13 février 2017

Julien Paluku, gouverneur du Nord Kivu: nous n’avons eu ni la paix ni la justice et

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Goma, 12 février,

« Mixages et brassages c’est fini, nous n’avons eu ni la paix, ni la justice… »

Au lendemain du festival Amani, marqué par la mort de Norbert Djoo Paluku, un jeune formateur du centre culturel de Goma, nous avons rencontré le gouverneur du Nord Kivu, en poste depuis dix ans et qui regrette vivement qu’un policier de la ville ait tiré à bout portant sur le jeune homme qui été enterré lundi, en présence de tous les animateurs du Festival, Congolais et Belges et de plusieurs représentants du corps diplomatique.
« Il s’agît d’un accident malheureux, qui ne restera pas sans suite : le policier a été arrêté et la procédure d’urgence a été mise en oeuvre. En outre, nous allons assister la famille. Ce n’était ni un sabotage du festival ni un acte planifié, mais un triste accident… »

Quels sont les grands travaux qui ont changé le visage de Goma ces dernières années ?

Il y a d’abord la voirie… Autrefois, la population, les mouvements citoyens des étudiants de l’université se plaignaient de la poussière, réclamaient que la ville soit asphaltée, qu’il y ait l’eau courante etc… Avec d’autres, nous avons tenté de répondre à ces besoins. La Monusco qui a déplacé son quartier général à Goma a voulu marquer sa présence et elle a asphalté huit kilomètres dans la ville. Nous avons aussi bénéficié du financement de l’Union européenne, et la route a été refaite jusqu’à Sake, à 7 kilomètres de Goma. Au niveau de la ville, c’est le gouvernement provincial qui a fait le travail. En ce qui concerne l’électrification, nous avons de bonnes perspectives et tout d’abord le barrage de Matebe réalisé dans le parc des Virunga grâce à M. Howard Buffet.
Nous envisageons aussi l’exploitation du gaz méthane qui se trouve dans le lac Kivu. Un appel d’offres avait été lancé et des Français sont en compétition pour gagner ce marché. Le Rwanda a déjà commencé à exploiter le gaz et nous sommes en voie de produire entre 25 et 50 mégawatts. A ce moment, les besoins de la ville seront partiellement couverts, ce qui suscitera de nouvelles industries et de l’emploi. Autrement dit les perspectives sont très bonnes.
Nous pensons aussi que la fin de la guerre va renforcer le tourisme.
Emmanuel de Merode, qui gère le parc des Virunga, s’y attelle avec beaucoup d’efficacité.
Durant la guerre, les gorilles avaient migré vers le Rwanda, aujourd’hui ils commencent à réapparaître. Même les éléphants qui avaient fui vers l’Ouganda reviennent. Tout cela va attirer les touristes et nous rapporter beaucoup de devises. Je me souviens que pour le premier semestre de 2010, le Rwanda avait mobilisé 400 millions de dollars dans le secteur du tourisme, avec 280.000 visiteurs. Nous, nous pourrions arriver à un milliard. Ici, il y a tout pour satisfaire les touristes.

Le manque de sécurité n’est-il pas souvent mis en cause ?On parle d’attaques à main armée, d’enlèvements, de prises d’otages…

Pour mesurer le problème, il faut tout de même se rappeler la situation qui régnait ici en 2010, 2011…Entre cette époque et ce que nous connaissons aujourd’hui, il y a une très grande évolution. Les enlèvements auxquels on assiste sont le fait de petits groupes de bandits qui cherchent la survie. Ils arrêtent une voiture, emmènent les passagers puis par téléphone ils réclament 10.000 dollars pour leur libération.
En fin de compte, on leur donne 500 ou 1000 dollars, ce sont de petits bandits qui cherchent l’argent…On ne peut pas dire que les enlèvements soient systématiques…Les cas isolés que nous déplorons sont les séquelles de la guerre, de la pauvreté, de tous les conflits que nous avons connus. Depuis 1994, tous les mouvements armés de la région sont passés par le Nord Kivu, depuis les réfugiés hutus rwandais jusqu’à la guerre de 1996-97, en plus de tous les mouvements rebelles dont le dernier, le M23, n’a été chassé que voici trois ans. Tous ces mouvements ont laissé des armes dans la population, des groupes dont vous entendez parler ici et là. Ces groupes ne sont pas nés de la gouvernance d’aujourd’hui, mais ils tirent leurs origines de tous ces parcours de groupes armés. Les grands mouvements rebelles ont disparus mais les groupes résiduels subsistent et on en parle plus qu’auparavant..

Est il exact que des groupes se réclamant du M23, de mouvement de rebelles tutsis défait en 2013, seraient revenus dans la province ?

J’ai été le premier à dénoncer ce fait. Le 15 janvier j’ai alerté l’opinion lorsque j’ai appris que chez notre voisin ougandais, dans le camp de Bihanga, des éléments du M23 avaient quitté les lieux, y compris leur chef Sultani Makenga. L’Ouganda a commencé par nier puis a déclaré avoir intercepté 101 éléments du M23 dont 40 hommes se seraient volatilisés dans la nature. En même temps la police ougandaise a reconnu avoir arrêté, à Kisoro, sur la frontière avec Bunagana, une voiture qui contenait sept armes AK47. Je suppose que la police qui faisait son travail ordinaire a attrapé ces éléments du M23 sans savoir quelle était la « machine » qui tournait derrière eux. Ces hommes venaient avec l’intention de se replier dans le parc national d’où ils auraient fait incursion vers d’autres zones de la RDC, reprenant ainsi les hostilités.
Makenga a toujours pensé qu’il fallait reprendre militairement une partie du Nord Kivu pour contraindre le gouvernement congolais à négocier avec son mouvement car il considère que les accords de Nairobi n’ont jamais été respectés. Cependant, la partie gouvernementale a déjà voté la loi d’amnistie au niveau du Parlement, dont le M23 pourrait bénéficier, et le Ministre de la justice l’a déjà signée. Ils sont des centaines sinon des milliers à pouvoir jouir de cette loi. Mais Makenga veut que l’on amnistie aussi des individus qui se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité. Tous ces colonels sur lesquels pèse la charge de crimes contre l’humanité sont dans cet élan de folie meurtrière, je ne crains pas de le dire. Ils n’ont pas d’autre choix que faire la guerre car ils risquent la Cour pénale internationale.

Ces combattants sont ils encore soutenus par le Rwanda et l’Ouganda ?

Ces deux pays se vantent de disposer des meilleurs services de sécurité de la région. Donc je ne peux pas imaginer que ces gens puissent quitter les camps dans des bus et parcourir plus de 200 kilomètres sans que les services ougandais soient au courant. Il s’agît donc d’un soutien tacite. D’ailleurs, c’est la présidence ougandaise elle-même qui a publié le communiqué assurant que des hommes avaient été interceptés, ce que j’interprète comme une manœuvre de diversion. Le sommet de l’Etat était au courant. En fait, l’Ouganda a toujours joué un double jeu : il veut trouver des solutions à la crise et en même temps, il veut pousser les rebelles à contraindre le gouvernement congolais à respecter les accords. En réalité, le point 5 des accords d’Addis Abeba interdit cependant aux Etats de la région de soutenir des mouvements rebelles menaçant ls pays voisins…

Ces rebelles disent que le Congo doit les réintégrer, en particulier dans l’armée gouvernementale…

Nous avons décidé de ne plus le faire. La RDC ne peut plus réintégrer automatiquement des gens dans l’armée. Ce sont des erreurs que le gouvernement congolais a commises. Nous avons fait des mixages, des brassages, pris des groupes entiers de rebelles que nous avons mis avec des troupes gouvernementales. Nous avons vu des gens qui n’avaient aucune formation, même scolaire et qui se sont retrouvés être des généraux aujourd’hui… Nous avons vu des gens qui ne savaient même pas lire et qui ont reçu la direction d’une unité de l’armée. Ils ont été remerciés parce qu’ils ont été rebelles… Avec pour conséquence la naissance de groupes armés : tout le monde pense qu’il peut se replier dans le maquis et à partir de là, lorsqu’il se rendra, obtenir le grade de général. Si nous réintégrons à nouveau ces gens c’est comme si nous encouragions en même temps d’autres à partir en brousse à leur tour, afin de négocier plus tard leur réintégration et leur grade…Plus vous tuez, plus on vous récompense. Désormais, pour entrer dans l’armée, il faut réussir un concours, appliquer la réforme du système de sécurité. Au début, on nous avait obligé de pratiquer cette réintégration et nous avions accepté de le faire au nom de la paix. Mais aujourd’hui c‘est fini. J’ai même vécu dans la même ville que Bosco Ntaganda (qui comparaît aujourd’hui devant la CPI pour crimes contre l’humanité…) ; à Goma, nous étions comme chien et chat ce qui paraît incroyable aujourd’hui…
A l’époque, on disait que l’on préférait la paix à la justice. Et après, in fine, on a constaté que l’on n’avait gagné ni la paix ni la justice. De tout cela, nous avons tiré les leçons : l’Ouganda doit laisser la République démocratique du Congo organiser son système de défense,le Rwanda également.
Je ne vois pas le Rwanda accepter que les rebelles hutus FDLR intègrent son armée sans autre forme de procès.
Je le dis souvent : tous les Rwandais ne sont pas génocidaires. Les enfants qui sont arrivés en 1994 ne peuvent pas avoir participé au génocide. Aujourd’hui ils ont 23 ans, ils n’ont pas tué au Rwanda et certains sont nés dans les brousses congolaises.
Si on nous impose l’intégration automatique de tous ces criminels qui sont au Rwanda et en Ouganda, on peut dire que eux aussi, les Rwandais, doivent prendre tous ces enfants et de les intégrer dans leur armée…Le Rwanda va évidemment refuser, mais alors nous, pourquoi devrions nous accepter cela ? Il ne faut pas continuer à affaiblir notre armée, et à se moquer de nous. Je ne suis pas responsable de l’armée mais je ne suis pas d’accord : comme gouverneur, j’ai vu les conséquences d’une telle politique et j’ai un point de vue à émettre, y compris au niveau national.

Où en sont les relations entre les Hutus et les Nande, on parle de nombreux affrontements entre ces communautés ?

Dans cette province, à la suite de tous les mouvements insurrectionnels des forces de réaction sont apparues, qui sont surtout communautaires : dans le territoire de Walikale, il y a le NDC Cheka, qui parle la langue des Nyangas. Dans le territoire de Masisi, il y a l’ACPLS de Janvier, qui parle le kihunde. Il y a les Nyatura des Hutus qui parlent le kinyarwanda. Les mai Mai Mai Mazembe sont composés de gens qui parlent le kinande.
Tous sont des groupes armés et quand l’un de ces groupes attaque, on assure que les tous les Nyanga en tant que tels, sont responsables, ou les Hunde, les Hutus, les Nande. Mais les populations Nande, Hutu, Nyanga n’ont pas mandaté ces groupes pour attaquer, même s’ils parlent leur langue. On ne peut accuser globalement les communautés elles mêmes alors qu’en réalité, elles vivent toujours ensemble…
Ces groupes se sont repliés dans des brousses très éloignées où l’on n’a pas encore déployé l’armée ou la police. Dès que l’armée aura mis fin à ces groupes armés, le problème dit communautaire sera terminé. La réalité c’est qu’ici les gens vivent ensemble…Au niveau de la province, nous essayons d’organiser des dialogues sociaux afin d’éviter que l’on verse dans le communautarisme. Nous devons nous dissocier de tous ces groupes et les sanctionner.

LA NEBULEUSE DE BENI

Quelle est la situation à Beni, dont les nouvelles qui parviennent à l’extérieur sont très inquiétantes…

Beni, c’est une nébuleuse, il y a de tout. Je confirme qu’il y a là bas des djihadistes…Le terrorisme qui naît chez nous n’est pas revendiqué, à l’inverse de ce qui se passe au Nigeria, avec Boko Haram par exemple. Chez nous, le terrorisme est en phase d‘installation, les massacres ont commencé en octobre 2014. Des gens viennent tuent les enfants et les femmes, commettent des atrocités…Huit cent otages ont été emmenés en brousse, des enfants ont été obligés d’apprendre les versets coraniques…
Alors que ce terrorisme est en train de s’installer, le monde entier ne l’a pas encore compris ? Beni risque de se transformer en trou noir dans lequel va se développer un terrorisme qui va finir par exploser. Il y a parmi ces gens des Ougandais, des Kényans, des Somaliens, des Rwandais et même des Tchadiens…
Il y a aussi des endroits où ne vivent que trois ou quatre musulmans et où
apparaît soudain une grande mosquée… On se demande qui l’a payée…
Comment peut on dire, à Kinshasa entre autres, que c’est le gouvernement qui tue à Beni, alors que le président vient sur place pour calmer le jeu, c’est lui que l’on accuse ! Tout cela c’est du délire.

Des rebelles originaires du Sud Soudan ont été installés au dessus de Goma et la population a manifesté son hostilité. Comment expliquer cette présence ?

La Monusco a fait venir ces rebelles sud soudanais qui se trouvaient dans la Province orientale et elle les a installés ici, ce qui a soulevé l’opinion. Nous avons déjà suffisemment de rebelles qui nous ont causé du tort…La population souhaite que ces gens soient délocalisés et c‘est mon sentiment aussi. Je l’ai fait savoir à Said Djinnit, l’ envoyé spécial des Nations unies dans la région des Grands Lacs. Je souhaite que ces gens soient délocalisés, écartés de la frontière. Car le Rwanda et l’Ouganda soutiennent les opérations qui se passent au Sud Soudan au bénéfice du président Salva Kiir. Ces combattants qui sont ici appartiennent à la faction adverse celle de Riek Machar, ce qui est très dangereux… Cette présence de réfugiés soudanais représente un baril de poudre, ils doivent être délocalisés, car ils pourraient attaquer le Rwanda ou l’Ouganda en guise de représailles pour le soutien apporté au président Salva Kiir. Il ne faudrait pas donner prétexte à nos voisins d’exercer une fois de plus ce qu’ils appellent le droit de poursuite…Je ne suis pas d’accord, c’est clair et je l’ai fait savoir à tous les niveaux.

Le processus d’enrôlement des électeurs a-t-il déjà commencé ?

Certainement : nous avons déjà enregistré deux millions 200.000 électeurs en deux mois et nous attendons quatre millions d’électeurs au total. Les opérations avancent tellement bien que d’ici trois mois nous aurons enrôlé ces quatre millions. Je constate que les femmes s’enrôlent massivement : à Beni, 51,6% des femmes sont enrôlées, il faut que les femmes s’engagent en politique, à tous les niveaux des institutions…Jusqu’à présent, elle militaient plus dans les ONG mais maintenant il faut que les femmes s’engagent en politique. Dans mon gouvernement, j’ai déjà trois ministres femmes sur dix, il faut que l’on arrive à la parité.
On constate aussi un fort engouement, les gens veulent s’enrôler, ils veulent voter. Je les encourage car le Nord Kivu représente 10% des électeurs de la République.