10 février 2017

Le festival Amani endeuillé par une violence policièrei

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Goma, envoyée spéciale,

Amani, le festival qui met le feu à Goma durant trois jours, est bien plus qu’un festival. C’est un défi, une fête, une opportunité…Depuis le début de la semaine, des orchestres, juchés sur d’antiques camions, parcourent les quartiers populaires avec à bord des stars décorées de poussière qui se font applaudir autant par les mamans qui tiennent les échoppes que par les jeunes. Depuis des mois, des bénévoles belges rassemblés par Eric de Lamotte, préparent contrats et budgets et sur place, ils dressent les deux chapitaux, posent des barrières, veillent sur la sono et font des tests de sons jusqu’au milieu de la nuit. Dans ce pays où tout se monnaie, plus de 400 jeunes Congolais sont eux aussi bénévoles. Scouts, membres d’une équipe de basket, étudiants ou en attente d’emploi, ils sont tous volontaires pour une semaine exceptionnelle, mise au service de la musique évidemment mais également vouée aux rencontres, à l’ambiance joyeuse qui saisit la ville et fait oublier les guerres du passé. Pour rien au monde François, qui nous ramène au collège Mwamba, ne renoncerait à cette semaine exceptionnelle : « j’ai délaissé mes études de sciences administratives pour quelques jours car les contacts humains, c’est plus important… »
Vendredi matin cependant, la consternation régnait dans l’enceinte du collège Mwamba : Djoo, l’un des piliers du foyer culturel, animateur de danse et de percussions, deux fois formé en Belgique aux arts de la scène, n’était plus. Peu après minuit, l’animateur s’était interposé dans une querelle qui mettait aux prises des policiers en état d’ivresse et des jeunes scouts qui refusaient de céder les matelas qu’ils s’étaient bien engagés à restituer à l’issue du festival. Alors que le ton montait, de part et d’autre, un policier tira, à bout portant et Djoo s’effondra. Un autre jeune ayant reçu une balle dans l’abdomen se trouve dans un état critique. Témoins de la scène, les scouts devinrent « amok », fous de rage : après avoir ligoté le policier, ils se préparaient à venger Djoo à coups de bâton. C’est alors que leur chef, accompagnant de Lamotte, intervint énergiquement. Sifflant le rassemblement général il réussit, par miracle, à rétablir le calme, à éviter une bagarre généralisée et à sauver le festival.
Vendredi après midi, lorsque les premiers groupes s‘emparèrent du podium, ce dernier avait déjà été débaptisé et portait le nom de l’animateur défunt. Alors que lors des éditions précédentes, quelques stars comme le Kinois Werrason attiraient le public (et plombaient le budget) Amani, cette année plus que jamais a davantage misé sur les ressources locales et sur les découvertes. Nul ne s’en est plaint : dès le premier jour, le public était plus nombreux que prévu pour applaudir des artistes aussi atypiques que Bolivar M’Vulu, par exemple : né à Kinshasa, réfugié aux Pays Bas pendant vingt ans, ce compositeur de reggae et de rap ne s’exprime qu’en néerlandais et en lingala. Ce qui n’empêcha pas le public de se trémousser sur ses compositions.
Frank Issa, dit le Rossignol, originaire du Sud Kivu, jouait pratiquement « à domicile » mais ses chansons illustrent parfaitement le métissage culturel qui caractérise les artistes congolais d’aujourd’hui. Son maître, c’est Papa Wemba, l’idole de la rumba congolaise, décédé l’an dernier et auquel Kinshasa réserva l’an dernier des funérailles de chef d’Etat. Frank Issa, lui, chanta en l’honneur de Papa Wemba une chanson qui bouleversa le public. Il retrouva dans ses compositions les accents et la tessiture si particulière du Maître et réussit à faire tanguer au rythme de la rumba les jeunes de l’Est, swahiliphones et habitués à d’autres mélodies, comme le rap, de plus en plus populaire.
Métissage culturel, coexistence obligée entre des populations très différentes, effet des réseaux sociaux qui ouvrent sur le monde et décloisonnent les esprits : c’est de tout cela que le festival Amani est la démonstration. Le chanteur rwandais Mani Martin, ovationné comme un frère, est la preuve de cette ouverture des esprits. Alors que certains de ses compatriotes n’osent pas encore franchir la frontière, lui, il est à l’aise à Goma : le public connaît par couer ses compositions, entonne ses gospels, ses chansons dans lesquelles se mêlent l’afro soul et la musique traditionnelle du Rwanda…Adulé, Mani Martin, qui chante la paix promet de revenir à Goma tandis que la foule hurle, les bras tendus…