4 février 2017

Moïse est mort sans avoir vu la Terre Promise

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Epuisé par de longues négociations politiques à Kinshasa, Etienne Tshisekedi avait du rentrer en Belgique voici quelques jours à bord d’un avion médicalisé et avait été immédiatement hospitalisé à la clinique Sainte Elizabeth à Bruxelles. C’est là que mercredi en milieu d’après midi, il a été emporté par une embolie pulmonaire à l’âge de 84 ans. La famille, réunie dans la maison de son fils à Woluwe, s’est refusée à tout commentaire mais à la clinique, quelques proches et membres du parti, éplorés, se sont présentés individuellement ou en délégation. A Kinshasa, dans le quartier populaire de Limete où la famille Tshisekedi vivait depuis les années 80 la rumeur, puis la confirmation de la disparition du « lider maximo » a aussitôt provoqué un rassemblement de foule. C’est que, qu’on l’ait aimé ou critiqué, un fait est demeuré incontestable, Etienne Tshisekedi était resté, malgré son âge et ses longs séjours à l’étranger, l’homme le plus connu et le plus populaire du Congo.
Était ce du à sa radicalité ? A son attachement au combat non violent ? A sa fermeté touchant quelquefois à l’obstination ? A la simplicité de sa vie, aux années de quasi réclusion dans une modeste maison ceinte d’un jardin où il aimait recevoir ses partisans ? A la peur qu’il inspira tant au président Mobutu qu’à Kabila père et fils, qui voyaient en lui leur seul véritable adversaire ? Toujours est il qu’Etienne Tshisekedi malgré son âge n’avait rien perdu de son prestige, non seulement parmi ses compatriotes originaires du Kasaï, mais aussi parmi les Kinois volontiers sceptiques ou frondeurs tandis que les jeunes admiraient cet homme qui avait le courage de dire non. A tel point que, nommé Premier Ministre par Mobutu au terme de la Conférence nationale souveraine en 1992, il brisa bien vite la cohabitation avec le dictateur.
Ces derniers mois cependant, Etienne Tshisekedi, peut-être parce qu’il se sentait décliner et qu’il était soucieux de sa succession politique, avait accepté de discuter avec les émissaires de Joseph Kabila qui lui proposaient une participation au pouvoir en échange de son accord sur le « glissement » c’est-à-dire la prolongation du mandat présidentiel, qui expira le 19 décembre dernier. Après des tractations de coulisses, Etienne Tshisekedi préféra cependant dire non, une fois de plus, aux propositions du pouvoir et prendre la tête du Rassemblement de l’opposition qui exigeait que la Constitution soit respectée sans autre forme de procès. C’est là, en décembre dernier, qu’intervinrent les év^ques du Congo et qu’au bout d’âpres négociations à huis clos fut conclu un accord de la dernière chance, par lequel l’opposition accordait un an de « bonus » au chef de l’Etat en échange d’un poste de Premier Ministre chargé d’organiser les élections dans un délai de douze mois. Quant à Tshisekedi, « statue du Commandeur » et gardien des principes, il devait être nommé à la tête du Conseil de surveillance de l’accord. Mais les négociations pour les postes gouvernementaux s’enlisèrent, comme si le pouvoir, jouant sur les ambitions des uns et des autres, tentait de jouer la montre. Durant ce temps, chacun savait que la santé de Tshisekedi épuisé par ces interminables tractations, ne tenait plus qu’à un fil….
Ce fil vient de se rompre et dans les couloirs de Sainte Elizabeth, un Congolais, membre de la cellule stratégique du parti UDPS, ne cache pas son émotion en apprenant la nouvelle : « nous sommes orphelins, c’est une tragédie pour notre pays ».
C’est qu’Etienne Tshisekedi, que tous appelaient Moïse, n’aura pas vu la Terre Promise, l’accession de son parti au pouvoir, l’avènement d’un Congo réellement démocratique. Il se sera épuisé dans les combats politiques, les défis aux pouvoirs successifs et les refus sans avoir eu l’occasion de mettre réellement ses idées en chantier et de se salir les mains dans le cambouis de la gestion quotidienne.
Au début de sa carrière cependant, Etienne Tshisekedi, le premier diplômé en droit de l’histoire du Congo, s’était lancé sans hésitation dans la politique : il fait partie du « groupe de Binza » ces premiers intellectuels congolais qui interrompent leurs études à l’étranger pour, en 1960 relever le défi de l’indépendance. Etienne Tshisekedi fait partie du collège des «commissaires généraux » puis en 1965 après la coup d’Etat de Mobutu, il devient Ministre de l’Intérieur puis de la Justice, et rédige les statuts du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution. Mais en 1980, rompant avec Mobutu, il crée l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) qui deviendra rapidement la principale force d’opposition.
Depuis lors, c’est avec fierté qu’Etienne Tshisekedi collectionnait les surnoms, « l’éternel opposant », « Ya Tshitshi » « Moïse »… Inflexible, obstiné, imperméable à la peur, il incarna le cauchemar des présidents successifs et l’éternel espoir de changement d’une population qui aujourd’hui se sent orpheline…