12 février 2017

Vu de Goma, Tshisekedi paraît loin mais l’avenir tout proche

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Goma, envoyé spéciale,

Hier, de part et d’autre de la frontière rwando congolaise, on se haïssait. Aujourd’hui encore de jeunes écrivains comme Philemon Mukendi ou Arsène Tungali tentent de vendre aux participants du Festival Amani de modestes ouvrages publiés à compte d’auteur. Ils y font le récit des années de guerre et d’occupation, des pillages, des déplacements de population.
Goma n’a rien oublié de ce passé douloureux mais, au festival Amani qui a réuni 35.000 participants venus de toute la sous région des Grands Lacs, les jeunes veulent aller de l’avant. Dans un nuage de poussière grise, ils tentent de suivre les gracieux mouvements des mains des danseuses rwandaises, ils sautent au rythme des grands tambours du Burundi. La veille, ces mêmes jeunes ovationnaient leur voisin Mani Martin qui chantait en français et en kinyarwanda et tentaient de suivre le troubadour kinois Jean Goubald. Ce dernier, une casquette à la Tshisekedi vissée sur la tête, chantait en lingala, la langue de Kinshasa, que tous les swahiliphones semblaient comprendre pour l’occasion. Mais surtout Goubald abordait par le rire la diversité de l’immense Congo et amenait chacun à se gausser des particularismes régionaux, obligeant le public à danser comme un Muluba (Kasaï), à se trémousser comme un habitant de l’Equateur, à danser le dombolo comme à Kinshasa, ou à imiter le reggae comme aiment à le faire les voisins Nande (Nord Kivu). Diversité et métissage… Tel est le Congo d’aujourd’hui, celui de ces milliers de jeunes réunis à Goma pour le week end le plus festif de l’année et qui, outre les podiums, se pressaient devant les multiples stands présentés par les associations et ONG de la place qui proposaient de multiples mobilisations.
Mais derrière la joie partagée, le drame n’est jamais loin, la politique non plus. Le drame, c’est la mort de Djoo, l’un des animateurs du centre culturel de Goma, abattu à bout portant par un policier après une brève altercation et dont le portrait lumineux était projeté à côté de la grande scène qui porte désormais son nom. Sur des panneaux d’affichage des centaines de mains avaient signé des messages communs « non à la violence policière », « les policiers doivent être désarmés », « nous voulons la vie ». Chacun sait que, malgré la pacification apparente, l’insécurité persiste et prend de nouvelles formes : les enlèvements, le banditisme urbain, les règlements de compte. C’est pour cela que, sitôt terminé le dernier concert à la nuit tombante, chacun se précipite pour rentrer chez lui.
Les consignes des organisateurs avaient été strictes : pas de politique dans l’enceinte du festival. Autant retirer l’air que l’on respire…Tout en réalité était politique, depuis les stands des ONG jusqu’aux textes des slameurs et rappeurs qui criaient « justice » ou déclinaient sur tous les tons le mot « liberté », liberté d’expression, d’association, liberté de vivre en paix… »
Très présents dans le public et discrets jusqu’à la fin, les jeunes de Lucha, dimanche après midi, ont tout de même réussi à déjouer les consignes : durant de longues minutes, ils ont brandi des panneaux affichant l’essentiel de leurs revendications : « Justice pour les membres de Lucha », « la paix dans le Kasaï « (une province déchirée par de terribles affrontements tribaux qui ont déjà fait des dizaines de morts) et aussi « Cenco, où en sommes nous ? », une interpellation dirigée vers les évêques du Congo, qui peinent à faire appliquer l’accord signé le 31 décembre dernier.
Pour les jeunes militants de Lucha, comme pour la plupart des habitants de Goma que nous avons interrogés, Kinshasa est loin, les tergiversations autour du rapatriement de la dépouille d’Etienne Tshisekedi représentent des manœuvres politiques assez méprisables. Ici, on se souvient encore du fait que le leader de l’UDPS, après être passé par Kigali du temps de l’occupation rwandaise avait passé les troupes rebelles en revue à Kisangani et, à l’inverse des Kinois, son souvenir ne soulève guère l’enthousiasme. Certains assurent même que, assurés de voir leur parti enfin participer à un gouvernement, des cadres locaux de l’UDPS auraient déjà acheté une nouvelle maison, renouvelé leur voiture…
A l’égard de la majorité présidentielle, on n’est pas plus tendre : chacun estime que les partisans de Kabila veulent gagner du temps, faire traîner les choses et qu’ils refusent de mettre en application un accord cependant dûment signé. « Même les mesures de décrispation, promises en décembre dernier n’ont pas été mises en œuvre » soulignent des jeunes de Lucha, particulièrement sensibles au fait que les prisonniers politiques n’ont pas été libérés, que Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga n’a pas été autorisé à rentrer au pays car faisant toujours l’objet d’un mandat d’arrêt.
Fred Bauma, l’un des fondateurs de Lucha, a cependant été remis en liberté en août dernier, après 17 mois de détention. Il n’en éprouve aucune reconnaissance envers le régime : « ils m’ont privé de liberté alors que je n’avais rien fait. Sauf participer à une conférence de presse à Kinshasa en compagnie d’artistes du Sénégal (le groupe « y en a marre ») et du Burkina Faso (le balai citoyen). » Fred se rend compte de la crainte que son mouvement, né à Goma, inspire dans les « hautes sphères » : « refusant toute forme de corruption, nous ne touchons pas à l’argent et sommes considérés comme « non gérables »Ce que nous voulons, c’est un Congo nouveau, une révolution des mentalités…”
Même si, après la prison, l’exil en Europe aurait été possible, Fred refuse absolument cette perspective: « c’est ici qu’il faut être, pour lutter,pour changer les choses. » Et de conclure : « je n’ai pas d’autre pays que le Congo. »