23 février 2017

Les longues racines de l’implantation musulmane au Nord Kivu

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Qui tue à Beni ? Depuis 2014, massacres à l’arme blanche, décapitations, enlèvements, raids nocturnes ont fait plus de 500 morts autour de la ville de Beni. Dès la sortie de la ville on distingue des maisons vides, des champs abandonnés. C’est avec mépris, avec le sentiment que nul ne les protège, que les habitants voient passer les jeeps de la Monusco ou les convois de l’armée gouvernementale. De manière presque routinière, ces atrocités sont attribuées à un ennemi insaisissable, les ADF (Allied democratic Forces), présenté comme composé d’ opposants ougandais réfugiés depuis plus de vingt ans en territoire congolais. Ils se seraient « retournés » contre la population civile après que l’armée congolaise ait attaqué leurs bastions installés sur les flancs du Ruwenzori. Le déroulement du procès de la « filière islamiste » des entretiens avec des interlocuteurs locaux, paysans ou chefs d’entreprise, avec Maître Kavota avocat défenseur des droits de l’homme, avec le journaliste Nicaise Kibel’bel Oka, avec de nombreux témoins anonymes, victimes directes ou indirectes, laissent entrevoir une vérité moins simple, un problème complexe, dont les racines remontent aux dernières années de l’ère du président Mobutu.
Un petit rappel historique s’impose. Jusqu’au début des années 90, le maître de la région était le président Mobutu, ami des Occidentaux. Il soutenait au Rwanda le président Habyarimana et avait longtemps entretenu de bonnes relations avec le dictateur ougandais Idi Amin Dada. Par contre son hostilité envers le colonel Kaddhafi, qui rêvait de jouer un rôle sud la scène africaine, n’était un secret pour personne.
Lorsqu’il prend le pouvoir en Ouganda, en 1986, Yoweri Museveni, soutenu par les Anglais et les Américains et qui s’est battu contre Idi Amin puis contre Milton Obote, développe d’autres ambitions : il soutient le Front patriotique rwandais, composé de réfugiés tutsis, qui veut chasser Habyarimana et le « pouvoir hutu » et surtout il veut détrôner Mobutu comme leader régional tout en veillant à neutraliser ou à écarter ses propres opposants.
C’est ainsi que les partisans du dictateur déchu Idi Amin Dada, chassés du pouvoir et musulmans pour la plupart, forment le « Ruwenzori Freedom Movement » qui s’installe sur les flancs du Mont Ruwenzori, une région à cheval sur l’Ouganda et ce qui est encore le Zaïre. Et surtout, Museveni, qui désire faire d’une pierre deux coups, encourage discrètement, via ses services de renseignements, la création d’une alliance de ses opposants. Ils formeront le Front démocratique uni (Allied democratic forces) qui s’installera en territoire congolais. On y retrouvera Jamil Mukulu, un ancien catéchiste ougandais converti à l’Islam, qui a fui Kampala après avoir incendié une église. D’autres groupes, appartenant à l’ethnie ougandaise des Bakonzo, créeront le « National army for the liberation of Uganda » (NALU) et, soutenus par les services de Mobutu, ils noueront des alliances avec leurs cousins congolais les Nande.
Cette présence au Congo de « rebelles », plus ou moins infiltrés par ses services, sera le prétexte invoqué par Museveni pour s’ingérer dans les affaires du pays voisin dont il convoite les richesses, y expédier des troupes aux côtés des forces rwandaises qui créeront l’AFDL (Forces démocratiques pour la libération du Congo. Ce mouvement, avec Laurent Désiré Kabila comme porte parole, chassera le président Mobutu en 1997 et fera de Museveni et Kagame les nouveaux hommes forts de la région.
« A l’époque, se souvient de journaliste Nicaise KIbel’bel Oka, « les rebelles ougandais ADF habitaient un quartier de Beni, appelé « Matonge », ils vivaient sans problèmes avec la population locale, épousaient des femmes congolaises tandis que d’autres groupes s’étaient installés dans une portion du parc naturel des Virunga, appelée Mayangose. » Lorsque se termine la deuxième guerre du Congo, en 2002, les accords de Sun City font de Jean-Pierre Bemba, un rebelle « mobutiste » l’un des quatre vice présidents du Congo, ce qui ne plaît guère à Museveni. Ce dernier encourage alors l’un des leaders de la communauté Nande, très populaire à Beni, Mbusa Nyamwisi, à former sa propre armée, « Armée du peuple congolais » afin de protéger l’ethnie des Nande et à s’allier avec les opposants ougandais ADF et Nalu installés dans les forêts.
Alors qu’au Congo se poursuivent guerres et luttes pour le pouvoir, les rebelles ougandais s’installent dans le parc des Virunga, où se trouvent déjà des groupes de réfugiés hutus rwandais qui vivent du commerce du charbon de bois.
Selon Maître Kavota, « les relations des Ougandais avec les paysans congolais sont ambivalentes : dans certains cas, alors que l’ICCN (Institut congolais pour la protection de l’environnement) chasse les paysans qui veulent cultiver les terres du parc, les Ougandais placent ces derniers sous leur protection et achètent leur production agricole à bon prix. Dans d’autres cas ils les utilisent comme main d’œuvre forcée. »
Mais surtout, au début des années 2000, ces rebelles ougandais, de confession musulmane, se laissent gagner par des idéologies radicales venues de Somalie, du Soudan, du Kenya. A leur principal « camp de base » installé dans la forêt, ils donnent des noms mythiques comme « Madina » ce qui signifie « Medine ». Existent aussi les camps « Nadui », « Kabila », « KBG » et surtout « Canada ». « Là, il s’agît d’une ruse » explique Me Kavota » : lorsqu’ils recrutent des jeunes Congolais, à Goma ou ailleurs, les islamistes promettent de les envoyer étudier au Canada. En réalité, le voyage se termine dans les forêts de la région de Beni où les recrues reçoivent un entraînement militaire et une formation idéologique… »
Très vite, les rebelles ougandais deviennent autosuffisants : dans la vallée de la Semliki où ils s’installent, ils exploitent d’abondants gisements d’or et créent des comptoirs d’achat sur la frontière ougandaise, à Kasese et Bundibugyo tandis que des raffineries s’installent à Kampala. Ils exploitent également le bois du Congo, qui sera ensuite estampillé bois ougandais. Ces ressources monétaires leur permettent de proposer aux cultivateurs de la région de Beni un meilleur prix pour leur production de café et de cacao, elle aussi exportée via l’Ouganda. Nouant des alliances avec des commerçants Nande, les rebelles ougandais interviennent même dans les circuits du commerce pétrolier : grâce au système de crédit musulman, l’hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, ils proposent du pétrole à crédit et en échange achètent du bois.
Réseaux économiques transfrontaliers et circuits mafieux se croisent ainsi jusqu’en 2010, assurant un développement spectaculaire aux villes de Beni et Butembo et renforçant le poids économique de la communauté Nande dont l’influence s’étend jusque Kisangani en Province Orientale, Bukavu au Sud Kivu et Goma au Nord Kivu.
Mais en 2010, la situation évolue : Kinshasa veut s’assurer le contrôle des « bases » éparpillées dans les forêts du Nord Kivu, reprendre la maîtrise des circuits économiques et les opérations militaires se succèdent. Non seulement les rebelles renforcent la défense de leurs bastions, mais ils multiplient les recrues et surtout se trouvent des alliés, auprès des Nande avec lesquels ils ont noué des relations économiques sinon matrimoniales et surtout ils trouvent des complices au sein des forces armées congolaises.
Quoi de plus facile ? Les FARDC sont tout sauf homogènes : à la suite des accords de paix, elles ont subi le « brassage » puis le « mixage » et autres processus d’intégration en leurs rangs d’anciens rebelles, des hommes issus du RCD Goma (Tutsis pro rwandais) du RCD MK de Mbusa Nyamwisi (Nande pro ougandais) des anciens Mai Mai (groupes armés d’origine congolaise) du MLC de Jean Pierre Bemba. D’anciens tueurs reçoivent du galon, des analphabètes se retrouvent à des postes de commandement, des ex rebelles gardent contact avec leurs camarades restés en forêt et « couvrent » les trafics divers dont ils partagent les bénéfices…
C’est en 2014 que la situation se gâte : après la victoire contre les rebelles tutsis pro rwandais du M23 chassés du pays, l’armée congolaise, au lieu de s’attaquer aux rebelles hutus FDLR (une priorité pour Kigali…)décide de passer à l’offensive contre les ADF et lance l’opération Sukola I. Mais le 2 janvier, le très populaire colonel Mamadou Ndala, vainqueur de la guerre contre le M23, est tué dans une embuscade attribuée aux ADF, avec la complicité probable d’éléments de sa propre armée !
Une sale guerre commence, que nul ne peut gagner : l’armée congolaise demeure faible et divisée, mais opérant suivant des schémas classiques et non des techniques de contre insurrection, elle frappe dur, bombarde les bastions installés dans les forêts et tente de prendre les ADF en étau.
Désireux d’obtenir un relâchement de la pression sur leurs bases, les ADF commencent alors à frapper dans la périphérie de Beni, afin d‘obliger l’armée à s’y redéployer, affaiblissant le front central. C’est alors que commencent les enlèvements et surtout les massacres à l’arme blanche qui créent la terreur et instaurent le doute au sein des populations qui ne se sentent pas protégées par leur armée. La guerre est aussi psychologique : outre l’assassinat de Mamadou Ndala qui jettera le doute sur la loyauté de ses compagnons d’armes, des déclarations faites sur RFI par Mbusa Nyamwisi réfugié en Ouganda attribuent des massacres à l’armée gouvernementale ! Les provocations se multiplient : à chaque fois que le président Kabila se rend à Beni pour encourager les troupes et réconforter les populations, des massacres sont commis dans les jours qui suivent, comme par défi…
Un officier réputé proche du chef de l’Etat, le général Charles Akili Mundos est mis en cause, accusé de trafic divers (alors que c’est son adjoint le colonel Muhima qui s’adonne au trafic de bois…). Alors qu’il maîtrise bien le terrain, Mundos est finalement muté mais la méfiance des populations persiste et son chef, le général Lucien Bahuma, meurt à son tour et l’armée perd 700 hommes au cours de l’offensive…
En brousse, dans des régions d’accès difficile, les camps de formation continuent à recruter, sur une base de militantisme religieux. S’y retrouvent de jeunes Congolais, mais aussi des Somaliens, Kényans, Ougandais, Tchadiens, Soudanais qui se forment à la « guerre sainte »… Pour compliquer le tout, la Monusco est mise en cause : le contingent pakistanais est accusé de financer la construction de nouvelles mosquées, visibles partout depuis Uvira au Sud Kivu jusqu’à la frontière ougandaise et on se rappelle qu’au début, les rebelles musulmans ougandais de Jamil Mukulu appartenaient à la secte piétiste des tabliqs d’origine pakistanaise. Comme si cela ne suffisait pas, le journaliste Nicaise Kibel Bel’Oka relève qu’au sein de la Monusco, les fonctionnaires chargés du désarmement et de la démobilisation (DDRR)sont, en leur grande majorité originaires d’Afrique de l’Ouest, musulmans eux aussi. Le journaliste se demande si, recherchant leurs informateurs dans les mosquées de la place, ces fonctionnaires ne feraient pas preuve d’aveuglement ou de complaisance à l’égard de leurs co religionnaires…