En échange de quoi le président est autorisé à demeurer en poste pour une année, le temps d’organiser enfin les élections. L’intraitable Tshisekedi négocie-t-il un poste pour son fils Felix, ou se satisfait-il de devenir la « belle mère » de la transition en dirigeant le « Comité de suivi » ? Alors que le doute persiste, la négociation sur les « arrangements particuliers » prend du retard à cause des objections de la majorité présidentielle, qui veut pouvoir choisir le futur Premier ministre sur une liste qui lui sera proposée. Pendant ce temps, gagné par la maladie, usé par les palabres, le vieux leader se fatigue, jusqu’à devoir être ramené en Belgique par avion particulier pour y recevoir des soins médicaux.
Même si la disparition d’un homme de 84 ans que l’on savait fragile ne devrait pas surprendre, elle a suscité la colère parmi ses partisans et tous les Congolais se sentent aujourd’hui orphelins de l’un des « pères de l’indépendance. » A Limete rassemblés dans la désormais mythique 25e rue, des jeunes mettent en cause, pèle mèle, le pouvoir de Kabila mais aussi les Occidentaux, et en particulier la Belgique qui a cependant longtemps prodigué gratuitement des soins médicaux au leader de l’opposition, avec l’appui des mutualités socialistes, et qui se voit aujourd’hui accusée de l’avoir… empoisonné! Cependant, tous ne partagent pas cette tristesse : des témoins locaux nous rapportent qu’au Katanga, des proches de Kabila ont sabré le champagne en apprenant la disparition de « Moïse », l’homme qui n‘avait jamais renoncé à combattre mais qui ne verra pas la Terre Promise, celle d’un Congo démocratique et réconcilié avec lui-même et qui s’en est allé sans désigner de véritable héritier politique…